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Publié le 05/11/2026 19:04 Mis à jour le 05/11/2026 19:11

Temps de lecture : 6min

"Trop de problèmes, pas assez de pancartes", peut-on lire sur la pancarte de Betty, dans les rues de Douai (Nord), le 5 novembre 2026. (RAPHAEL GODET / FRANCEINFO)

Près de 1,6 million de personnes ont défilé dans toute la France jeudi, selon les organisateurs (600 000 selon les autorités). Dans les cortèges se trouvaient des manifestants motivés pour continuer et d'autres lassés de ne rien obtenir de la part des pouvoirs publics.

"Tu dis combien, toi ?" Chasubles rouges attachées autour de la taille, quatre militants de la CGT sont en plein conciliabule, au beau milieu de la place d'Armes de Douai (Nord), au moment d'évaluer la taille du cortège qui s'apprête à s'élancer. Cheveux longs qui tombent sur les épaules, Karine Classe, la responsable locale, recule de quelques mètres, puis tranche : "Entre 1 000 et 1 200". "Les gars, c'est vraiment pas mal !", se félicite la déléguée syndicale en se retournant vers ses camarades. "C'est un tiers de plus que le 17 octobre !"

Les manifestations ont toujours été une bataille de chiffres, mais encore plus peut-être ce jeudi 5 novembre. Car cette journée de mobilisation nationale, annoncée dès le début du mois d'octobre, est cruciale. Après plusieurs semaines de mobilisation lycéenne et trois samedis d'action contre la vie chère, elle doit servir de nouvelle étape dans un automne social chargé. 

Dans les rues de la sous-préfecture du Nord, le cortège qui marche au pas sur les pavés est une version miniature de la France en colère. On croise des lycéens, des intérimaires, des étudiants, des enseignants, des retraités, des agents de la fonction publique, des cheminots, des ouvriers, quelques salariés du privé aussi. Et les slogans sur les pancartes ne diffèrent pas d'une virgule de ceux vus et entendus partout ailleurs, dans les quelque 200 rassemblements organisés. Ils font écho aux revendications nationales : "la sauvegarde du service public", "la question des salaires", "le pouvoir d'achat". 

A Douai (Nord), le cortège s'est élancé depuis la place d'Armes, le 5 novembre 2026. (RAPHAEL GODET / FRANCEINFO)

Arrivé sur le boulevard Pasteur, dans le centre-ville de Douai, un petit groupe entonne un air connu : Toi + Moi, du chanteur Grégoire. "Mais oui, venez, allez, entrez dans la danse !", s'époumone le monsieur en charge de la sono, en se rapprochant de passants qui marchent sur les trottoirs. "Trop de problèmes, pas assez de pancartes", a écrit Betty sur son carton, toujours pour tenter de rameuter le monde. Sa voisine Gisèle, elle, s'est arrêtée devant la station-essence Avia : "Quelle merde… 2,349 euros, le litre de sans-plomb !"

A 500 kilomètres plus au sud, à Limoges (Haute-Vienne), Carole manque elle aussi de s'étouffer à chaque passage à la pompe. "Avec les rendez-vous médicaux pour mon fils, je fais 200 euros par semaine de pleins d'essence : ce n'est pas tenable", souffle l'infirmière de 55 ans. La mère de famille bat le pavé aux côtés de 17 000 autres manifestants selon la CGT locale, à défaut de pouvoir faire grève : "On est déjà trop peu dans l'équipe de nuit à l'hôpital."

Pour cette quatrième journée de manifestation, le cortège dans la préfecture de Haute-Vienne ne passait pas par la mairie, dont le beffroi et une partie du toit ont brûlé lors de la mobilisation du 17 octobre. Carole a bien sûr vu les images du sinistre et regrette de telles violences. "Mais les murs, ça se reconstruit, les vies détruites, ça ne se reconstruit pas. Je pense à ceux qui perdent leur travail, aux gens mutilés dans les manifestations, aux hôpitaux fermés… Tout ça, c'est aussi de la violence."

A Limoges (Haute-Vienne), près de 17 000 personnes se sont rassemblées jeudi 5 novembre, selon les chiffres de la CGT, à l'appel de l'intersyndicale. (ELOISE BARTOLI / FRANCEINFO)

A Nantes (Loire-Atlantique), les manifestants se sont retrouvés au niveau du miroir d'eau, au pied du château des ducs de Bretagne. A Lyon, un orchestre a joué en tête de cortège avant le départ. Au total, à travers tout l'Hexagone, des cortèges rassemblant environ 1,6 million de personnes selon les organisateurs (600 000 selon les autorités) ont défilé dans un calme notable.

Quelques tensions ont tout de même éclaté, notamment dans la capitale, où la préfecture de police a fait état de "dégradations" commises sur le parcours par des personnes cagoulées. A Tournefeuille (Haute-Garonne), près de Toulouse, les élèves du lycée Françoise ont été évacués après un incendie dans les locaux de la vie scolaire. Laurent Nuñez avait en amont annoncé le déploiement de 70 000 policiers et gendarmes dans tout le pays.

Continuer ? Accentuer ? Ralentir ? Arrêter ? Partout, dans les manifestations, la question de la suite du mouvement se pose. Après deux mois de mobilisation, la fatigue se voit parfois sur les visages. "Je suis crevé à force de me lever tôt pour essayer de bloquer l'établissement", reconnaît en se grattant la tête un lycéen d'Albert-Châtelet, à Douai. Léa, 16 ans, en classe de première, commence à mal vivre les remarques de ses parents qui jugent que "ça suffit". "Moi, je tente plutôt de les convaincre de nous rejoindre. On a besoin d'eux pour faire bouger les choses. Pour le moment, c'est non : les manifs, ils suivent à la télé…"

Juste derrière, Elsa, 23 ans, est "très lucide" sur ce qui se joue. "Je sais que le gouvernement n'en a rien à foutre de nos manifs, raconte cette salariée d'une association qui accompagne des familles dans la précarité. Si ça se trouve, même, ils rigolent en nous voyant dans la rue. Peu importe, je veux continuer de croire au changement : il faut garder cette idée en tête. Si à mon âge, je n'ai plus espoir, alors..." Alors, elle se dit prête à marcher encore, "jusqu'à la présidentielle s'il faut". 

A Limoges, Jacques, 82 ans, confie ne pas savoir "ce que sera la suite". "Cela peut s'amplifier comme ça peut mourir, pondère cet ancien professeur de philosophie. En tout cas, le gouvernement et Emmanuel Macron pensent que ça va pourrir et feront tout pour que ça arrive." Le retraité compte bien continuer à se mobiliser dans les semaines à venir, avec son épouse Annie, 81 ans. Pour "défendre l'avenir de la jeunesse", et "pas seulement celui de nos petits-enfants", tient-elle à préciser.

Olivier, délégué syndical CGT chez Legrand, spécialisé dans le matériel électronique, a bien une idée. "Il va falloir créer un maillage de blocages dans les usines", seul moyen selon ce syndicaliste de Limoges pour que le mouvement gagne largement le monde du travail dans les prochaines semaines. Son entreprise connaît ces derniers mois une vague de fermetures de sites et, d'un même mouvement, de suppressions de postes.

Mehdi Dumontroty, sapeur-pompier de l'Aisne en grève, défile avec ses collègues du SDIS 02 à Paris, le 5 novembre 2026. (TOM HOLLMANN / FRANCEINFO)

Durcir le mouvement, le petit groupe de sapeurs-pompiers rassemblé au pied de la statue de la place de la République à Paris, est pour. "Cela fait déjà trois mois et demi qu'on est en grève, raconte Mehdi Dumontroty, de la CGT du service départemental d'incendie et de secours de l'Aisne. Ces revendications, on les porte depuis au moins dix ans. Et pourtant, on ne se sent toujours pas entendus." Alors, lui et ses collègues continueront de manifester. 

Peu importe les examens blancs qui approchent et le retard scolaire déjà pris : Eloïse, Maia, Daphné et Sofia, toutes les quatre lycéennes dans la capitale, ne veulent rien lâcher. Elles espèrent que les épreuves du bac seront allégées si les blocages se prolongent. En attendant, le soutien de leurs enseignants les encourage. "Les profs sont avec nous, ça fait du bien."

Adossé à une porte cochère sur le boulevard Voltaire, Manuele observe le flot ininterrompu de manifestants qui défilent devant lui en fumant une cigarette. "Aujourd'hui, il y a une convergence des colères", estime ce délégué syndical SUD-Rail à la gare Saint-Lazare. Mais le cheminot sait aussi que multiplier les jours de grève pèsera sur les budgets. "A la fin du mois, il ne me reste que 15 ou 20 euros", déplore-t-il. "Et pourtant, je ne fais pas partie des moins bien lotis." 

"Rien qu'aujourd'hui, c'est 80 euros de perdus", calcule Audrey, professeure des écoles à Douai, à 2 500 euros net de salaire. "Les manifestations contre la réforme des retraites en 2023 m'avaient déjà coûté 700 euros, ce n'est pas rien. Alors s'il y a d'autres journées d'action, je ne pourrai clairement pas toutes les faire", prévient l'enseignante, bonnet sur la tête. "Maman, au moins, vous aurez essayé", la réconforte Victor, son fils de 9 ans et demi, en lui agrippant la manche de sa veste polaire.

En fin d'après-midi, le Premier ministre Sébastien Lecornu a décidé de réunir, lundi à Matignon, une "conférence sociale" en présence avec les organisations syndicales et patronales. Objectif : "apporter des réponses aux questions de pouvoir d'achat et de salaires". Les différentes centrales syndicales réclament, entre autres mesures, une augmentation significative du smic.

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Source: Franceinfo · Raphaël Godet, Eloïse Bartoli, Tom Hollmann

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