Elle a grandi bien avant l'heure. Trop vite. La guerre ne lui a pas laissé le choix. Daryna avait à peine 21 ans lorsque l'invasion russe à grande échelle de l'Ukraine a commencé. Près de cinq ans après le début du conflit, la Kiévienne s'accroche tant bien que mal à ce qui est devenu une normalité dystopique. "Certains étrangers pensent que des gens conduisent des chars à travers Kiev, que c'est une ligne de front ouverte, raconte la jeune femme à la beauté confondante. D'autres regardent ma vie sur les réseaux sociaux et pensent que j'ai une vie tout à fait normale parce que je vais à la salle de sport, que je lis des livres et que je fais la fête le week-end. Mais ma vie n'est pas du tout normale."
Installée dans un bâtiment du XIXe siècle du quartier très bohème de Podil, Daryna a décoré son appartement avec goût. "Je l'ai choisi parce qu'il était beau, ancien et si différent de tous les bâtiments soviétiques et des appartements dans lesquels j'ai vécu enfant, explique la jeune femme originaire de Rivne, dans le nord-ouest de l'Ukraine. J'ai voulu le rendre aussi beau que possible parce qu'il est important de s'entourer de beauté et de choses qui t'apportent du bien-être pendant la guerre."
Dans le grand salon aux murs verts, la culture est partout. Des livres d'art, des romans, des exemplaires du célèbre magazine américain The New Yorker… Et de la musique. Beaucoup de musique. Une impressionnante collection de vinyles entreposée dans une caisse en bois repose délicatement sur le parquet vernis, non loin d'un piano électrique. Une petite enceinte diffuse l'envoûtante voix de Thom Yorke, auteur-compositeur du groupe britannique Radiohead.
"Quand je pense à tous mes livres, mes vinyles, mon piano et à l'idée de tout perdre dans une explosion, cela me rend incroyablement triste. Certaines personnes ont commencé à acheter moins de choses quand la guerre a débuté, confie la jeune femme au regard noisette teinté d'une profonde mélancolie. Au début, j'ai fait pareil, puis j'ai eu besoin de plus d'objets pour me sentir chez moi."
Confortablement assise dans un vieux fauteuil en bois, Daryna raconte comment l'appartement de l'une de ses amies, non loin de là, a été endommagé par une explosion quelques jours auparavant. "C'était une rue considérée comme sûre. Un drone est tombé dans le jardin, puis a explosé. Les fenêtres ont été soufflées par la violente onde de choc. Elle a tout fait réparer, mais elle retrouve encore des éclats de verre partout… Je pense que le métier de vitrier est l'activité la plus rentable aujourd'hui en Ukraine", ajoute-t-elle dans un grand éclat de rire.
Daryna s'interrompt. Signal sonore. Son téléphone portable émet un son strident. "Il y a une alerte aérienne. C'est une alerte jaune, ce qui signifie que Kiev est attaquée par des drones. Je pense que nous devons vérifier où vont les drones, explique-t-elle en regardant sa messagerie Telegram. Oh, ça va juste vers le centre‑ville. Mais tout devrait bien se passer, je pense. Ce n'est pas tout près."
Le téléphone mis de côté, la journaliste spécialisée en cybersécurité reprend ses explications. "Nous avons aussi des alertes rouges, c'est-à-dire qu'il y a un risque que la ville soit attaquée par des missiles. Quand la guerre a commencé, il n'y avait que des alertes rouges. Elles s'appliquaient à la fois aux drones et aux missiles. Mais récemment, les autorités les ont modifiées pour les distinguer. C'est très utile, car cela permet de savoir à quel point la population doit s'inquiéter et à quel niveau d'anxiété elle doit se préparer."
Ces alertes peuvent durer de quelques minutes à plusieurs heures. À toute heure du jour et de la nuit. Elles sont précédées d'une sirène diffusée par haut-parleurs, dont le bruit résonne dans toute la ville. Il est alors recommandé de se mettre à l'abri le plus rapidement possible. "Pendant quelque temps, j'ai dormi dans mon dressing. J'y avais installé mon matelas et mes oreillers. Mais une nuit, lors d'une explosion, j'ai reçu un bout de plafond sur la tête. J'ai aussi essayé de dormir dans ma baignoire, mais c'était aussi dangereux, car il y a un miroir dans ma salle de bain. Depuis, je dors surtout dans le couloir de l'appartement, considéré comme l'endroit le plus sécurisé."
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Pression psychologique permanente. De plus en plus forte. Certaines alertes rouges sont pires que d'autres. Le 21 octobre, les Kiéviens ont ainsi vécu une nuit de terreur. Trois vagues de 21 missiles ont été lancées par la Russie sur des immeubles résidentiels, des installations énergétiques, des centres commerciaux… De nombreux habitants ont rejoint les abris, parkings, stations de métro. D'autres sont restés prostrés chez eux. À sentir les murs trembler. À guetter les ondes de choc. À entendre les charges exploser.
Invivable, ou presque. La capitale est devenue quasiment aussi dangereuse que les villes situées près du front. Une stratégie assumée par le Kremlin pour créer la panique, voire un exode massif d'une capitale qu'il n'a pu conquérir au début de l'invasion à grande échelle en 2022.
Si les regards révèlent parfois la crainte ou la lassitude, nombre d'Ukrainiens ne réagissent même plus au son strident des alertes. Une attitude qui peut surprendre quand on est étranger. Voire déstabiliser. Mais comment descendre dans les abris quand les alertes s'enchaînent ? Il faut travailler, étudier. Ou tout simplement dormir. Le danger a intégré une partie de leur vie quotidienne. Ce mécanisme de défense occulte une menace qui reste pourtant bel et bien présente.
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Même sans le lire, le réconfort d'avoir un livre avec soi
Comme presque tous les Ukrainiens, Daryna a déjà passé la nuit dans le métro. Et plus d'une fois. "J'ai un sac d'urgence qui est toujours prêt dans mon armoire : j'y mets mes papiers d'identité, un peu d'argent, quelques snacks et de l'eau, une couverture, un petit oreiller. J'essaie de prendre un livre la plupart du temps, même si je ne lis jamais dans le métro car c'est trop inconfortable. Mais le simple fait de l'avoir avec moi m'aide à me sentir mieux. J'ai aussi un sac de couchage si je vais dormir dans l'abri, pendant l'attaque ou avant qu'elle ne commence."
Les images du métro de Kiev, l'un des principaux refuges de la capitale, ont inondé les réseaux sociaux dès le début de la guerre. Matelas, oreillers, sacs de couchage et désormais tentes. Les habitants descendent souvent dans ces abris avant le couvre-feu, mais doivent attendre la fin du service pour prendre place. "On essaie de garder son intimité, mais certaines stations sont trop petites. Lorsque j'arrive tard, il est vraiment difficile de trouver un endroit où m'installer." Une cohabitation pas toujours facile. Promiscuité. Dans ces espaces bondés selon les nuits, il faut accepter le son des vidéos regardées sans écouteurs, des appels téléphoniques passés en haut-parleur, la cacophonie des alertes reçues… et le bruit des réveille-matin.
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"La guerre m'a fait réaliser à quel point on peut s'ajuster à tellement de choses et les intégrer dans sa routine. Et dormir dans le métro ou dans l'abri en fait partie, confie Daryna. Dormir dans l'abri ou ne pas dormir du tout dans ton appartement à cause des frappes t'affecte physiquement et mentalement. Revenir à une vie normale après cela peut être difficile, mais ce n'est pas comme si nous avions le choix. Les attaques sont quotidiennes et on doit juste continuer à vivre. C'est devenu une partie de notre routine et de la réalité."
En cette fin de journée d'octobre, la fraîcheur commence à s'installer dans la capitale ukrainienne. Un petit radiateur électrique réchauffe l'air de la grande pièce à vivre. À Kiev, les coupures d'électricité sont quotidiennes et des délestages sont organisés par quartier, selon un calendrier plus ou moins fiable. "Ils viennent juste de remettre le courant. Je ne sais pas combien de temps ça va durer. On a eu coupure sur coupure. Les horaires ne tiennent généralement pas. Ça peut partir d'une seconde à l'autre ou rester plusieurs heures. Il y a quelques jours, je n'ai eu que deux heures d'électricité. La coupure a duré 24 heures. C'était très dur."
En Ukraine, le froid est devenu une arme. L'hiver 2025-2026 a été le plus dur depuis l'invasion à grande échelle. Les frappes russes massives contre les infrastructures énergétiques ont provoqué des pénuries d'énergie, privant les Ukrainiens d'électricité et de chauffage urbain. Dans les logements, les radiateurs alimentés par les réseaux de chaleur hérités de l'époque soviétique sont restés désespérément froids, alors que les températures ont atteint jusqu'à – 27°C dans la capitale et – 30°C dans certaines régions du pays. De quoi pousser de nombreux habitants à fuir Kiev.
"J'espère que cet hiver ne sera pas aussi froid que le précédent. Je n'avais pas de chauffage dans mon appartement et il faisait 9°C ici. Je pouvais à peine survivre alors que je portais des vêtements thermiques tout le temps. J'ai vraiment cru que j'allais mourir de froid. Je me suis même promis que ce serait le dernier hiver que je passerais à Kiev. Évidemment, ce n'est pas le cas."
Le 22 septembre, après une rencontre avec Donald Trump lors de l'Assemblée générale de l'ONU, le président Volodymyr Zelensky a proposé un " cessez-le-feu énergétique " à la Russie, sous réserve de réciprocité. Une désescalade restée lettre morte à ce jour. Le même scénario se profile donc pour cet hiver. L'attaque délibérée des infrastructures civiles est pourtant considérée comme un crime de guerre et un crime contre l'humanité, selon une commission indépendante de l'ONU.
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"Une partie de ta personnalité disparaît"
Daryna fait contre mauvaise fortune bon cœur. Pour se maquiller ou s'habiller, elle utilise une lampe frontale. Pour s'éclairer, elle allume des bougies ou une lampe de table rechargeable. Elle a également investi dans une station électrique portable. "C'est très cher [plus de 57 000 hryvnias, soit 1 300 euros au plus fort de la demande, l'équivalent de plus de deux mois de salaire moyen en Ukraine ou près de hui fois le salaire minimum dans le pays NDLR], mais ça aide énormément. Je pense que la plupart des Ukrainiens de mon âge en ont une. Tu peux brancher ton routeur pour avoir du Wi‑Fi pendant les coupures de courant. Cela suffit largement à recharger l'ordinateur portable, mon téléphone. J'ai également plusieurs batteries externes", précise la Kievienne, qui travaille à domicile. Mais lorsqu'elle doit arbitrer entre les objets à charger, c'est son piano électronique qu'elle choisit. Daryna y tient comme à la prunelle de ses yeux.
"Je continue de jouer pendant les coupures de courant. C'est très utile, parce que ça me divertit et me permet de faire quelque chose juste pour moi. Quand tu vis une guerre, tu sens la différence entre vivre et survivre. Parfois, tu dois faire les deux. Être sans électricité ni eau, dormir dans un abri, manquer de la nourriture que tu aimes, ou dont tu as besoin, ou envie, c'est survivre. Mais aller à une fête, aller à la gym quand il y a des drones qui explosent dehors, choisir de faire des choses normales, c'est vivre. Il faut trouver ce parfait équilibre. En Ukraine, nous avons cette expression de 'war-life balance' ["équilibre entre la guerre et la vie quotidienne", NDLR]. C'est une expression cliché aujourd'hui, mais nous l'utilisons toujours parce que trouver cet équilibre guerre‑vie est très important."
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Quant à l'éventualité d'un cessez-le-feu avec la Russie, Daryna n'y croit pas. Pas maintenant et surtout pas tant que Vladimir Poutine sera à la tête du pays. "L'influence russe est si grande et si persistante. C'est une force que tu ne peux pas simplement détruire avec un cessez‑le‑feu ou avec un quelconque accord, explique-t-elle. La Russie doit payer pleinement pour ce qu'elle a fait à l'Ukraine. Je ne pense pas qu'un cessez‑le‑feu nous rendra immédiatement la vie plus facile. Ce sera juste une pause pour tout le monde. Même quand la guerre se terminera, peu importe l'issue, il restera tellement de choses à traverser avant de revenir à une vie que les gens peuvent qualifier de normale. Je ne suis pas sûre que ma génération ait jamais une vie normale. La guerre te prend tellement. Chacun aura connu le deuil, les pertes matérielles. Et même si ce n'est pas le cas, c'est une partie de ta personnalité qui disparaît. Tu deviens quelqu'un de totalement différent. Reconstruire l'Ukraine comme elle l'était avant la guerre sera difficile."
Daryna a grandi trop vite. Bien avant l'heure. L'Ukrainienne qui survivra à la guerre n'aura plus la même identité. Qui était-elle avant la guerre ? Elle ne le sait plus. Qui sera-t-elle après ? Elle n'ose y penser. "Ça me fait peur. Prendre de grandes décisions, planifier mon avenir, voir mon futur est difficile. Cela semble si facile pour quelqu'un qui ne traverse pas la guerre. Un Européen ou un Américain de mon âge peut planifier ses vacances au printemps ou à l'été prochain. Personnellement, je ne sais pas comment ma soirée va se terminer. Cela dépend totalement de l'efficacité de notre défense aérienne."
Source: France 24 · Assiya HAMZA, Mélina HUET
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