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« Le Monde » consacre un hors-série à l’écrivaine d’origine russe, éclairant une œuvre littéraire aux limites de la connaissance de soi.

« Nathalie Sarraute. La voix du silence », « Une vie, une œuvre », hors-série du « Monde », 124 pages, 13 euros.

Hors-série. Les films et reportages télévisés consacrés à Nathalie Sarraute la montrent tous, à un moment ou à un autre, assise à une table de café – toujours au fond de la salle –, travaillant à une page, indifférente au brouhaha environnant. L’écrivaine aimait l’anonymat du café, le fait de pouvoir y travailler des heures sans attirer l’attention de quiconque ni, à l’inverse, se laisser distraire par le spectacle des clients attablés autour d’elle.

De façon significative, cette recherche d’anonymat imprègne son œuvre, que Le Monde propose de revisiter à travers un hors-série qui lui est entièrement consacré. Portrait réalisé par Josyane Savigneau, entretien avec sa biographe Ann Jefferson, portfolio, lexique, hommages et témoignages éclairent l’œuvre et le parcours d’une écrivaine dont la littérature renvoie à la difficulté de se connaître et de saisir la vérité derrière les apparences.

Nathalie Sarraute n’a cessé de recréer, avec un rare goût de la précision sensible, une matière universelle à la limite du perceptible : les tropismes, ces mouvements à l’œuvre en chacun de nous, aux confins du subconscient, et qui se montrent à la fois antérieurs au langage et difficiles à traduire en mots. Cette substance psychique, la jeune Sarraute en a eu la révélation à la lecture de l’œuvre de Marcel Proust, au mitan des années 1920. Assez vite, elle choisit d’en faire son objet de travail et son matériau de prédilection.

Aux racines mêmes des êtres

Mais comment dire ce qui échappe aux mots ? Comment recréer tous ces effets que suscitent les paroles dans le for intérieur, mais qu’aucune parole ne saurait dire sans les réduire à néant ? En observant avec une extraordinaire acuité une situation fugace, comme à travers des verres grossissants, pour mieux la décomposer en séquences ; en focalisant son attention sur les paroles et leurs effets, sur tout ce qui se joue lorsqu’on s’adresse à autrui et que celui-ci nous répond. Dans cet univers où l’on n’entre que rarement en coïncidence, les paroles dissimulent, blessent ; et, sous la loupe de l’écrivaine, ces écarts de conduite prennent l’allure de crimes inexpiables. C’est en procédant ainsi qu’elle tentait d’atteindre aux racines mêmes des êtres.

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Le texte sur lequel elle travaillait était toujours à ses yeux entre la vie et la mort – pour citer le titre d’un de ses ouvrages –, tantôt parce qu’il n’était pas assez travaillé (Nathalie Sarraute pouvait récrire cinquante fois une page), tantôt parce qu’il l’était trop. Trop parfait, il risquait alors de perdre cette espèce de « tremblé », disait-elle, dont il ne devait jamais se départir pour rester plein de vie. Comme elle l’écrit dans Enfance : « Ce que je crains, cette fois, c’est que ça ne tremble pas… pas assez… que ce soit fixé une fois pour toutes, du “tout cuit”, donné d’avance… » Le « fixé une fois pour toutes », le « tout cuit », autrement dit la mort : tel était l’écueil à éviter absolument. Nathalie Sarraute n’aura cessé de lutter contre le « donné d’avance », contre l’indéracinable penchant humain à l’assignation, à l’étiquetage et au classement définitif.

« Nathalie Sarraute. La voix du silence », « Une vie, une œuvre », hors-série du « Monde », 124 pages, 13 euros, en kiosque et sur la boutique du « Monde ».

Frédéric Joly

Source: Le Monde · Frédéric Joly

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