Les images de pillages, d’incendies et d’affrontements en France entre les forces de l’ordre et des groupes vêtus de noir, capuches rabattues et visages masqués, ont fait le tour du monde. Le 17 octobre 2026, ces violences éclataient en marge d’une vaste mobilisation contre la vie chère, réunissant notamment des Gilets jaunes et des lycéens en sweats à capuche, venus dénoncer leurs conditions d’éducation. Un même vêtement, mais des usages bien différents. De l’Antiquité au sweat contemporain, la capuche, présente dans tous les milieux sociaux jusque sur les podiums, traîne derrière elle des siècles de soupçons et de préjugés.

Protéger la tête, abriter le visage : la capuche répond d’abord à un besoin pratique. « Ses premières représentations remontent à la Gaule romaine, avec le dieu des jardins Priape, vêtu d’une petite cape à capuche », explique Denis Bruna, historien de la mode et auteur de l'ouvrage Petites histoires de nos vêtements*.

Au Moyen Âge, elle se retrouve dans les vêtements monastiques, cousue à la robe. Symbole d’humilité pour les religieux, elle permet de se soustraire au regard des autres. « Dans l’histoire du vêtement occidental, on n’aime pas les vêtements amples ou qui cachent. »  Cet anonymat suscite la méfiance, comme en témoignent les textes étudiés par l’historien. « Le plus ancien remonte à 1399 : Charles VI, Roi de France proscrit la capuche à Paris où les brigands profitent de l’obscurité  pour détrousser les passants. Dans le texte de cette ordonnance, ils sont appelés les “sans visages” ». Depuis 2010 en France, il est interdit de cacher son visage (voile intégrale, cagoule ou masque non autorisé) dans les espaces publics.

Pour les femmes, la capuche devient aussi un accessoire de séduction, jouant sur le mystère d'un visage partiellement dissimulé. Mais les critiques persistent : vers 1770, les manteaux à capuche sont accusés de permettre à celles qui les portent de cacher des objets dérobés ou leur grossesse adultérine. Vers 1840, ce sont les capotes, des chapeaux aux larges visières, qui sont à leur tour décriées puisqu'elles masquent si bien les traits des femmes de la bonne société que celles-ci sont surnommées les « invisibles ».

Des terrains de sport aux contre-cultures

Qu’elle suscite les soupçons ou serve à séduire, la capuche conserve sa fonction première : protéger du froid. C’est dans cette logique que la marque de sport américaine Champion aurait développé et diffusé, dans les années 1930 aux États-Unis le sweat à capuche, ou hoodie, de l’anglais hood (« capuche »). « À cette époque, Champion voulait fournir un vêtement qui garderait les athlètes au chaud avant et après l’entraînement », explique au magazine I-D, Christopher Haggerty, alors directeur général de la marque. Le vêtement est adopté par les ouvriers des entrepôts frigorifiques et des chantiers new-yorkais pendant les hivers rigoureux ainsi que les élèves de l’Académie militaire américaine. Le sweat à capuche gagne les campus américains. Les universités l'adoptent et y font imprimer leur nom en grosses lettres. 

Le boxeur américain Muhammad Ali (1942-2016) effectuant un entraînement en extérieur à Londres, en préparation de son combat contre Henry Cooper, en mai 1966.
Le boxeur américain Muhammad Ali (1942-2016) effectuant un entraînement en extérieur à Londres, en préparation de son combat contre Henry Cooper, en mai 1966. Getty Images - Express

Deux films, Rocky et Marathon Man, sortis au cinéma en 1976, popularisent le sweat à capuche. Leurs scènes emblématiques de jogging, avec Sylvester Stallone sur les quais de Philadelphie et Dustin Hoffman sur les trottoirs de Manhattan, associent ce vêtement à la détermination et à la force face aux épreuves de la vie. 

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Parallèlement, le sweat à capuche gagne les rues de New York, notamment celles du Bronx, où il accompagne l’essor de la culture du hip-hop. Dans un entretien accordé à RollingStone, en avril 2012, Eric « Deal » Felisbret, l’un des pionniers du graffiti, se souvient que, dans la rue, « les gens qui portaient des hoodies étaient toutes des personnes que l’on admirait ». 

Confortable et bon marché, il offre une grande liberté de mouvement et séduit les breakdancers. Pour les graffeurs, c’est un outil de camouflage lorsqu’ils peignent illégalement les rames du métro et les bâtiments publics. Les skateurs de la côte Ouest l’adoptent pour pratiquer leur sport incognito dans des parkings ou des piscines vides. Les cultures hip-hop, skate et punk se rapprochent. Dans les clips et les battles, le sweat est omniprésent, mais il cristallise aussi les préjugés. Sa capacité à dissimuler le visage nourrit son association aux gangs et à la délinquance. Au-delà de sa fonction de dissimulation, le sweat à capuche devient un signe d’appartenance et de contestation, mais aussi une manière d’occuper l’espace public. 

Sous le regard des spectateurs, des danseurs de breakdance non identifiés se produisent lors d’une fête au Webster Center de la Police Athletic League, dans le Bronx à New York, en 1984.
Sous le regard des spectateurs, des danseurs de breakdance non identifiés se produisent lors d’une fête au Webster Center de la Police Athletic League, dans le Bronx à New York, en 1984. Getty Images - Ricky Flores

Dans les années 1990, des marques comme Ralph Lauren et Tommy Hilfiger reprennent le sweat à capuche et lui donnent une image de streetwear branché. Les préjugés persistent pourtant. En 2005, son port est même interdit dans un centre commercial du Kent, au Royaume-Uni.

Un vêtement, des regards différents 

La mort de Trayvon Martin, en février 2012, marque un tournant dans l’histoire du sweat à capuche. Cet adolescent noir américain de 17 ans est abattu par George Zimmerman, membre d’une patrouille de surveillance de quartier, alors qu’il rentre chez lui après avoir acheté des sucreries et une boisson dans une supérette. Peu avant le drame, Zimmerman avait signalé à la police le comportement « suspect » du jeune homme, vêtu d’un sweat à capuche.

Sa mort suscite une vague de protestations aux États-Unis. Sur Fox News, le commentateur Geraldo Rivera provoque une polémique en affirmant que « le sweat à capuche est tout aussi responsable de la mort de Trayvon Martin que George Zimmerman », alimentant le débat sur le profilage racial.

Sur cette photo d'archives du mercredi 21 mars 2012, les parents de Trayvon Martin — Tracy Martin (à gauche) et Sybrina Fulton ( au centre) — ainsi que l'avocat de la famille (à l'arrière-plan, au centre), participent à la « Million Hoodie
Sur cette photo d'archives du mercredi 21 mars 2012, les parents de Trayvon Martin — Tracy Martin (à gauche) et Sybrina Fulton ( au centre) — ainsi que l'avocat de la famille (à l'arrière-plan, au centre), participent à la « Million Hoodie March » à Union Square, à New York, une marche de protestation à la suite de l'acquittement de George Zimmerman, responsable de la mort du jeune adolescent de 17 ans. AP - John Minchillo

À New York, des milliers de personnes participent à la « Million Hoodie March » (« Marche du million de sweats à capuche »). Les parents de Trayvon Martin étaient présents à cette marche du 21 mars 2012. L’acquittement de Zimmerman, en 2013, ravive la mobilisation. Le hoodie devient alors un symbole de protestation et de solidarité pour ceux qui estiment que justice n’a pas été rendue.

À la même époque, le même vêtement prend un tout autre sens sur les épaules de Mark Zuckerberg, photographié au milieu d’hommes en costume-cravate. Cette apparente décontraction peut se lire comme une affirmation de pouvoir : le fondateur de Facebook en rendez-vous avec des investisseurs s’affranchit des conventions vestimentaires du monde des affaires.

L’historien Denis Bruna rappelle que depuis le début du XXIe siècle, la mode dite « de luxe » s’inspire très souvent de la rue. Elle reprend la forme du vêtement, mais en modifie les couleurs et les motifs. La manière de le porter change aussi le message. Les clients de ces grandes maisons  laissent généralement leur capuche pendre dans le dos. « Chaque vêtement est un code, mais aucun de ceux que nous portons aujourd’hui n’a le même code qu’ il y a un ou deux siècles. Le code s’est nécessairement inversé plusieurs fois : c’est le propre du vêtement », ajoute l’historien.

La styliste productrice italienne, Emy Venturini pose pour une séance photo à Paris le 26 octobre 2026 avec pour thème, la mode urbaine. Elle porte un sweat à capuche noir Balenciaga orné d’inscriptions blanches,
La styliste productrice italienne, Emy Venturini pose pour une séance photo à Paris le 26 octobre 2026 avec pour thème, la mode urbaine. Elle porte un sweat à capuche noir Balenciaga orné d’inscriptions blanches, Getty Images - Edward Berthelot

Mais chacun n’a pas la même liberté de jouer avec ces codes. Fin 2018, l’entrepreneur britannique Cephas Williams lance « 56 Black Men », une campagne réunissant les portraits de 56 hommes noirs de milieux socio-économiques différents, tous vêtus d’un sweat à capuche.  Dans une interview accordée à la BBC, Cephas Williams rappelle que « pour chaque homme noir représenté comme quelque chose de négatif, il y en a 56 autres qui ne le sont pas. »  Le photographe entend déconstruire les préjugés qui les associent à la délinquance et offrir d’autres modèles aux jeunes générations. 

Le mouvement « 56 Black Men » est devenu viral sur les réseaux sociaux, et la campagne a été relayée de Londres à Lagos. Défendant l'idée «Je ne suis pas mon stéréotype», Cephas a réalisé en 2018 une série de 56 portraits d'hommes noirs por
Le mouvement « 56 Black Men » est devenu viral sur les réseaux sociaux, et la campagne a été relayée de Londres à Lagos. Défendant l'idée «Je ne suis pas mon stéréotype», Cephas a réalisé en 2018 une série de 56 portraits d'hommes noirs portant tous des sweats à capuche. © adassoc.org.uk

Lorsqu’il évoque les violences en marge des manifestations du 17 octobre, Denis Bruna souligne la fonction de dissimulation des capuches rabattues, associées aux masques sur les visages. Chez les lycéens, le même vêtement répond à d’autres logiques : adopter les codes vestimentaires de ses camarades permet de s’intégrer. On l’enfile pour son confort et pour affirmer sans effort un style décontracté. Ample ou ajusté, il se porte sans distinction de genre. Relever sa capuche peut traduire une envie de s’isoler ou simplement remplir sa fonction première qui est de se protéger du froid ou de la pluie. 

Des manifestants défilent pacifiquement sous la pluie, dans les rues de Lille, dans le nord de la France le 24 octobre 2026.
Des manifestants défilent pacifiquement sous la pluie, dans les rues de Lille, dans le nord de la France le 24 octobre 2026. AFP - FRANCOIS LO PRESTI

Devenu un incontournable du vestiaire contemporain, des cours de récréation aux podiums de luxe, le sweat à capuche n'a pourtant pas perdu son pouvoir de susciter la méfiance. Tout dépend de celui qui le porte, de la manière dont il le porte et du regard qu'on lui adresse.

*Petites histoires de nos vêtemements par Denis Bruna paru aux éditions Textuel.

Source: RFI · Nohria Retiel

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