Le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi a annoncé qu'il ne chercherait pas à rester en place à l'issue de son mandat qui s'achève en 2030. Une annonce peu médiatisée mais pourtant surprenante de la part du chef d'État qui dirige, grâce à l'armée, le pays d'une main de fer depuis 2013.
« La période qui mène à 2030 constituera la fin de mon mandat de président, si je suis toujours en vie. L'affaire est parfaitement réglée et elle ne fera pas l'objet de discussion », a déclaré Abdel Fattah al-Sissi lors d'une cérémonie de remise de diplômes à l'Académie militaire, le 17 octobre dernier.
Une déclaration dont peuvent douter ses opposants. Abdel Fattah al-Sissi, ministre de la Défense en 2013, est l'un des initiateurs du coup d'État contre Mohamed Morsi, seul et unique président civil depuis 1952 et Frère musulman. Le général Sissi affirmait alors n'avoir aucune ambition présidentielle. Il est pourtant élu haut la main l'année suivante. Le nouveau raïs amende la Constitution en 2014 après le renversement par l'armée du président Morsi et la mise hors la loi des Frères musulmans. Sissi s'engage alors à ne pas toucher au nouveau texte pour prolonger sa mandature, ce dernier fixant une limite de deux mandats de quatre ans pour le président. Mais une révision en 2019 allonge le mandat à six ans et ajoute des mesures permettant à Sissi de se représenter en 2023. Comme les fois précédentes, il est élu avec des scores frôlant les 100% (entre 89% et 97%). Ce 17 octobre, le président égyptien, 71 ans, s'est engagé une fois encore à ne pas modifier la Constitution et donc à ne pas rempiler pour un quatrième mandat de six ans...
Quelques jours avant cette annonce, rapporte le site qatarien Al-Araby Al-Jadid, le raïs avait évoqué « le poids de la responsabilité de gouverner et les difficultés liées à la direction de plus de cent millions d'habitants ». Et le média en ligne d'affirmer qu'on prêtait à Sissi le désir de transmettre le pouvoir à son propre fils. Dans le média indépendant égyptien Mada Masr, une source anonyme explique que, par cette déclaration inédite, le président égyptien entend éviter d'être chassé du pouvoir comme ce fut le cas pour son prédécesseur Hosni Moubarak en 2011. Le raïs égyptien déclare ainsi lâcher les rênes du pouvoir plus de 40 mois à l’avance « pour que personne ne prétende que je prépare un membre de ma famille ou un proche à me succéder. Non, non, non. Rien de tel. L’Égypte est un grand pays et de telles choses ne peuvent pas s’y produire ».
« Ce n'est pas le peuple qui décide »
« Sissi est arrivé au pouvoir par cooptation de ses pairs et il a géré l'Égypte d'une façon assez raisonnée, positive, en tâchant de satisfaire un peu tout le monde, rappelle Marc Lavergne, directeur de recherche au CNRS, spécialiste du Moyen-Orient et de la corne de l'Afrique. Sissi a fait cette déclaration importante, peut-être pour des raisons personnelles, pour des raisons de santé qu'on ignore, d'une façon assez impromptue devant un auditoire qui n'est pas un auditoire d'un "haut niveau politique". Ce n'est pas un appel à la nation. Il a signé ça comme quelque chose de tout à fait anodin. En même temps, Sissi n'a jamais été élu par personne. Il a toujours été élu par plus de 80 ou 90 % des Égyptiens, c'est-à-dire que personne n'a voté, en quelque sorte, et c'est une tradition. Dès lors, il ne s'agit pas de parler au peuple parce que ce n'est pas le peuple qui décide. »
Dès lors, cette déclaration serait-elle le fruit de pressions venues du cénacle des grands dirigeants, autrement dit ses pairs ? « L'armée égyptienne est un syndicat de généraux qui fonctionne de façon collégiale. Le président ne pèse pas beaucoup plus que le chef de l'aviation, le chef de la marine, le chef des forces, etc. Ce sont des gens qui ne se considèrent pas inférieurs à celui qu'ils ont mis devant eux, qui est plus un symbole qu'autre chose. Je ne crois pas qu'en Égypte on puisse parler d'une dictature d'un seul homme. Ce sont des militaires. » Des militaires, pairs du militaire Sissi, tous nourris par les États-Unis, formés par l'armée américaine. « Sissi n'était pas sur les rangs pour prendre la tête du mouvement d'écrasement de la révolution populaire, ce sont les États-Unis qui ont choisi Sissi. Et je pense qu'Israël a aussi son mot à dire dans ces affaires-là. » Le président égyptien a pourtant fait comprendre que lui seul désignerait les futurs candidats à sa succession dans quatre ans.
Un futur raïs selon les critères de Sissi
Lors de son discours à l'Académie militaire, située dans l'Octogone, le gigantesque nouveau quartier général de l'armée érigé à une cinquantaine de kilomètres à l'est du Caire, Abdel Fattah al-Sissi a aussi affirmé que ses potentiels successeurs seront désignés selon des « critères de choix » : des personnes ayant entre 40 et 50 ans, choisies parmi une élite de doctorants ayant étudié en Égypte ou à l'étranger puis formées à l'Académie militaire pour apprendre, durant trente mois, « ce qu'est l'État, ce que sont les institutions et comment les protéger ». Jusqu'à mille candidats, qui ce ne seront « ni des traîtres ni des criminels », pourraient participer à cette formation. Et Abdel Fattah al-Sissi a prévenu : il quittera ses fonctions seulement quand il jugera que les candidats seront prêts à prendre la suite du pouvoir.
En restructurant en profondeur l'Académie militaire égyptienne, l'armée devient dès lors le fief des futurs dirigeants de ce pays de 120 millions d'habitants, le plus grand du monde arabe, empêchant de facto toute opposition d'exister effectivement. L'Égypte possède la plus importante armée du monde arabe, forte de plus d'un million d'hommes actifs et réservistes - l'armée chinoise représentant deux millions hommes pour 1,4 milliard d'habitants-, d'avions de combat et de systèmes modernes de défense aérienne fournis par divers pays, dont les États-Unis, la Chine, la France et la Russie. Depuis la chute de la monarchie en 1952, l'Égypte a connu quatre présidents sur cinq issus des rangs de l'armée et l'institution détient 40% de l'économie du pays. Forte de sa puissance, elle est présente dans tous les domaines –tourisme, alimentation, habillement, électroménager, sécurité etc. « Il faut bien voir qu'en Égypte, l'armée dirige le pays depuis l'indépendance sans discontinuer et considère que le pays lui appartient, en quelque sorte. Ce n'est pas un pays qui a une armée, c'est une armée qui possède un pays », analyse Marc Lavergne.
Une société civile muselée et appauvrie
Dès lors, note le chercheur du CNRS, « il n'y a pas besoin de formation pour diriger le pays. Ce sont des gens qui se réunissent autour d'une table et qui décident : "Toi, tu prends ça, toi tu prends ça". Après ça, la bureaucratie égyptienne fait tourner le pays, depuis les pharaons, dit-on. C'est un pays de gens faciles à gouverner. Les Égyptiens sont attachés à la terre, à leurs villages, ils ne veulent pas renverser la table. Ils ont besoin de stabilité, depuis les pharaons, parce qu'il y a la crue qui vient chaque année et qui apporte la prospérité. On observe une grande continuité de la direction de l'Égypte depuis les temps anciens. C'est dans la psychologie collective. Et quand il y a des émeutes de la faim ou des révoltes de la jeunesse, on n'hésite pas à frapper très dur et puis tout rentre dans l'ordre. Mais les Égyptiens, aujourd'hui, plus éduqués qu'avant, plus autonomes, supportent plus difficilement cette dictature militaire composée de gens qui n'ont aucune compétence. »
Car depuis plus d'une décennie, ce régime restreint toujours plus la liberté d'expression. Les organisations de défense des droits humains ne cessent de critiquer les restrictions imposées à l'opposition politique et à la société civile. Pour le gouvernement, il s'agit uniquement de préserver la stabilité et la sécurité du pays. À ce titre, 26 journalistes égyptiens sont actuellement détenus dans leur propre pays, dont la totalité du comité éditorial de la plateforme d’investigation indépendante Matsda2sh (« ne crois pas », en arabe égyptien).
Selon le dernier rapport d'Amnesty International, « l’impunité demeurait la règle pour les graves atteintes aux droits humains commises en 2025 et au cours des années précédentes (...) Alors que le pays était toujours en pleine crise économique, les autorités n’ont pas protégé les droits économiques et sociaux ni apporté les ajustements nécessaires aux dispositifs de sécurité sociale. »
En septembre 2025, Abdel Fattah al Sissi, a demandé pour la première fois qu’une stratégie nationale en matière de droits humains soit élaborée. En échange de quoi le Conseil européen et le Parlement européen ont approuvé l’octroi des quatre milliards d’euros restants sur la somme de cinq milliards d’euros que l’UE s’était engagée en 2024 à verser à l’Égypte au titre d’une assistance macrofinancière (depuis février 2024, les Émirats arabes unis, le Fonds monétaire international (FMI), la Banque mondiale, le Royaume-Uni et l'Union européenne, ont fourni ou promis quelque 57 milliards de dollars américains sous forme de dons et de prêts). « Ces concessions sur les droits de l'homme indiquent une position de faiblesse de la part du Caire : il n'y a pas d'argent dans les caisses alors on essaie de convaincre les Européens en se disant : "On a 60 000 prisonniers, on en a tué une partie, mais il en reste, il faut les nourrir, etc. Et puis ça fait mauvais genre. On va en libérer quelques-uns. Les Européens seront contents". C'est une sorte de mépris pour la démocratie. Les prisonniers, qui croupissent depuis quinze ans maintenant dans les geôles égyptiennes, sont une monnaie d'échange, c'est tout », explique Marc Lavergne. Le nombre de prisonniers politiques en Égypte est l'un des plus importants au monde par rapport au nombre d'habitants.
« L'Égypte a beaucoup perdu de son lustre »
Les détracteurs du raïs l'accusent aussi de privilégier des dépenses pharaoniques aux grands projets d'infrastructures, y compris ceux menés par l'armée, tels que l'Octogone mais aussi la Nouvelle capitale, au détriment de la population qui voit les prix de la nourriture, de l'électricité etc. augmenter. Jugés essentiels pour la croissance à long terme de l'Égypte par les dirigeants, ces grands projets ont également contribué à l'augmentation spectaculaire de la dette extérieure du pays. La crise de l'économie égyptienne s'est accrue avec la guerre au Moyen-Orient, faisant non seulement augmenter le prix des hydrocarbures mais aussi chuter les revenus du canal de Suez.
Pour la cinquième année consécutive, le gouvernement n’a pas publié les chiffres de la pauvreté alors que plus d'un tiers de la population vivrait sous le seuil de la pauvreté. « Depuis janvier 2025, pointe Human Rights Watch, l'Égypte a signé des accords de sauvetage d'environ 57 milliards de dollars américains, mais la crise économique et la réponse du gouvernement ont porté atteinte aux droits économiques et sociaux de la population, notamment au droit à l'alimentation, aux soins de santé et à l'électricité. »
« L'Égypte a beaucoup perdu de son lustre. Ce n'est pas uniquement de la faute de Sissi. Cette armée qui dirige le pays a perdu sa légitimité lors de la révolution de 2011 et elle ne l'a pas recouvrée depuis. L'Égypte n'est plus un pays flamboyant malgré ses ressources en gaz dans la Méditerranée, en pétrole sur la mer Rouge. Tout cet argent est avalé par l'armée et ne profite pas au pays », conclut Marc Lavergne. La politique d'Abdel Fattah al-Sissi a été destinée aux catégories les plus riches de la population, il n'a pas cherché à faire des alliances avec des secteurs civils. Sur le plan intellectuel, scientifique etc., l'Égypte a beaucoup perdu de son aura de championne du monde arabe. Un monde arabe aujourd'hui morcelé et dans lequel l'Égypte, de son surnom Oum Al-Dounia, la « mère de la vie », n'a pas son mot à dire sur les conflits en cours, que ce soit par exemple en Israël ou au Yémen.
Source: RFI · Anne Bernas
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