Dans ce thriller en six épisodes, un meurtre vient fissurer un petit monde sous pression, révélant l'envers du décor de l'expatriation.

France Télévisions - Rédaction Culture

Publié le 02/11/2026 06:00

Temps de lecture : 5min

Nailia Harzoune dans "Singapura". (CANAL+)
Nailia Harzoune dans "Singapura". (CANAL+)

À Singapour, derrière les piscines turquoise des résidences sécurisées et les apparences policées de la communauté française expatriée, les tensions couvent... La scénariste Elsa Marpeau s'est inspirée de sa propre expérience dans la cité-Etat pour explorer les rapports de pouvoir et les faux-semblants de ce milieu privilégié, d'abord dans un roman, et à présent dans une série. Elle en tire une chronique sociale où Justine, incarnée par Nailia Harzoune, cherche à se reconstruire et se laisse fasciner par une femme qui bouleverse ses repères. Singapura est un thriller en six épisodes diffusé sur Canal+ à partir de lundi 2 novembre.

Le décor, avec ses résidences sécurisées, ses piscines et ses cercles d'amis qui se recoupent, pourrait sembler idyllique. Mais cette vie collective, où les rencontres sont fréquentes et les possibilités de s'isoler limitées, nourrit aussi l'ennui et les tensions. Dans cette communauté fermée, les couples s'observent, se trompent et s'espionnent... Et même les conversations les plus anodines deviennent des machines à fabriquer des histoires. Un meurtre va venir bousculer ce petit monde.

Image de la série "Singapura". (CANAL+)
Image de la série "Singapura". (CANAL+)

À son arrivée à Singapour, Justine espère donner un nouveau souffle à sa famille. Mais le changement de pays ne résout rien : son couple vacille, et elle se retrouve à perdre peu à peu ses repères. Pour Nailia Harzoune, qui l'incarne, le personnage traverse un moment de fragilité profonde. "Elle se liquéfie", résume la comédienne, qui décrit une femme en train de perdre pied, comme si le cadre dans lequel elle avait jusque-là évolué ne suffisait plus à la contenir. Justine ne sait plus très bien qui elle est ni ce qu'elle veut. Elle se retrouve dans un environnement où tout semble organisé, mais où elle ne parvient pas à retrouver de stabilité. C'est alors qu'elle rencontre Elisa, une personnalité fantasque, insaisissable, qui exerce sur elle une fascination immédiate. Justine découvre alors un trouble qu'elle ne sait pas nommer, et trouve dans cette obsession une forme de passion, peut-être même un nouveau départ.

"Toutes les femmes arrêtent de travailler, donc tout le monde se retrouve à la piscine et s'ennuie", nous explique Elsa Marpeau, qui a vécu dix ans par intermittence à Singapour, dont deux années à plein temps. Et elle ajoute cette formule, qui donne son fil rouge à la série : "L'ennui, c'est un bon terreau pour créer des ennuis en général."

Mais la vie des expatriés français ne se résume pas aux piscines et aux conversations entre voisins. Singapura s'intéresse aussi à celles qui rendent possible ce confort quotidien : les employées de maison, souvent philippines, dont la présence reste largement invisible. Pour décrire ce monde de l'ombre, la créatrice de la série raconte s'être largement inspirée des dialogues qu'elle a entendus sur place, et qui l'ont frappée. Des propos parfois d'une brutalité désarmante. Une femme explique ainsi à propos d'une employée : "Appelle-la de la même façon. On en a viré neuf, on l'appelle toujours Jeanine…" Elle évoque les chambres minuscules, parfois sans fenêtre, les passeports conservés par certaines agences et des situations où les employées n'avaient même pas de véritable lit. "Les chiens dorment sur le lit et la bonne dort par terre", raconte-t-elle. Elle n'a pas eu besoin d'inventer : la réalité dépassait la fiction.

Cette dimension sociale donne à la série une profondeur qui dépasse l'intrigue criminelle. La communauté française y apparaît comme un petit monde protégé, dont les membres peuvent s'abandonner à leurs histoires et à leurs obsessions parce que d'autres prennent en charge une grande partie de leur quotidien.

Image de la série "Singapura". (CANAL+)

Si l'histoire se déroule à Singapour, une grande partie de la série a été tournée à Bangkok, en Thaïlande, où l'équipe a passé environ un mois, contre trois jours seulement à Singapour. Elsa Marpeau évoque notamment les contraintes liées à la censure singapourienne, particulièrement stricte sur certains sujets. Un baiser entre deux femmes, même bref, aurait ainsi été difficile à filmer sur place.

Le climat, en revanche, était le même, ce qui était important, car il imprègne la fiction. La chaleur et l'humidité participent en effet au malaise des personnages. Nailia Harzoune se souvient ainsi d'une atmosphère presque anxiogène, dans une ville où les règles semblent omniprésentes, jusque dans des détails du quotidien comme l'interdiction du chewing-gum ou de la cigarette. Elsa Marpeau, elle, insiste sur les effets très concrets du climat : les objets se détériorent, les chaussures s'abîment rapidement, le métal rouille. Tout semble soumis à une lente dégradation. Comme les certitudes de Justine...

Singapura est librement adaptée de L'Expatriée, le roman publié par Elsa Marpeau en 2013. Pourtant, la série n'en reprend pas simplement l'intrigue. Dans le livre, la narratrice, qui porte le prénom d'Elsa, est fascinée par une autre femme qui se révèle être une forme de double d'elle-même. Une construction très intérieure, presque mentale, que l'autrice jugeait difficile à transposer telle quelle à l'écran. Elle a d'abord refusé l'idée d'une adaptation télévisée, avant de finir par accepter, deux ans après une première proposition. Il lui a alors fallu repartir de zéro et conserver seulement ce qui pouvait fonctionner dans une série. À l'exploration psychologique du roman, s'est ajoutée une observation plus large de la société singapourienne et de la communauté française expatriée, sur fond d'enquête criminelle. "Singapura est spéciale pour moi, c'est la série à laquelle je tiens le plus de toutes parce qu'elle est très personnelle", nous a-t-elle confiés.

La série avance ainsi sur plusieurs lignes à la fois : le meurtre qui fait voler en éclats l'équilibre apparent de la communauté, les rapports de pouvoir qui structurent cette société privilégiée et le trouble intime de Justine, dont la rencontre avec Elisa bouleverse l'existence. Dans ce monde où chacun surveille les autres, la véritable énigme est peut-être aussi celle des personnages eux-mêmes : dans ce qu'ils désirent et ce qu'ils dissimulent...

Affiche de la série "Singapura". (CANAL+)
Affiche de la série "Singapura". (CANAL+)

Singapura, série française de six épisodes de 52 minutes, créée et écrite par Elsa Marpeau, avec Nailia Harzoune, Soji Arai, India Hair, Ariane Labed et Cédric Kahn, diffusée sur Canal+ à partir du 2 novembre 2026.

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Source: Franceinfo · Carine Azzopardi

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