C'est une nouvelle page qui est sûrement difficile à tourner pour le Kremlin. La défaite de la coalition d’Aleksandar Vucic aux législatives en Serbie, dimanche 25 octobre, a encore privé la Russie d’un ami déclaré en Europe. Sept mois plus tôt, c'était la Hongrie qui mettait fin à l’ère Viktor Orban, grand soutien de Vladimir Poutine au sein de l’UE.

"Nous apprécions profondément la contribution apportée par Aleksandar Vucic au développement de nos relations bilatérales", a déclaré le porte-parole du Kremlin Dmitri Peskov lundi, au lendemain de la victoire aux législatives serbes de la liste du mouvement étudiant.

La fin du "Petit Poutine" ?

Durant ses 12 ans de règne en Serbie, comme Premier ministre entre 2014 et 2017 puis en tant que président jusqu’à sa démission en septembre, Aleksandar Vucic avait gagné le surnom de "Petit Poutine".

L’ex-dirigeant serbe a souvent chanté les louanges du président russe, même après l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie en 2022. Aleksandar Vucic a qualifié Vladimir Poutine à plusieurs reprises de "véritable ami" de la Serbie, et il a par ailleurs été décoré par Vladimir Poutine en 2019 de l’ordre d’Alexandre Nevski, importante distinction honorifique en Russie.

Au-delà des échanges d’amabilités, "Aleksandar Vucic était un partenaire prévisible pour le Kremlin, lui qui refusait de soutenir les sanctions européennes contre la Russie", souligne Ana Jovic-Lazic, directrice du Centre d’études eurasiennes à l’université de Belgrade

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Le mouvement étudiant remporte les législatives en Serbie, Vucic reconnaît sa défaite
Image de couverture : Le mouvement étudiant remporte les législatives en Serbie, Vucic reconnaît sa défaite AP Photo/Armin Durgut - Armin Durgut

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"Il avait repris en partie le rôle du dirigeant hongrois Viktor Orban, mais de manière moins prononcée", ajoute Eric Gordy, spécialiste de la Serbie à l’University College de Londres.

La Serbie d’Aleksandar Vucic "servait ainsi principalement au pouvoir russe pour projeter l’image d’une Russie qui ne serait pas complètement isolée sur la scène européenne", résume Vuk Vuksanovic, spécialiste des relations entre la Russie et la Serbie au King's College de Londres.

Sa défaite signifie que Moscou n’a plus que la Slovaquie de Robert Fico pour défendre activement ses intérêts à l’échelle européenne.

Vucic et Moscou, un "Je t’aime, moi non plus"

L’ex-dirigeant serbe servait aussi les intérêts russes dans la région des Balkans. "La Russie a profité de sa proximité avec le pouvoir serbe pour irriter l’Union européenne dans cette région et contrer ses projets de plus grande intégration des Balkans", assure Branislav Radeljic, politologue spécialiste de la Serbie basé à Londres. La large place accordée aux thèses prorusses dans les médias serbes a notamment permis de populariser les narratifs chers au Kremlin dans la région, soulignent les experts interrogés par France 24.

La chute d’Aleksander Vucic après un mouvement de masse anticorruption "tord aussi le cou à l’idée largement répandue par la Russie selon laquelle la stabilité politique en Serbie nécessite un pouvoir favorable à Moscou", affirme Branislav Radeljic.

"Il ne faut cependant pas exagérer la portée pour Moscou de ce revers électoral", tempère Ana Jovic-Lazic.

D’abord parce que l’ex-dirigeant serbe "était perçu comme un partenaire de moins en moins fiable par le Kremlin", explique Branislav Radeljic. Les Russes "ne lui ont jamais fait entièrement confiance et le considéraient comme un opportuniste qui se servait de ses liens avec Vladimir Poutine pour faire pression sur l’Occident", précise Vuk Vuksanovic.

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L’ex-dirigeant serbe expliquait d’ailleurs lui-même qu’il préférait être comparé à Tito qu’à Vladimir Poutine. Une manière pour lui d’indiquer qu’à l’instar du dirigeant historique yougoslave, il était prêt à jouer sur tous les tableaux géopolitiques pour servir les intérêts nationaux.

Par exemple, "s’il donnait des gages symboliques à la Russie en critiquant les sanctions européennes, il a aussi vendu des munitions à l’Ukraine", souligne Eric Gordy.

La perte pour Moscou est d’autant moins grande que "l’influence russe en Serbie ne dépendait pas que de l’ex-dirigeant", note Ana Jovic-Lazic. "La coopération énergétique entre les deux pays et le soutien de Moscou aux revendications serbes au Kosovo jouent un rôle important. Il existe également une attitude historiquement positive d’une partie de la population envers Moscou", assure cette experte.

Ainsi, même si la nouvelle majorité au Parlement serbe voulait tourner le dos à Moscou, elle "se heurterait à des contraintes qu’elle ne contrôle pas", avertit Eric Gordy. À commencer par la dépendance au gaz russe "alors que l’hiver approche et que la question du prix du chauffage va être importante", poursuit cet expert.

La question russe et la fragile unité du mouvement étudiant

Et d'ailleurs, les candidats soutenus par le mouvement étudiant veulent-ils plus d’Europe et moins de Russie pour la Serbie ? C’est l’une des grandes questions qui se posent à l’issue de ce scrutin. Les vainqueurs des législatives "seraient probablement ravis si jamais personne ne leur demandait leur avis sur l’attitude à adopter face à la Russie. Ils n’ont vraiment pas envie d’aborder cette question", assure Eric Gordy.

La liste présentée par le mouvement étudiant "couvre un spectre idéologique très large allant de libéraux proeuropéens à des conservateurs estimant que la Serbie devrait avoir des liens encore plus forts avec la Russie et la Chine", souligne Nebojsa Vladisavljevic, politologue à l’université de Belgrade. Autrement dit, dès que la question russe va être abordée, l’unité de ce mouvement fondé pour dénoncer la corruption de l’ère Vucic "risque de se fissurer rapidement", avertit Vuk Vuksanovic.

Nebojsa Vladisavljevic estime tout de même que la balance pourrait finir par pencher en faveur de l'Europe. "Le changement ne sera pas explicite, mais il y aura un éloignement progressif de la Russie, car les valeurs fondamentales sur lesquelles repose le mouvement étudiant – comme l’État de droit et la lutte contre la corruption – s’alignent naturellement avec l’UE", explique-t-il.

"C’est une opportunité à saisir pour l’Union européenne", soutient Branislav Radeljic. Mais Bruxelles va devoir faire des efforts car, comme le rappelle Eric Gordy, "l’Europe ne s’est pas exactement illustrée par son soutien au mouvement étudiant et les responsables européens ont longtemps eu une attitude très complaisante avec Aleksander Vucic".

D'autant que la Russie reste en embuscade, puisque Dmitri Peskov a joué la prudence lundi en assurant que Moscou "était prêt à faire tout son possible pour travailler" en bonne intelligence avec le nouveau pouvoir.

Source: France 24 · Sébastian SEIBT

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