Né en 1903 et mort d’un cancer du poumon en 1976, Raymond Queneau est un écrivain français pas comme les autres. Auteur d’une œuvre inclassable, romanesque et poétique, savoureuse et grave, populaire et expérimentale, l’homme a marqué l’histoire littéraire française.

Raymond Queneau est mort, il y a cinquante ans, par une journée d’automne grise de l’année 1976. Dans les décennies post-Seconde Guerre mondiale, Queneau était l’un des hommes les plus influents de la scène littéraire française, avec une production romanesque et poétique abondante à son actif et siégeant au jury de neuf prix littéraires. L’homme était aussi chef du comité de lecture des éditions Gallimard, directeur de l’Encyclopédie de la Pléiade, scénariste de films et, last but not least, il était le parolier de Juliette Gréco pour qui il avait écrit la chanson « Si tu t’imagines », devenue depuis un tube mondial.

Entre gravitas et farce

Figure importante de la vie intellectuelle parisienne de l’après-guerre, l’homme est surtout connu comme l’auteur d’Exercices de style (1947) et de Zazie dans le métro (1959) – deux livres emblématiques de la création littéraire française du dernier siècle. Les deux ouvrages, traduits dans le monde entier, ont propulsé l’auteur dans la célébrité, révélant son œuvre au grand public. Pour l’Américain Vladimir Nabokov, « Exercices de style de Queneau est un chef-d’œuvre fascinant et sans doute l’un des titres les plus mémorables des lettres françaises contemporaines ». S’agissant d’Umberto Eco qui l’a traduit en italien, il estimait qu avec Exercices de style, Queneau a réinventé la roue, que tout le monde peut désormais emprunter pour voyager aussi loin que le cœur leur en dit ».

C'est la parution de son roman «Zazie dans le métro» en 1959 qui a fait connaître l'œuvre romanesque atypique, à la fois ludique et critique.
C'est la parution de son roman «Zazie dans le métro» en 1959 qui a fait connaître l'œuvre romanesque atypique, à la fois ludique et critique. © Collection Folio, Gallimard

Entre prose et poésie, tiraillée entre gravitas et farce, c’est une œuvre inclassable et éminemment moderne, celle de Queneau. Elle est composée d’une vingtaine de titres, qui se partagent entre fiction, poésie et essais, portant sur des thèmes divers, qui vont de la banalité de l’existence à « la délivrance de la guerre », en passant par la vie qui oscille entre le désespoir et le surgissement inattendu de l’amour. Ce sont les thèmes du beau et court roman Un rude hiver, représentatif de la sensibilité nostalgique de la production romanesque de la première période quenienne. En fait, chez Queneau, cette sensibilité romantique a alterné, tout au long de sa carrière, avec le goût marqué pour la cocasserie et le jeu sur les possibles narratifs.

Rappelons que l’homme était aussi poète. Il a écrit plus de mille poèmes. Dans son univers poétique, l’autobiographique se mêle aux réalités du quotidien, le discours scientifique à la quête mystique. Ses plus beaux recueils ont pour titre Courir les rues (1967), Battre la campagne (1968), Fendre les flots (1969) ou encore Morale élémentaire (1975). Ce qui fait la modernité de Queneau, c’est sa capacité à brouiller la frontière entre les genres et à inventer sans cesse de nouvelles formes d’écriture, en phase avec l’esprit de son époque.

Dans les années 1960, l’écrivain participe à la fondation de l’Oulipo, qui était à la fois un club littéraire et un laboratoire d’idées où on planche sur de nouvelles formes d’écriture romanesque et poétique, en s'appuyant notamment sur l’alliance de la logique mathématique à la création littéraire. Ces réflexions sur la pratique littéraire vont de pair chez Queneau avec l’affirmation de l’idéal de l’universalité hérité des Encyclopédistes du XVIIIe siècle, comme en témoignait l’intérêt de l’auteur pour tous les domaines de la connaissance, des mathématiques aux religions, en passant par la poésie, les sciences, l’ésotérisme ainsi que les philosophies orientales.

Comment s’étonner alors que l’écrivain ait fait de la question rhétorique « quelle satisfaction peut-on bien éprouver à ne pas comprendre quelque chose ? », sa devise personnelle ?

À la recherche du style oral

Raymond Queneau est né et a grandi en Normandie, au sein d’une famille modeste. « Je naquis au Havre un vingt et un février/En mil neuf cents et trois/ Ma mère était mercière et mon père mercier » : ainsi s’ouvre Chêne et chiens (1937), roman autobiographique en vers, l'un des premiers ouvrages de Queneau. Les critiques ont vu dans la profession des parents de l'écrivain une prédestination, ne manquant pas de faire le rapprochement entre le travail de tissage des parents et la conception que se faisait leur fils de l’écriture comme avant tout un processus artisanal consistant à travailler la langue de l’intérieur.

Aux dires de l’écrivain, son goût pour l’écriture est né de la passion qu’il a découverte très tôt pour la lecture et la littérature. Selon la légende, il lisait trois livres par semaine. À ce rythme, à 20 ans, il avait déjà au compteur plus de 1000 livres. Ses lectures l’ayant conduit à se rendre compte que la vie en province ne pouvait pas étancher sa curiosité insatiable, il s’est dirigé, dès l’obtention de son baccalauréat en 1920, vers la capitale pour poursuivre des études de philosophie à la Sorbonne. Il se passionne aussi pour les mathématiques, notamment les arithmétiques des nombres premiers qui le fascinent.

À Paris, Queneau découvre le dadaïsme, la poésie cubiste et fait la connaissance d’André Breton et de son cercle de poètes surréalistes. Au bout de cinq ans de militantisme, des divergences théoriques et personnelles décident le jeune homme à s’éloigner du cénacle surréaliste. Mais sa longue fréquentation du 54 rue du Château va laisser des traces profondes sur le parcours littéraire de l’écrivain balbutiant, marqué à tout jamais par le goût des surréalistes pour l’inventivité verbale et les jeux de mots.

Les premières années parisiennes de Raymond Queneau sont aussi marquées par des réflexions personnelles sur la nécessité d’une véritable révolution du langage poétique, afin de mettre ce dernier au diapason du parler quotidien et de ses ressources. Parallèlement, sa quête d’authenticité en littérature conduit le romancier balbutiant à se tourner vers des auteurs comme Flaubert, Joyce et Faulkner, dont la fréquentation va l’aider à trouver sa propre voie. À l’époque, son maître à penser a pour nom Céline, qui vient de publier en 1932 Voyage au bout de la nuit, un roman aussi novateur qu’iconoclaste. Queneau se reconnaît dans la démarche littéraire de cet aîné sulfureux. Pour lui, écrit-il, c’est « le premier livre d’importance, où pour la première fois, le style oral marche à fond de train […] Ici, on a le français parlé moderne, tel qu’il est, tel qu’il existe ».

Un conteur hors pair

«Exercices de style» est un des livres les plus populaires de Raymond Queneau.
«Exercices de style» est un des livres les plus populaires de Raymond Queneau. © Collection Folio, Gallimard

C’est ce « français parlé moderne » qui est à l’honneur dans Le Chiendent (1933), le tout premier roman de Queneau, publié dans la foulée de l’opus célinien. À la fois drôle et sombre, ce premier roman, qui marque l’entrée en littérature de Queneau, est né du projet de réécrire Le Discours de la méthode, à travers une intrigue aussi subtile que touffue. Il y est question d’un brocanteur sordide et de la recherche d’un hypothétique trésor. Le récit se caractérise aussi par le souci de construction romanesque très élaborée, soumise à des règles d’arithmétique et de symétrie.

Entre 1933, date de la parution de ce premier roman, et celle de sa mort en 1976, Queneau s’est signalé à l’attention par une production littéraire abondante, dont une quinzaine de titres de fiction. On peut considérer Le Chiendent comme le fondement de toute l’œuvre romanesque de Queneau, avec une structure narrative similaire repérable d’un texte à l’autre : une quête initiatique se déroulant sur fond d’une imagination débridée où l’on voit s’activer une foultitude de destins et de situations. C’est le cas notamment de Zazie dans le métro, sans doute le plus grand succès de Queneau romancier.

Paru en 1959, ce roman raconte les pérégrinations d’une fillette débarquée de province dans un Paris onirique, caractérisé par la confusion des genres, des langues et des sexes. Il y a du Alice au pays des merveilles dans ce texte où la gouaillerie est contrebalancée par l’importance de l’enjeu, qui est de « vieillir », le dernier mot du roman. « J’ai vieilli », proclame Zazie en conclusion, « vieillir » dans le sens de « grandir ». Il faut lire ces pages comme une parodie du roman d’éducation, doublée d’une interrogation sur le langage. Le roman fourmille de trouvailles langagières, jonglant avec l’argot et les jeux de mots, ce qui est sans doute le secret de sa popularité. Disons Zazie a peut-être vieilli, son histoire, non…

Tout comme n’a pas vieilli l’autre grand titre du corpus quenien : Exercices de style. Parue en 1947, c’est une œuvre oulipienne avant la lettre. Inventive, érudite, jouissive à souhait... S’inspirant de l’Art de la fugue de Bach, l’auteur explore dans ces pages les potentialités d’énonciation narrative en racontant une même anecdote sur 99 modes différents. Une anecdote banale d’altercation dans un bus devient, sous la plume de l’écrivain parisien, une opportunité de narration ludique et suscite rire et jubilation.

Au croisement de la prose, du théâtre et de la poésie, Exercices de style a connu une fortune extraordinaire. Il est lu et relu par des générations d’écoliers, mis en images, porté sur la scène des cabarets. Ce succès rappelle à ceux qui l’ont oublié que son auteur fut avant tout un conteur, un conteur hors pair, aux dires de ses contemporains. Et pas seulement un « rigolard », réputation qui a masqué son talent, son érudition, son inventivité et a relégué parfois son œuvre du côté de la gouaille et de la farce.

Manifestement, Queneau avait prévu le risque. D'où sans doute les propos prémonitoires qu'il attribue à Gabriel dans Zazie dans le métro : « N’oubliez pas l’art tout de même. Y'a pas que la rigolade, y’a aussi l’art » !    


Œuvres de Raymond Queneau

Romans

Le Chiendent, 1933 ; Les Derniers Jours, 1936 ; Odile, 1937 ; Un rude hiver, 1939 ; Pierrot mon ami, 1942 ; Loin de Rueil, 1944 ; Saint-Glinglin, 1948 ; Le Dimanche de la vie, 1952 ; Zazie dans le métro, 1959 ; Les Œuvres complètes de Sally Mara, 1962 ; Les Fleurs bleues, 1965 ; Le Vol d’Icare, 1968.

Poèmes

Chêne et chien, 1937 ; Les Ziaux, 1943 ; L’Instant fatal, 1946 ; Exercices de style, 1947 ; Si tu t’imagines (édition collective), 1951 ; Cent mille milliards de poèmes, 1961 ; Morale élémentaire, 1975.

Recueils d’articles

Bâtons, chiffres et lettres, 1950 ; Bords, Hermann, 1963 ; Le Voyage en Grèce, 1973 ; Contes et propos, 1981 ; Journal, 1939-1940 ; Philosophes et voyous, 1986 ; Traité des vertus démocratiques, 1993.

Source: RFI · Tirthankar Chanda

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