Le maire LR de Limoges Guillaume Guérin a émis l'hypothèse de l'implication dans l'incendie de "zadistes" de cette région rurale proche, où deux suspects ont été arrêtés depuis. Une terre d'implantation connue de militants "en marge du système", mais pas de "camps d'entraînement de terroristes" comme évoqué par David Lisnard.
France Télévisions
Publié le 23/10/2026 15:07
Temps de lecture : 7min
Dès dimanche 18 octobre, au lendemain de l'incendie de la mairie de Limoges (Haute-Vienne), Guillaume Guérin, le maire Les Républicains (LR) de la ville, accusait "l'ultragauche française, celle qui vit toute l'année pour partie repliée dans les localités du plateau de Millevaches". Ce territoire rural, situé à cheval entre la Corrèze, la Creuse et la Haute-Vienne, est pointé du doigt par des élus locaux de droite et d'extrême droite depuis plusieurs années comme abritant des activistes écologistes et anticapitalistes violents.
Recevant Paris Match lundi dans la partie incendiée de l'hôtel de ville inauguré en 1883, le maire de droite a réitéré ses propos, affirmant que les auteurs de l'incendie n'étaient pas "uniquement de petites frappes" présentes "pour tout casser et saccager", mais qu'il s'agissait d'une opération de "violence politique", émanant "probablement des zadistes du plateau de Millevaches" et "sans doute d'autres types de black blocs encore, venus de territoire périphériques".
Proche de Guillaume Guérin, le maire de Cannes David Lisnard a repris ce narratif ces derniers jours, mais a franchi un pas, en allant jusqu'à évoquer sur RTL la présence de "camps d'entraînement de terroristes" dans cette zone rurale d'environ 10 000 habitants. On y retrouve "un certain nombre d'ex-zadistes de Notre-Dame-des-Landes, de 'black blocs', y compris parfois qui viennent de l'étranger", a affirmé le candidat à la présidentielle sous l'étiquette du parti de droite Nouvelle Energie, également président de l'Association des maires de France. A l'en croire, ces personnes "s'entraînent à la guérilla urbaine, acquièrent du matériel lourd d'attaque contre les policiers et se préparent à la garde à vue et donc à de la lutte urbaine".
Contacté par franceinfo, le Parquet national antiterroriste (Pnat) assure "ne pas avoir reçu de signalement en ce sens", de même que le parquet de Tulle, territorialement compétent, qui "n'a pas eu à connaître de procédures relatives" à l'existence d'éventuels camps de ce type. L'historien Sylvain Boulouque, spécialiste des radicalités, estime qu'il s'agit d'affirmations "complotistes", étant donné que David Lisnard n'avance "aucune preuve". "Il faut être sérieux : on n'est pas dans une situation de préparation à la guerre civile ou de processus insurrectionnel", souligne de son côté Isabelle Sommier, professeure de sociologie à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, spécialiste des mouvements sociaux et de la violence politique.
"Que le plateau de Millevaches soit une zone refuge pour des gens qui sont en marge du système et contestataires, ça, c'est sûr. Qu'il y ait quelques individus violents au milieu d'eux, je ne le conteste pas. De là à dire qu'il y a des camps d'entraînement, c'est faux", affirme aussi Philippe Brugère, président du Parc naturel régional de Millevaches et maire socialiste de Meymac, une commune dans la partie corrézienne du plateau, au quotidien La Montagne.
Les propos de David Lisnard font en revanche écho au discours tenu depuis deux ans par Bartolomé Lenoir, député de la Creuse sous les couleurs de l'Union des droites pour la République. En octobre 2024, quelques mois après son élection, ce jeune membre du parti d'Eric Ciotti avait lancé une pétition en ligne "contre la montée de l'ultragauche" dans le département, dénonçant l'installation d'une ZAD sur la commune creusoise de Faux-la-Montagne, niché sur la bordure occidentale du plateau de Millevaches.
Il relayait alors son souhait d'expulser les occupants d'un ancien village vacances appartenant à Enedis, habité par une centaine de personnes, "s'affairant à différentes activités, comme la culture d'un potager ou l'ouverture d'une bibliothèque", selon France 3 Nouvelle Aquitaine. Bartolomé Lenoir avait affirmé à l'Assemblée nationale que le lieu "constituerait une zone de repli lors de manifestations violentes, comme à Sainte-Soline", dans les Deux-Sèvres, où des militants s'étaient opposés à la construction de mégabassines en 2023. Bruno Retailleau, à l'époque ministre de l'Intérieur, s'était montré moins tranché. "Nous n'en sommes pas encore au stade de la ZAD", lui avait-il répondu dans l'hémicycle, ajoutant toutefois que "le site accueille très régulièrement des militants des causes écologistes les plus radicales". Depuis, Bartolomé Lenoir a fait du plateau de Millevaches son cheval de bataille, réclamant régulièrement au gouvernement "la dissolution des groupes antifas" sur ce territoire, comme il l'a fait à nouveau sur X lundi.
Pourquoi cette région rurale est-elle la cible de telles accusations ? Depuis les années 1970, "le tissu associatif dense de ce territoire entraîne des vagues d'installation de personnes politisées à gauche et intéressées par des modes de vie alternatifs ainsi que par des activités sociales non marchandes", décrit Pablo Corroyer, chercheur en sciences politiques à l'université de Lille. "Une partie des habitants défend des projets écologistes pour pallier la disparition progressive des services publics", explique-t-il, après avoir réalisé une enquête d'un an sur ce territoire, entre 2023 et 2024, portant sur les relations entre les pouvoirs publics et le secteur associatif.
En 2019, le Syndicat de la montagne limousine a été créé par des habitants pour "défendre et mettre en œuvre" leur vision du territoire. Ses adhérents prônent notamment la relocalisation de l'usage des ressources, "l'accès à la terre et au logement" pour tous, ou encore la mise en place d'un "droit d'asile local". "Mais depuis quatre ans, les subventions ont été coupées à un certain nombre d'associations qui auraient eu une parole critique à l'égard du gouvernement, du préfet ou à cause de l'engagement militant personnel de certains membres", rapporte Pablo Corroyer. Le chercheur observe ainsi un "cadrage sécuritaire de l'ensemble du plateau de Millevaches".
"De manière générale, les personnes qui s'opposent au discours politique porté par la droite et l'extrême droite sur ces territoires sont souvent considérées comme affiliées à l'ultragauche, un terme qui peut désigner un peu tout le monde et donc les rendre presque responsables de tout", analyse-t-il.
Le fiasco judiciaire de l'affaire Tarnarc est encore dans toutes les mémoires. En 2008, une dizaine d'habitants de ce petit village corrézien avaient été interpellés lors d'une spectaculaire opération de police, soupçonnés d'avoir saboté des lignes SNCF. Les perquisitions n'étaient pas encore terminées que la ministre de l'Intérieur de l'époque, Michèle Alliot-Marie, saluait l'interpellation de membres de "l'ultragauche, mouvance anarcho-autonome, en lien avec les sabotages". Mais l'affaire s'était peu à peu dégonflée. "L'audience a permis de comprendre que le groupe de Tarnac était une fiction", avait notamment déclaré la présidente du tribunal lors du procès en 2018. Les prévenus, membre d'une communauté libertaire, ont finalement presque tous été relaxés des charges qui pesaient contre eux.
D'autres affaires de sabotages ont depuis marqué la région. En 2020, huit véhicules Enedis ont été incendiés à Limoges ainsi qu'une antenne-relais en Haute-Vienne un an plus tard, privant temporairement plus d'un million de personnes de télé et de radio. Dans les deux cas, des tags contre la 5G et les compteurs Linky avaient été découverts sur place. L'enquête avait conduit à l'interpellation par la police, la gendarmerie et la Sous-division antiterroriste (Sdat) de six suspects "appartenant à l'ultragauche", selon le parquet de Limoges.
Parmi les personnes arrêtées figurait la directrice sexagénaire de l'école du village de Gentioux-Pigerolles en Creuse, situé au cœur du plateau de Millevaches et connu pour son monument aux morts d'inspiration pacifiste. "C'était vraiment excessif et ça n'a fait qu'attiser les tensions. Ailleurs, il n'y aurait pas eu des dizaines de véhicules [de police] pour intervenir", avait estimé le maire du village, Benjamin Simons, auprès de l'AFP. En avril dernier, deux personnes ont été condamnées dans cette affaire à des peines de prison avec sursis : une femme d'une cinquantaine d'années et d'un septuagénaire vivant à Bussière-Boffy (Haute-Vienne), une commune située à une cinquantaine de kilomètres à l'ouest de Limoges.
C'est le fils de cet homme qui a été interpellé dans le même village mardi matin, soupçonné d'être impliqué dans l'incendie de la mairie de Limoges le 17 octobre. Agé de 34 ans, ce militant écologiste qui fait l'objet d'une fiche S a été jugé pour des faits de violences envers un policier en marge d'une manifestation qui avait eu lieu en octobre 2024 à Guéret (Creuse). Relaxé en première instance en juillet 2025, il a en revanche été condamné par la cour d'appel de Limoges en avril dernier à un an de prison avec sursis, selon une source judiciaire à franceinfo. Il s'est depuis pourvu en cassation.
Selon son avocat, Henri Braun, le trentenaire "n'est pas membre d'un quelconque groupement politique". Il regrette auprès de franceinfo que son identité ait été dévoilée par "des médias, notamment d'extrême droite", considérant que son client est "livré en pâture alors qu'on ne connaît même pas les suites judiciaires à son sujet". Sa garde à vue a été prolongée de 48 heures jeudi et le périmètre de l'enquête étendu le concernant au chef de "tentative de meurtre sur personne dépositaire de l'autorité publique".
Un autre suspect de 66 ans a été placé en garde à vue jeudi, pour "destruction en bande organisée d'un bien par moyen dangereux pour les personnes". Pour les enquêteurs, le sexagénaire, connu des services de police pour vol et violence, pourrait faire partie de ceux qui ont brisé les fenêtres du rez-de-chaussée de la mairie de Limoges. Il a été interpellé à Gentioux-Pigerolles, a appris franceinfo de source proche de l'enquête.
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Source: Franceinfo · Juliette Campion
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