"Depuis près de trois ans, les Forces de défense israéliennes (FDI) sont accusées de prendre pour cible des journalistes à Gaza. Aujourd’hui, nous révélons la vérité".  Le 1er octobre, sur X, Effie Defrin, porte-parole de l’armée israélienne, annonce la publication d’une liste de 170 Gazaouis tués, présentés comme journalistes, mais qui seraient, selon l’armée israélienne, des "terroristes appartenant au Hamas, au Jihad islamique et à d’autres organisations terroristes".

Sur une page en ligne intitulée "Press Files", l’armée détaille pour chacune des 170 personnes ce qu’elle considère comme des preuves : photos, hommages funèbres du Hamas, extraits de tableurs. Dans cette liste, on retrouve des noms connus, comme Anas al-Sharif, journaliste vedette d’Al Jazeera tué le 10 août 2025 par Israël, ou le correspondant Hossam Shabat, tué par un drone israélien en mars 2025.

Un chiffre considérable quand on le compare au bilan du bureau gouvernemental des médias de Gaza, géré par le Hamas, qui décomptait au 1er octobre 263 journalistes tués.

Capture d'écran de la page "The Press Files" de l'armée israélienne, qui recense 170 profils de personnes tuées par l'armée israélienne à Gaza. Ces noms, recensés et présentés comme journalistes à leur mort, sont considérés comme des "opéra
Capture d'écran de la page "The Press Files" de l'armée israélienne, qui recense 170 profils de personnes tuées par l'armée israélienne à Gaza. Ces noms, recensés et présentés comme journalistes à leur mort, sont considérés comme des "opérateurs militaires" par Israël. © IDF / Press Files

191 journalistes gazouis tués depuis octobre 2023 selon le CPJ

Les nombreux recensements des journalistes tués à Gaza divergent en réalité fortement, entre celui des autorités gazaouies et ceux d'organisations régionales ou des organisations internationales.

Pour l'analyser, la rédaction des Observateurs a comparé la liste de l'armée israélienne avec les décomptes des trois principales organisations internationales de défense des journalistes : l’organisation américaine Committee to Protect Journalists (CPJ), l’ONG française Reporters sans frontières (RSF) et la Fédération internationale des journalistes (FIJ).

AU 31 octobre, le CPJ décompte 191 journalistes palestiniens tués par Israël depuis le début de la guerre à Gaza. Ce bilan, auparavant plus élevé, a été revu à la baisse en juin et septembre 2026 : selon le CPJ, 27 personnes y ont été retirées après enquête pour leur implication dans des combats, et neuf autres après qu'une enquête interne a déterminé qu'ils n'étaient pas journalistes.

Reporters sans frontières, qui ne prend en compte que les journalistes tués dans l'exercice de leur fonction, a listé 63 journalistes tués à Gaza depuis octobre 2023. Elle a indiqué à notre rédaction avoir retiré cinq noms au cours de l'été, après avoir établi leur affiliation à des groupes combattants. Mais la publication israélienne d'octobre n'a pas modifié sa liste : "Nous prenons au sérieux ces allégations. Mais après vérification, nous ne voyons rien de nouveau" dans la publication de l'armée israélienne, explique RSF à la rédaction des Observateurs de France 24. "Ce sont des accusations que nous avons déjà vues et sur lesquelles nous avons déjà travaillé". 

La Fédération internationale des journalistes, qui travaille avec le syndicat des journalistes palestiniens (PJS), avait de son côté recensé 240 journalistes tués au 1er octobre, avant d'ajuster, le 14 octobre, son bilan à 203.

Sur les 170 profils recensés par Israël, 37 d'entre eux ont ainsi été retirés d'au moins une liste des trois organisations, le plus souvent car ils avaient participé à des combats.

Mais à l'inverse, 44 des 170 noms n'ont jamais figuré sur aucune liste de ces trois organisations. Quant aux 89 noms restants dans au moins une des trois listes, les organisations jugent à ce jour insuffisantes les preuves de leur participation aux combats.

170 journalistes "terroristes" selon l'armée israélienne : qu'en disent les organisations internationales
170 journalistes "terroristes" selon l'armée israélienne : qu'en disent les organisations internationales © Studio graphique / France Médias Monde

Des chiffres revus à la baisse par les organisations

Pourquoi ces 37 noms ont-ils été retirés par les organisations ? Ces retraits s’expliquent essentiellement par les hommages funèbres que le Hamas et le Jihad islamique palestinien publient depuis le printemps 2026 à leurs combattants. Plusieurs dizaines d’entre eux étaient jusque-là recensés comme journalistes, comme l’a montré CheckNews, le service de vérification de Libération, fin août. 

Dans la liste des journalistes-combattants, on retrouve Mohammad Jarghoun, tué le 7 octobre 2023 au début de la guerre. Après un hommage funèbre publié dans une boucle Telegram de la branche armée du Hamas en juin 2026, des enquêtes internes au sein du CPJ et de RSF ont conclu à son affiliation à un mouvement armé et l'ont retiré de leurs listes. Un retrait réalisé avant que l'armée israélienne ne diffuse, le 1er octobre 2026, des photos de lui armé et en habit militaire.

Capture d'écran de la fiche de Mohammed Jarghoun, sur sa page "Press Files" publiée le 1er octobre. L'armée israélienne y a publié un hommage funèbre diffusé par le Hamas en juin 2026 et des photos de lui armé et en tenue de combattant. Le
Capture d'écran de la fiche de Mohammed Jarghoun, sur sa page "Press Files" publiée le 1er octobre. L'armée israélienne y a publié un hommage funèbre diffusé par le Hamas en juin 2026 et des photos de lui armé et en tenue de combattant. Le CPJ et RSF avaient déjà retiré son nom de leur liste au moment de la publication israélienne. © IDF / Press Files.

Même chose pour Mohammed Manhal Abu Armana, listé uniquement par le CPJ comme un photographe freelance : après la publication d’une nécrologie du Hamas et d’une photo de lui armé, l'organisation américaine l’a retiré de sa liste en juin dernier, avant que l'armée israélienne ne publie des informations à son sujet.

Le CPJ fait preuve de transparence sur les retraits opérés : en juin et septembre 2026, il a publié la liste des 27 personnes enlevées de sa liste en raison de leur participation aux combats et de neuf autres pour d'autres raisons. "Chaque cas figurant dans notre base de données est confirmé de manière indépendante, grâce à des informations provenant d’au moins deux sources fiables", précise le CPJ. Membres de la famille, collègues, témoins oculaires, enquêtes officielles menées par des tiers : "le CPJ ne se fonde jamais sur un seul témoignage non vérifié", indique l'ONG américaine.

La FIJ, qui a listé au fil de ses versions successives 249 noms différents, recense, depuis le 14 octobre, 203 noms. Elle a été la plus longue à retirer plusieurs dizaines de noms de sa liste. Et si une grande partie des 46 noms ont été enlevés après le 1er octobre, la FIJ assure que ses enquêtes internes étaient déjà en cours.

"Nous retirons un nom dans deux cas", indique la fédération à la rédaction des Observateurs. "Quand nous ne pouvons pas établir de façon suffisamment fiable que la personne était journaliste, ou quand des éléments crédibles montrent qu'elle a participé directement aux combats." 

Précisant avoir fait son "propre travail de documentation et de vérification", elle a également déclaré qu'"une accusation ou une publication venant d'une partie au conflit peut être prise en compte, mais elle ne suffit jamais seule à retirer un nom de notre liste". L'organisation n'a toutefois pas précisé le nombre de journalistes finalement considérés comme combattants.

Nombre de journalistes tués à Gaza listés par les organisations. Les journalistes retirés l'ont été à cause de leur affiliation à un groupe armé ou à une remise en cause de leur statut de journaliste.
Nombre de journalistes tués à Gaza listés par les organisations. Les journalistes retirés l'ont été à cause de leur affiliation à un groupe armé ou à une remise en cause de leur statut de journaliste. © Studio graphique / France Médias Monde

Aux yeux des organisations, ce type d'enquête s'avère toutefois "exceptionnellement complexe et unique", comme l'indique la FIJ à notre rédaction, "car personne ne peut quitter la bande de Gaza sans l'autorisation d’Israël et personne ne peut y entrer. Notamment les journalistes et la FIJ : nous nous rendons dans toutes les zones de conflit du monde...sauf à Gaza."

44 cas non recensés par les organisations internationales

Qu'en est-il des 133 noms restants ? Selon notre analyse, 44 n'ont jamais été recensés comme journalistes par ces organisations. "Une grande partie des noms publiés par l'armée israélienne était déjà en dehors de la liste de RSF", a indiqué l'organisation à notre rédaction. "Ces noms étaient déjà identifiés comme des non-journalistes" - par exemple des écrivains ou des personnes tenant un blog. 

Ces noms figurent en revanche dans d'autres recensements : celui du bureau des médias gouvernemental à Gaza géré par le Hamas, ou ceux d'organisations régionales, comme Gigaza, Stop Murdering Journalists ou l'Observatoire Shireen. L'organisation animée par des bénévoles recense encore 332 professionnels des médias tués au 31 octobre, parmi lesquels se trouvent plusieurs personnes écartées par les organisations internationales en raison de leur participation aux combats.

Des accusations faiblement documentées par l'armée

La liste des 170 personnes établie par l'armée israélienne comprend donc 89 noms de personnes qu'au moins une des trois organisations internationales continue de considérer comme journalistes. Interrogées par notre rédaction, chacune juge insuffisantes les preuves apportées par l'armée israélienne.

"Qu'une partie au conflit présente un journaliste comme membre d'une organisation ou comme lié à l'un des belligérants ne suffit pas à remettre en cause son statut", explique la FIJ. "Ces affirmations doivent être examinées avec prudence et vérifiées à partir d'éléments fiables, si possible indépendants".

Un point également partagé par le compte X israélien d'enquête en sources ouvertes Middle East Buka : la personne derrière ce compte, Michael, a répertorié sur X depuis 2025 des éléments de sources palestiniennes indiquant une possible affiliation de journalistes à des mouvements armés à Gaza. "Je ne pense pas que les preuves de l'armée israélienne puissent être utilisées comme des preuves juste parce qu'ils ont utilisé des captures de tableur. Pas parce que je n'y crois pas, mais parce que je ne peux le vérifier".

Pour la plupart des cas retirés des listes, l'armée avait publié des photos en tenue militaire ou des hommages des groupes armés. Pour les 89 noms restants, les éléments sont plus minces. Dans 38 cas, l'armée invoque seulement "de multiples sources de renseignement", sans autre preuve.

C'est le cas du journaliste Mahmoud Islim Al Basos, tué par Israël pendant le cessez-le-feu de début 2025 alors qu'il filmait le nord de Gaza avec un drone. Ses images prises depuis le ciel avaient été publiées par plusieurs médias internationaux. Depuis sa mort, l'armée israélienne l'accuse d'avoir utilisé son drone à des fins militaires, sans en apporter la preuve.

Une vue de drone de la communue de Beit Hanoun à Gaza par Mahmoud Al-Basos le 5 mars 2025. Cette photo a été diffusée par l'agence de presse Reuters.
Une vue de drone de la communue de Beit Hanoun à Gaza par Mahmoud Al-Basos le 5 mars 2025. Cette photo a été diffusée par l'agence de presse Reuters. © REUTERS - Mahmoud Al-Basos

Même chose pour Ibrahim Daher, tué par l'armée israélienne avec le journaliste Anas al-Sharif en août 2025 et toujours recensé par les trois organisations. Sur la seule base de "multiples sources de renseignement", l'armée assure qu'il était un opérateur de la branche militaire du Hamas. 

Une accusation peu crédible aux yeux du CPJ, qui indique dans sa fiche détaillée sur le journaliste que l'armée israélienne "a pour habitude, depuis longtemps, d'affirmer sans fondement que bon nombre des journalistes qu'elle a délibérément tués à Gaza étaient des terroristes."

Pour un nom, Ahmed Bakr Mahmoud Al-Louh, recensé par les trois organisations, l'armée ne mentionne même pas le type de source utilisée pour déclarer qu'il appartenait à la branche armée du Hamas.

Pour 31 autres cas, l'armée a publié uniquement une capture d'écran de documents qui seraient issus des mouvements armés gazaouis, le plus souvent récupérés à Gaza selon l'armée, mais sans précision sur l'origine ni la date du document.

Hamza Al-Dahdouh, journaliste d'Al-Jazeera tué par Israël en janvier 2024 après un reportage au drone, est ainsi toujours accusé d'avoir appartenu au Jihad islamique palestinien, sur la base d'un document retrouvé à Gaza par l'armée israélienne qui daterait de 2022. Deux experts interrogés par la BBC avaient à l'époque contesté son authenticité. 

En mars 2024, une enquête du Washington Post réalisée à partir de vidéos récupérées du drone et de témoignages, remettait également en cause la version israélienne, qui avait affirmé que le drone utilisé menaçait l'armée israélienne. Sur les images prises depuis le ciel et diffusées par le média américain, aucune unité de l'armée n'était visible.

"Le plus grand massacre de journalistes"

Ces "allégations" sont "fondées sur des sources de renseignement sans preuves directes suffisantes", précise le CPJ à notre rédaction, qui rejette également les accusations s'appuyant "sur des documents qui auraient été récupérés à Gaza", qu'il considère comme des "éléments expressément qualifiés de non vérifiés ou de preuves déjà connues du CPJ". 

Sollicitée par notre rédaction, l'armée israélienne a déclaré fonder ces accusations "sur des informations recueillies et analysées par des autorités spécialisées, notamment par le recoupement de données provenant de sources multiples. Les informations publiées concernant ces journalistes reposent sur des éléments fiables indiquant leur affiliation à des organisations terroristes et leur implication dans des activités menées pour le compte de celles-ci". 

Pour les 19 derniers noms encore listés, l’armée a publié des photos ou des hommages. Des éléments qui sont également jugés insuffisants, estime le CPJ, faute de savoir quand et dans quel cadre l'affiliation a eu lieu. Hassan Abu Warda reste ainsi sur la liste de l'organisation américaine malgré un hommage du Jihad islamique palestinien car cinq sources indépendantes ont confirmé au CPJ qu'il travaillait comme journaliste pendant la guerre sans être impliqué dans des combats. La FIJ l'a, en revanche, retiré de sa liste. 

Dans sa méthodologie, le CPJ rappelle qu'il inclut "les journalistes travaillant pour des médias soutenus par l'État ainsi que ceux travaillant pour des organes de presse affiliés à des groupes militants, à condition qu'ils ne participent pas aux combats et qu'ils n'incitent pas à la violence d'une manière susceptible d'avoir des conséquences immédiates."

Michael, du compte Middle East Buka, estime tout de même que les hommages sont un élément sérieux. "Une nécrologie officielle mentionnant qu’une personne appartenait à une unité militaire constitue une preuve de son affiliation. Ce n’est pas nécessairement la preuve qu’elle était encore en service au moment de son décès, mais ce n’est pas non plus un élément que j’ignorerais". 

Le CPJ dit enquêter sur sept profils, dont cinq avant la publication israélienne. Pour le reste, l'organisation a précisé que l'armée israélienne "n'a pas fourni de preuves crédibles à l'appui de l'allégation selon laquelle ces personnes auraient pris part activement aux combats.".

Dans les prochains mois, les bilans des organisations pourraient de nouveau être révisés si de nouvelles révélations émergent, le Hamas et le Jihad islamique palestinien continuant de publier leurs hommages en ligne. "Mais même avec les chiffres les plus conservateurs, nous assistons toujours au plus grand massacre de journalistes commis par n'importe quelle armée dans l'histoire récente", indique de son côté RSF.

Source: France 24 · Nathan GALLO, Les Observateurs

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