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Publié le 30/10/2026 05:50
Temps de lecture : 7min
Le 23 octobre, un homme de 39 ans a tué un habitant de cette commune des Yvelines qu'il considérait comme "un repaire d'islamistes". Des Trappistes pointent du doigt la responsabilité de politiques et de médias dans l'image stigmatisante qui colle à leur ville.
Diop marche d'un pas lent sur le trottoir, voile multicolore noué autour du visage, grand cabas bleu accroché au bras. Arrivée à la hauteur des bouquets de fleurs qui s'amoncellent par terre, face au square Louis-Pergaud, elle souffle : "C'est triste, un jeune homme de 26 ans tué comme ça..." Quatre jours plus tôt, vendredi 23 octobre, Kevin T. a ouvert le feu en rafales sur ce trottoir de Trappes (Yvelines), abattant Pengo Bossio Wangi, un Français de 26 ans d'origine congolaise. Dans sa virée meurtrière, il blesse au total cinq personnes, dont quatre dans la commune voisine de La Verrière. La mairie de Trappes appelle à leur rendre hommage, lors d'un rassemblement, vendredi 30 octobre au soir, place des Merisiers.
En garde à vue, le suspect de 39 ans, chez qui un exemplaire de Mein Kampf a été retrouvé, a reconnu être l'auteur de l'attaque et assure avoir "spécifiquement ciblé des personnes de type musulman, africain, nord-africain", selon le procureur national antiterroriste Olivier Christen. Il admet également avoir visé Trappes car, selon lui, la ville "est un repaire d'islamistes".
Dans cette commune de près de 35 000 âmes, où le nombre d'habitants sous le seuil de pauvreté est, selon l'Insee, deux fois plus important que la moyenne nationale, le nom de Pengo Bossio Wangi est désormais sur toutes les lèvres. "Depuis vendredi j'ai peur, je regarde derrière moi quand je marche dans la rue", confie Diop, 49 ans. "On est terrifiés", renchérit Dounia, 34 ans.
"Quand je sors travailler ou déposer mon fils chez la nounou, je me demande si je vais rentrer chez moi."
Dounia, habitante de Trappes
à franceinfo
Ce jour-là, l'ingénieure en informatique attend le bus dissimulée derrière l'abri à destination des voyageurs. "Au cas où" une autre attaque surviendrait. Dans le quartier, beaucoup pressent désormais le pas, par crainte d'être de nouveau ciblés.
Au-delà de la tristesse et de la peur, nombre de Trappistes font état de leur colère. Alors que des autocollants "Vive la France, RN, fiers d'être français" ont été retrouvés au domicile de Kévin T., des élus et des habitants voient dans ce passage à l'acte une conséquence du discours dominant sur leur ville. "On fait croire qu'ici, c'est dangereux", résume Teddy, un acteur associatif de 53 ans.
Ces dernières années, des élus d'extrême droite ont en effet fait de la commune des Yvelines un repoussoir. A plusieurs reprises en 2021, puis en 2022, Jordan Bardella, le président du Rassemblement national, a désigné Trappes comme "une République islamique en miniature" et "la capitale européenne du jihad". "Dans nos propos, il n'y a rien de répréhensible", a maintenu la vice-présidente du RN, Edwige Diaz, sur BFMTV.
Le candidat Reconquête à la présidentielle, Eric Zemmour, a lui aussi assuré en 2021 que la commune était "régie par la loi islamique", la comparant l'année suivante à une ville d'Afghanistan. "[La gauche] nous attaque directement (...) pour m'accuser, moi, d'avoir provoqué [cette attaque], c'est tout juste si je n'ai pas commandité ce crime affreux", s'est défendu le polémiste dans une émission diffusée sur YouTube.
Comment la commune des Yvelines s'est-elle retrouvée affublée d'une telle réputation ? "On a toujours parlé de notre ville, mais avant, elle était vue comme les autres banlieues", se remémore Teddy. En 1993, Le Monde décrit ainsi Trappes comme une ville en difficulté, entre délinquance et manque de moyens publics. En 1998, Les Inrockuptibles mettent en avant Trappes dans un portrait de Jamel Debbouze. Comme le footballeur Nicolas Anelka, l'acteur Omar Sy ou le rappeur La Fouine, l'humoriste est issu de l'agglomération. "C'est la preuve qu'on grandit bien ici, estime Teddy. A l'époque, on était quand même mis en lumière grâce à eux."
Mais au fil de la décennie suivante, notamment à l'occasion du débat entourant la construction d'une mosquée dans la ville, Trappes est de plus en plus racontée par le prisme de l'influence religieuse grandissante, comme en témoigne un nouvel article du Monde en 2003. Dans La Communauté, un livre-enquête paru en 2018, deux journalistes du quotidien, Raphaëlle Bacqué et Ariane Chemin, décrivent le basculement progressif d'une partie de la jeunesse trappiste dans l'islamisme au tournant du XXIe siècle.
A l'origine de ce phénomène : l'arrivée, dans les années 1990, d'anciens militants du Groupe islamique armé (GIA) et du Front islamique du salut (FIS) algériens, alors que la désindustrialisation et le chômage de masse ont privé les quartiers populaires de la ville de perspectives. Entre 2013 et 2016, 97 personnes issues des Yvelines partent finalement faire le jihad en Syrie, dont 67 pour la seule ville de Trappes, confirme le préfet du département en 2018.
A la même époque, un professeur de philosophie de la commune, Didier Lemaire, écrit à Emmanuel Macron pour dénoncer une montée de l'islamisme à l'école. Après l'assassinat de Samuel Paty, fin 2020, celui qui rejoindra ensuite l'équipe de Valérie Pécresse (Les Républicains) rédige une tribune dans Le Nouvel Obs dans laquelle il alerte sur "la progression d'une emprise communautaire toujours plus forte sur les consciences et sur les corps", et fustige "l'absence de stratégie" des dirigeants politiques "pour vaincre ce fléau mortifère".
Pour les médias et une partie de la classe politique, Trappes devient alors l'exemple de la banlieue rongée par l'entrisme islamiste, sans que ceux qui décrivent une réalité plus nuancée trouvent le même écho. "Oui, évidemment, il y a encore des ghettos, du communautarisme, des dérives sectaires, des phénomènes de radicalisation qui inquiètent tout le monde, moi le premier", assurait ainsi le maire Ali Rabeh dans Le Monde en 2021. "Mais nous faisons tout pour nous débarrasser de nos démons et nous y parvenons petit à petit."
Ces dernières années, l'ombre du terrorisme semble s'en être allée mais plusieurs jeunes Trappistes ont été tués dans des règlements de compte, relate Le Parisien. Résultat : la commune reste durablement associée à un discours négatif, à en croire ceux qui y vivent. "Quand je dis que j'habite Trappes, les gens ont peur, mais quand ils viennent ils sont sidérés car ici, il y a plein de verdure, des fleurs partout... On me dit : 'Ah bon, c'est comme ça Trappes ?'", relate Bernadette, une ancienne institutrice âgée de 84 ans. Elle insiste sur la vitalité associative de la commune et la "convivialité" qui y règne.
"On ne peut pas nier qu'il y a eu des coups de feu, mais moi je m'y sens vraiment très bien."
Bernadette, habitante de Trappes
à franceinfo
"Pour ceux qui ne la connaissent pas 'de l'intérieur', Trappes n'est plus une ville : c'est un mot 'fourre-tout' par lequel on désigne les échecs de l'intégration républicaine, écrit le politiste Rachid Benzine dans Le Monde. Les mots n'ont pas seulement pour fonction de décrire le monde : ils le font, le découpent, le désignent."
"C'est de l'endoctrinement pur... A force d'entendre tout et n'importe quoi, ça pousse les gens à des actes racistes", conclut aussi Oualid, gardien de gymnase de 40 ans, à propos de l'attaque de vendredi. "Pourquoi [Kevin T.] n'a pas fait ça dans sa ville ? Parce que s'il le fait là-bas, personne n'en parle", imagine aussi Teddy, qui dénonce "un acharnement de l'extrême droite" sur la commune pour "créer la peur".
"Cet homme-là, son obsession n'est pas venue de nulle part. Ses revendications ne tombent pas du ciel", abondait aussi Ali Rabeh sur franceinfo au lendemain de l'attentat. Le maire pointe notamment les élus d'extrême droite qui "expliquent que la ville de Trappes est une enclave islamiste (...) et qu'il y aurait un ennemi de l'intérieur qu'il faudrait combattre". Mais aussi les journalistes qui leur tendent le micro : "Toutes ces voix-là qui s'expriment librement et parfois avec une contestation très légère sur vos plateaux, tout cela permet le passage à l'acte. Il faut le dénoncer", martèle l'élu, qui appelle à reconstruire un "cordon sanitaire" autour de l'extrême droite.
"Il ne faut pas confondre une enquête de terrain et du commentaire sur des chaînes d'info", rétorque la journaliste Raphaëlle Bacqué, co-autrice de La Communauté. L'entrisme islamiste "a aussi existé en vrai à Trappes, mais ça ne veut pas dire que la ville n'était que ça", souligne-t-elle, en rappelant que "quand on est journaliste, on ne s'interdit pas de raconter la réalité parce que son travail pourrait être détourné" par des responsables politiques. Mais pour certains habitants de Trappes, la confiance est rompue. Samedi, lors d'un rassemblement en hommage à Pengo Bossio Wangi, une équipe de BFMTV a été prise à partie et obligée de quitter les lieux.
Vendredi, un nouvel hommage sera rendu au jeune homme dans la ville. "Pourquoi tuer une personne qui n'a rien fait ?" s'interroge à la sortie du parc qui fait face au mémorial une mère de famille musulmane. "La vie était bien jusque-là. Nous on ne fait rien, on veut vivre normalement. Je ne sais pas pourquoi les gens sont racistes comme ça."
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Source: Franceinfo · Mathilde Goupil
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