En cette belle matinée d'automne, Quilliam Barber contemple son jardin avec une pelouse verte parsemée de feuilles rouges et jaunes tombées des grands arbres. Seul le chant d'un oiseau vient perturber le silence de ce coin de campagne géorgienne. Puis ce chauffeur routier de 67 ans pousse un long soupir, accablé.

"C'est terrible, ça va être juste là", lâche-t-il, désignant de la main un vaste terrain derrière son jardin. "C'est tout près de chez moi. Et je ne peux rien y faire."

Quilliam Barber et son épouse, Wilhemina Barber, profitent d'un moment de détente dans leur jardin, dans le comté de Coweta, dans l'État de Géorgie, au sud des États-Unis
Quilliam Barber et son épouse, Wilhemina Barber, profitent d'un moment de détente dans leur jardin, dans le comté de Coweta, dans l'État de Géorgie, au sud des États-Unis. © Leela Jacinto, France 24

Juste au pied de sa maison, un immense terrain devrait bientôt accueillir le centre de données - ou data center - Project Sail, présenté comme le plus important du comté de Coweta, dans l'État de Géorgie, dans le sud-est des États-Unis.

L'annonce est tombée au début de l'année 2025 et a immédiatement fait la une des médias en raison de l'ampleur du projet. Selon les documents déposés auprès des autorités du comté, ce data center, avec ses 13 bâtiments et ses 45 hectares de superficie, nécessitera environ 900 mégawatts d'électricité et 34 millions de litres d'eau chaque jour pour fonctionner. Le chantier à lui seul est estimé à 17 milliards de dollars (15 milliards d'euros).

Debout à côté de son mari, Wilhemina Barber ne se fait pas d'illusion. Avec un projet d'une telle envergure à sa porte, elle sait que son quotidien va radicalement changer. "C'est très calme et paisible ici. Nous adorons tous les deux cet endroit", témoigne-t-elle. "Mais s'ils installent ça juste derrière chez nous, ce ne sera plus du tout pareil."

Une fronde grandissante

À environ trois kilomètres de chez Quilliam et Wilhemina Barber, Ron Bockrath est devenu l'une des figures de l'opposition au centre Sail. Dans sa cuisine, une pile d'affiches trône sur un buffet. "Protect Coweta : No Data Center Here" ("Protégeons Coweta : pas de centre de données ici"), peut-on lire en gros caractères rouges.

Ron Bockrath oppose une résistance depuis son domicile à Newnan, dans le comté de Coweta, en Géorgie
Ron Bockrath oppose une résistance depuis son domicile à Newnan, dans le comté de Coweta, en Géorgie. © Leela Jacinto, France 24

En quelques mois, il a mis sur pied plusieurs collectifs citoyens, entrepris des actions en justice ou encore collecté des milliers de signatures pour une pétition, avec un seul objectif : faire échouer le "Project Sail".

Allié de la première heure des géants de la tech, le président américain Donald Trump milite depuis plusieurs années pour faire des États-Unis la première puissance de l'intelligence artificielle face à la Chine. Mais de plus en plus, dans des territoires riches ou pauvres, ruraux, urbains ou périurbains, des citoyens comme Ron Bockrath se dressent contre les data centers, ces grandes infrastructures qui abritent les serveurs informatiques indispensables à son développement.

Selon un sondage de l’institut Gallup publié en mai 2026, sept Américains sur dix s’opposeraient à l’installation d’un data center dans leur communauté. Parmi eux, des républicains comme des démocrates - ce sujet étant l'un des rares à transcender les clivages politiques traditionnels. 

Alors que le pays compte déjà plus de 3 000 centres de données, et que plus de 1 500 sont en projet, selon le Pew Research Center, le sujet s'est ainsi imposé comme l'un des grands thèmes de la campagne pour les élections de mi-mandat du 3 novembre. Et la fronde a gagné les urnes : 41 référendums locaux portant sur le sujet sont prévus lors de ce scrutin, selon le site spécialisé Ballotpedia.

Ces projets cristallisent un faisceau d'inquiétudes. Énergivores, les data centers font craindre une explosion des prix de l'électricité et des pénuries d'eau. À cela s'ajoutent les effets néfastes sur l'environnement et le réchauffement climatique. Le tout, dans un climat de défiance face aux géants de la tech qui s'enrichissent grâce à cette nouvelle technologie en pleine crise du coût de la vie.

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De zone rurale à zone industrielle

Et la Géorgie, l'un des États qui comptent le plus de data centers par rapport à son nombre d'habitants - 94 sont en activité tandis que 119 sont en projet - s'est progressivement retrouvée en première ligne de cette bataille locale.

À l'entrée de la propriété de Ron Bockrath, à Newnan, dans l’ouest du comté de Coweta, un autre panneau mentionne la cause qui occupe depuis des mois ce retraité de 83 ans. "NO Industrial Zoning. NO Data Center" ("Non au zonage industriel. Non au centre de données"), peut-on lire.

Une pancarte installée devant la résidence des Bockrath à Newnan dénonce le changement de zonage du comté de Coweta, qui passe d'une zone rurale à une zone industrielle
Une pancarte installée devant la résidence des Bockrath à Newnan dénonce le changement de zonage du comté de Coweta, qui passe d'une zone rurale à une zone industrielle. © Leela Jacinto, France 24

Ce message fait référence au reclassement, en avril dernier à l'issue d'un vote très serré, de cette zone longtemps classée comme "district de conservation rurale", en zone industrielle. Concrètement, c'était la première étape, cruciale, pour la mise en place du projet Sail.

Ron Bockrath avait assisté au conseil du comté, juste avant ce vote, dans une salle comble où se pressaient habitants de la région, militants et journalistes. "Chacun était censé pouvoir s’exprimer, qu'on soit pour ou contre", témoigne-t-il. "Mais les autorités ont absolument voulu donner un temps de parole égal aux deux camps. En théorie, c'est une bonne chose. Sauf que là, toute la population locale était unanime pour s'opposer au projet.

Résultat, "seulement vingt minutes ont été accordées à l'opposition, ce qui n'est vraiment pas long vu l'ampleur de ce projet. Je suis arrivé près de deux heures avant le début de la réunion et je n'ai pas pu prendre la parole", regrette-t-il. "Les autorités sont censées accorder une grande importance à l’avis des habitants, mais nous n'avons pas pu nous exprimer. C’est peut-être légal, mais moralement, ce n’est pas acceptable."

De leur côté, les autorités qui ont voté ce changement ont salué le résultat. "C'était une évidence pour le comté", avait déclaré le commissaire Alphonso Smith à l’Atlanta Journal-Constitution. "J’engage ma carrière politique là-dessus."

Un représentant du promoteur du projet, Prologis, une entreprise du classement Fortune 500, a de son côté tenté de calmer la grogne, promettant que ce reclassement allait transformer la région et générer des recettes fiscales, a rapporté le quotidien local.

"Des kilomètres de bouchons" pour une pétition

Après ce vote, plusieurs initiatives locales se sont mises en place pour tenter de revenir en arrière. Ron Bockrath, avec plusieurs voisins dont Quilliam Barber, a rapidement présenté deux recours devant un tribunal du comté de Coweta. Déposés en mai, ces derniers suivent actuellement leur cours devant la justice.

Parallèlement, un collectif citoyen, Citizens for Rural Coweta (Citoyens pour le Coweta Rural), a lancé une pétition dite de "home rule". Selon la Constitution de Géorgie, ce dispositif permet aux habitants de demander au tribunal du comté de modifier ou d'abroger une résolution. Dans les comtés de plus de 50 000 habitants, il faut recueillir les signatures d’au moins 10 % des électeurs.

Pendant plusieurs semaines, Ron Bockrath a ainsi arpenté les routes de Géorgie, frappant aux portes pour informer les citoyens de cette initiative. En parallèle, des commerces ont ouvert leurs portes pour des séances de signature. La mobilisation a dépassé toutes les attentes, raconte Ron Bockrath. "Il y avait des kilomètres de bouchons pour venir signer ces pétitions", se souvient-il en souriant.

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Vendredi 16 octobre, les bénévoles de Citizens for Rural Coweta ont finalement pu déposer auprès du tribunal du comté leur pétition avec plus de 14 800 signatures. Le seuil des 10 % était atteint. Le juge dispose désormais de 60 jours pour déterminer si la pétition est valide. Si c'est le cas, il doit convoquer un nouveau scrutin dans les 60 à 90 jours qui suivent.

Le mouvement a ainsi transcendé tous les clivages politiques, estime le militant. "Pour recueillir près de 15 000 signatures d'électeurs inscrits ici, beaucoup devaient forcément être républicains. Et un certain nombre sont sûrement démocrates", souligne-t-il. De toute façon, "ce n’est pas tellement un enjeu politique. Cela ne devrait pas l’être. C’est une question d’humanité".

"On ne peut pas simplement baisser les bras"

Malgré ce succès, Ron Bockrath admet que le découragement le guette parfois. Mais il estime ne pas avoir le choix. "Il faut bien que quelqu’un le fasse", affirme-t-il. "On ne peut pas simplement baisser les bras. Je ne pense pas qu’on veuille voir notre pays, ou le monde, d’ailleurs, dans un tel état."

Parmi ses principales préoccupations, ce chercheur à la retraite s’inquiète particulièrement des quantités d’eau massives nécessaires au refroidissement des systèmes dans les data centers. En Géorgie, de nombreux foyers souffrent déjà d'un faible débit d’eau et dans le comté de Newton, certains ne peuvent plus boire l’eau du robinet.

À cela s'ajoute une inquiétude liée au climat. "Si on continue à consommer toujours plus d’électricité, à produire toujours plus de chaleur, le changement climatique va s'accélérer", poursuit-il.

"Un autre endroit où aller"

Si la Géorgie a vu les data centers se multiplier à vitesse grand V, cela tient en grande partie aux allègements fiscaux et aux tarifs d’électricité réduits accordés à de nombreux projets sous le gouverneur républicain sortant Brian Kemp, à la tête de l’État depuis 2019.

Mais aujourd'hui, cela participe aussi à la colère de la population. Pendant que ces entreprises bénéficient de tarifs avantageux, le coût de l’électricité pour les ménages, lui, a grandement augmenté. Selon une analyse de Bloomberg publiée l’an dernier, les habitants vivant à proximité de data centers paient jusqu’à 267 % de plus par mois pour leur électricité qu'il y a cinq ans.

"Le gouverneur Brian Kemp est très, très favorable aux entreprises. Je crois qu’il l'est tellement qu'il en oublie les citoyens", tance Ron Bockrath. "Il peut vanter les recettes fiscales obtenues grâce à ces infrastructures, mais si les citoyens voient le coût de leur exploitation se répercuter sur leurs factures d’électricité, en quoi cela les aide-t-il ? Ça ne les aide pas. Ça leur fait du tort."

Dans ce bastion républicain, l'octogénaire se décrit comme indépendant et assure avoir voté "pour les deux camps" par le passé, en fonction des programmes et du bilan des candidats. S’il refuse de dire pour qui il compte voter le 3 novembre, il n'hésite pas à se dire déçu par les républicains qui n’ont pas contesté certaines politiques de Donald Trump. "Les républicains n’ont pas dit : 'Hé, ce n’est pas bien', alors qu’ils auraient dû", se contente-t-il d'indiquer.

En regardant l'arrière de son jardin, Quilliam Barber, lui, envisage désormais de déménager si le projet Sail voit le jour. "Je devrai peut-être partir. Je me sens mal. J’aime cet endroit. J’y ai grandi. J’y ai élevé ma famille. Mes enfants, mes petits-enfants, tous ont joué dans ces bois", confie-t-il. "Mais si les autorités me faisaient une offre, alors oui, je partirais."

Sa femme l’écoute en silence, les yeux rivés sur l’herbe. "Je serais triste parce que ce serait comme tout recommencer à zéro", témoigne-t-elle. "Mais nous en avons discuté : s’ils nous proposent une somme qui nous permette de vivre, nous accepterons et nous trouverons un autre endroit où aller."

Cet article a été adapté de l'anglais par Cyrielle Cabot. L'original est à retrouver ici.

Source: France 24 · Leela JACINTO

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