Ballet de limousines dans les larges rues de Moscou, poignées de main généreusement distribuées sous les ors du grand salon du Kremlin. Tout a été soigneusement préparé pour recevoir les prestigieux convives du troisième sommet Russie-Afrique qui se tient les mercredi 28 et jeudi 29 octobre à Moscou. Pas moins de 48 délégations africaines ont fait le déplacement, parmi lesquelles 22 chefs d'État. De quoi offrir à la Russie une nouvelle démonstration de sa force et de son influence sur le continent africain.
Objectif affiché de la rencontre : renforcer les liens économiques et diplomatiques entre Moscou et le continent, présenté par le Kremlin comme un "allié historique" face à l'Occident. À l’époque soviétique déjà, la Russie s’était effectivement placée comme un acteur incontournable en Afrique. Elle n’a cessé de cultiver ses liens privilégiés après la chute de l’URSS. Mais son isolement sur la scène internationale et les lourdes sanctions dont elle fait l’objet de la part de l’Occident depuis le début de la guerre à grande échelle en Ukraine en février 2022 l’ont obligée à courtiser plus encore les capitales africaines.
La Russie, grand pourvoyeur d'armes
La stratégie fonctionne. Comme lors des précédentes éditions de Sotchi en 2019 et Saint-Pétersbourg en 2023, Vladimir Poutine a pu s’afficher entouré de nombreux fidèles, comme les présidents centrafricain, congolais ou malien. On compte même de nouveaux venus sur la photo de famille, comme le Nigérien Abdourahamane Tiani et le Malgache Michaël Randrianirina. Pourtant, ce nouveau raout diplomatique ne rassemble pas autant d’invités qu’à la première édition à Sotchi. Et pour cause, Moscou peine à tenir ses promesses.
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Certes, la Russie se place comme le premier fournisseur d'armes du continent. Systèmes antidrones, missiles, défense aérienne, outils de cybersécurité et de contrôle de l'information : elle peut tout fournir ou presque. Et sur le plan militaire, Moscou jouit d’une belle présence. La Russie s'est imposée comme un partenaire sécuritaire privilégié, par l'intermédiaire de l’Africa Corps (ex-Groupe Wagner), au Mali, au Niger, au Burkina Faso, en République centrafricaine (RCA), en Libye, en Guinée équatoriale ou encore au Togo.
En échange d’accès à des matières premières, la Russie s’est engagée à fournir des contingents paramilitaires et des armes. "C’est un système qui a donné beaucoup de visibilité à la Russie", constate Paul-Simon Handy, directeur du bureau Union africaine de l'Institut d'études de sécurité (ISS), sur l’antenne de RFI. "Moscou a réussi à se positionner comme le pourvoyeur d’outils de défense qui permet à certains pays africains de consolider leur pouvoir et aux régimes plus chancelants de se maintenir."
De maigres succès militaires
Malgré cette importante présence sur le continent, les paramilitaires russes ont aussi essuyé de cuisantes défaites. La bataille de Tinzaouatène en livre un bon exemple. Cet affrontement, qui devait donner une victoire franche et rapide aux Maliens et aux forces russes en juillet 2024 dans le nord du Mali, a tourné au fiasco. Les combattants du Front de libération de l’Azawad (FLA) et du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (Jnim) ont infligé d’importantes pertes humaines au camp adverse. Conséquence : le village de Tinzaouatène s'est retrouvé au cœur d'une grave crise humanitaire, marqué par des frappes de drones, des épidémies de paludisme et de diphtérie et le déplacement massif de réfugiés vers l'Algérie.
Autre débâcle notoire, la chute de Kidal. Si les forces maliennes sont parvenues, avec le soutien des contingents russes, à reprendre le contrôle de la ville de Kidal en novembre 2023, elles l’ont à nouveau perdu en avril dernier avant de la reprendre en octobre. Autant de victoires et de revers qui illustrent l’impuissance russe à stabiliser la situation sécuritaire. "C’est un succès tactique qui ne rétablit pas forcément la sécurité et surtout pas la stabilité structurelle à Kidal, et qui n’exclut pas un renversement de situation dans les prochains mois", prévient Paul-Simon Handy.
Dans le reste du Sahel, "il semble que les 200 ou 300 hommes déployés dans la région de Madama, à la frontière nigérienne, pour remplacer les troupes françaises n’aient pas enregistré de succès très probant", observe Emmanuel Alcaraz, agrégé d'histoire et chercheur à Sciences Po Aix.
Reste une question plus cruciale. "Le succès paramilitaire d’une présence étrangère ne se mesure pas à certaines victoires tactiques de terrain", abonde Paul-Simon Handy. "C’est à la sécurité des populations ou au retour des services publics qu’on reconnaît un territoire pacifié. Or la Russie offre des instruments de protection du pouvoir mais je sais pas si l’on peut parler de réussite à long terme."
La Russie championne des exportations de céréales et d'engrais
Dans le domaine économique, les résultats sont plus mitigés encore. Le président russe Vladimir Poutine s’est enorgueilli mercredi d’avoir réuni des milliers d'hommes d'affaires russes et africains. ll a aussi tenu à rappeler que plus de 40 États africains recevaient des engrais et des céréales en provenance de Russie, soulignant que Moscou avait exporté 13 millions de tonnes de produits agricoles vers l'Afrique depuis le début de l'année.
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Ces chiffres sont exacts. "Au-delà de la défense, la Russie trouve en Afrique des débouchés pour ses céréales et ses engrais, ce qui peut s’avérer juteux compte tenu de la dépendance de certains pays d’Afrique à ces marchandises", poursuit Paul-Simon Handy. "Mais, à ce jour, l’état de ses finances ne lui permet pas d’investir davantage sur le plan économique car l’effort de guerre de la Russie contre l’Ukraine reste très coûteux."
C’est la raison pour laquelle nombre d’observateurs perçoivent la Russie en Afrique comme un colosse militaire aux pieds d’argile sur le plan économique. En 2025, les échanges commerciaux entre la Russie et l’Afrique ont pesé 27,7 milliards de dollars. On reste loin des 40 milliards annoncés à Sotchi en 2019. À titre de comparaison, les échanges commerciaux entre l’Afrique et l’Union européenne ont atteint 385 milliards de dollars en 2024. Une somme qui ne tient pas compte des plus de 110 milliards d’euros d’échanges de services. Même fossé avec la Chine, qui se tient juste derrière les Européens. Les échanges entre Pékin et le continent ont pesé 348 milliards de dollars en 2025. Enfin, cette même année, les échanges de marchandises entre les États-Unis et l’Afrique subsaharienne uniquement ont représenté 56,4 milliards de dollars.
Des annonces fracassantes, un bilan plus terne
Plus édifiant encore, selon les données de la Banque mondiale, les investissements russes représentent moins de 1 % du total des investissements étrangers en Afrique – l’empreinte de Moscou restant concentrée dans l’énergie et les industries extractives. Les spectaculaires annonces de Sotchi, qui prévoyaient de doubler les échanges commerciaux en cinq ans, sont restées à l’état de belles promesses.
Cette situation n’a pas empêché Vladimir Poutine de lancer mercredi de nouvelles promesses à son prestigieux parterre africain. "Nous sommes prêts à étendre davantage la zone géographique de nos livraisons de produits agricoles", a-t-il lancé, alors que les attaques en mer Noire, dans le cadre du conflit avec l'Ukraine, perturbent les exportations maritimes russes et ukrainiennes, notamment de céréales. Vladimir Poutine a également annoncé que Moscou allait "localiser" en Afrique "la production de médicaments et de vaccins russes efficaces" et s'est félicité d'une multiplication par 1,5 du nombre d'étudiants africains en Russie depuis 2020.
La Russie championne de l'anticolonialisme ?
En attendant de concrétiser ces perspectives économiques, la Russie peut toujours compter sur la puissance de sa diplomatie. Le pays capitalise en effet sur son statut de membre permanent du Conseil de sécurité de l'ONU pour offrir une couverture diplomatique (ou un veto) à des gouvernements africains isolés sur la scène internationale, comme le Mali ou la République centrafricaine.
La Russie joue, en outre, sur le sentiment antioccidental qui essaime en Afrique depuis plusieurs années. En surfant sur le rejet des anciennes influences coloniales, elle entend se présenter comme un partenaire d'égal à égal qui se défend bien de donner aux autres des leçons de morale.
Chair à canon africaine
Sauf que ce chantre de l’anti-impérialisme pratique sur le terrain les mêmes méthodes colonialistes qu’il dénonce. Pour s'épargner une nouvelle mobilisation nationale impopulaire, la Russie recrute, parmi une main d’œuvre désespérée, prête à tout pour se sortir de la misère, de jeunes combattants destinés à alimenter son effort de guerre en Ukraine. Le nombre d'enrôlés atteint environ 1 400 à 1 500 hommes, selon le collectif d'investigation All Eyes on Wagner – spécialisé dans le suivi des activités russes sur le continent africain –, issus de plus d'une trentaine de pays comme la Sierra Leone, l'Égypte, la Somalie ou l'Afrique du Sud, selon Africa Defense Forum (ADF).
Piégés par des annonces trompeuses, et souvent privés de leurs papiers d’identité à leur arrivée, ils n’ont d’autre choix que d’accepter de combattre sur le front. Ils sont alors envoyés dans des assauts à haut risque ou utilisés pour détecter les positions d'artillerie ukrainiennes, déplore Amnesty International dans un rapport publié le 10 septembre.
"Amnesty International a appelé les participants au sommet à aborder et à débattre des conclusions de notre enquête", explique Anna Wright, chercheuse au sein d'Amnesty International. "Moscou est coupable de crimes de traite d'êtres humains. Nous estimons que les États dont les ressortissants ont été touchés devraient saisir cette occasion pour discuter des mesures visant à prévenir de nouveaux abus, à protéger les victimes et les survivants, et à garantir que les responsables rendent des comptes."
Source: France 24 · Aude MAZOUE
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