France Télévisions

Publié le 06/11/2026 06:07

Temps de lecture : 6min

Un livreur de repas à domicile, le 29 avril 2023, à Paris. (RICCARDO MILANI / AFP)

Sur le réseau social, plusieurs utilisateurs ont exprimé le souhait de s'en prendre aux "bougnoules", appelant par exemple à "faire disparaître" des livreurs de repas à domicile. Une réalité qui n'est pas nouvelle pour ces travailleurs précaires.

Bonnet et capuche enfoncés sur le crâne, masque chirurgical remonté sur le nez, Bangaly gare son vélo le long du trottoir de la rue d'Avron, à Paris. En cette froide matinée du mercredi 4 novembre, le livreur de 53 ans s'engouffre dans le restaurant de sushis qui longe la bruyante avenue, avant de se relancer dans la circulation quelques minutes plus tard. Depuis quelques jours, ce Sénégalais arrivé en France en 2013 ne craint plus seulement les bus qui dépassent sa bicyclette à toute vitesse. Et pour cause : les livreurs de repas ont été pris pour cibles dans un salon de discussion sur le réseau social X revendiquant "l'action face à la violence des islamo-collabos-antifa".

Dans cette conversation, dont un extrait a été particulièrement relayé sur les réseaux sociaux depuis l'attentat raciste dans les Yvelines fin octobre, un participant appelle à passer commande auprès d'applications de livraison de repas pour ensuite "faire disparaître" les livreurs qui se présentent à domicile. Une autre souhaite s'en prendre aux musulmans qui pratiqueraient les "prières de rue". Plus généralement, les participants réfléchissent à la manière dont ils pourraient "éliminer" ceux désignés comme des "bougnoules". Les auteurs de ces propos racistes et illégaux assurent vouloir "annuler l'islamisation" de la France en "reconquér[ant]" le territoire "quartier par quartier".

Après la diffusion de l'extrait audio, le pôle national de lutte contre la haine en ligne, rattaché au parquet de Paris, a ouvert une enquête pour provocation publique à la haine ou à la violence en raison de l'origine ou de la religion supposées, ainsi que pour provocation directe à un acte de terrorisme. Sollicité par franceinfo, le parquet assure avoir reçu des "signalements", mais n'en dit pas plus sur l'avancée de l'enquête.

Depuis, plusieurs livreurs craignent d'être menacés dans l'exercice de leur métier. "Les gens sont de mauvaise foi, ils voient [des Noirs et des Arabes] et ça ne leur plaît pas, donc c'est normal que ça nous fasse peur !" lance ainsi Bangaly, avant d'enfourcher son vélo. "Au début, je ne l'ai pas trop pris au sérieux, mais plusieurs personnes m'en ont parlé, donc ça tire un peu ma sonnette d'alarme", raconte aussi Mamadou, 36 ans, un logisticien installé à Grenoble, qui complète son salaire en livrant des repas. "Le relais de cet audio par des influenceurs sur les réseaux sociaux a créé auprès des livreurs un sentiment d'insécurité", abonde Fabian Tosolini, délégué national d'Union-Indépendants.

Si les propos tenus dans cette conversation publique sont particulièrement choquants, "le racisme est malheureusement le quotidien des livreurs depuis des années", souligne néanmoins le syndicaliste, alors que France Télévisions consacrait déjà un reportage au phénomène en 2021. La "majorité" des discriminations racistes sont le fait des clients, poursuit-il, bien qu'elles puissent aussi se manifester entre livreurs d'origine différente ou provenir de restaurateurs.

Rédoine, un trentenaire toulousain qui exerce comme livreur depuis 2021, fait notamment état d'un incident il y a plusieurs années, alors qu'il travaillait à Paris. A l'époque, il refuse de monter livrer la commande chez un client, ce dernier ayant été désagréable par téléphone. Venu récupérer son repas en bas de l'immeuble, l'homme le "bouscule volontairement en [lui] disant 'sale race, étranger de merde'", assure Rédoine. En 2025, Tarek, un livreur rennais, avait aussi raconté à franceinfo comment une cliente, pour la même raison, l'avait menacé de porter plainte contre lui, le traitant de "sale race" et "sale Arabe". Un livreur a également été frappé jusqu'au sang et insulté en 2021 par un homme à Cergy (Val-d'Oise), alors qu'il attendait une commande devant un restaurant. "Pendant 800 ans, on vous a vendu comme du bétail, espèce de sale noire !", a aussi lancé l'agresseur à une riveraine qui filmait la scène, en désignant, selon elle, le livreur par le terme "esclave". Quelques mois plus tard, l'homme a été condamné à deux ans de prison ferme, relate Libération. Une exception, alors que les livreurs déposent rarement plainte.

Quand ils sont victimes de discriminations, ils "baissent la tête et encaissent", assure Fabian Tosolini.

"Comme beaucoup d'entre eux sont en situation irrégulière, ils ne peuvent pas aller au commissariat !"

Fabian Tosolini, délégué national d'Union-Indépendants

à franceinfo

Une étude de l'Institut de recherche pour le développement, menée sur plus de 1 000 livreurs à Paris et Bordeaux et publiée en mars 2026, rapporte en effet que la profession est à 98% constituée d'hommes migrants, dont deux tiers en situation irrégulière.

"Quand on fait des signalements aux plateformes ou aux services judiciaires, on n'a pas de retour."

Fabian Tosolini, délégué national d'Union-Indépendants

à franceinfo

Pour certains, ces altercations donnent même lieu à une perte de chiffre d'affaires, "les agressions racistes étant souvent accompagnées d'un signalement des clients [auteurs de l'agression], et donc in fine, d'une désactivation de compte pour les livreurs", ajoute le syndicaliste.

De son côté, Deliveroo, l'un des deux géants du secteur, revendique sa volonté de protéger les livreurs. "Nous sommes profondément choqués par les propos relayés sur les réseaux sociaux" ces derniers jours, assure l'entreprise, qui "condamne avec la plus grande fermeté tout appel à la haine, à la violence et à la discrimination".

Depuis 2024, un accord de lutte contre les discriminations signé par Deliveroo et Uber Eats avec les organisations syndicales a vu naître plusieurs dispositifs, dont la possibilité de signaler un acte raciste et l'accompagnement des livreurs victimes. Le texte prévoit un dommage financier en cas de discrimination – dont a pu bénéficier Tarek lorsque le compte du livreur a été suspendu à tort. Les auteurs peuvent aussi faire l'objet d'une sanction, pouvant aller jusqu'à la désactivation de leur compte. Depuis la mise en place de son dispositif de signalement, en octobre 2024, Deliveroo assure avoir pu confirmer 60 cas d'incidents racistes ayant donné lieu à une intervention de sa part.

S'il reconnaît du mieux du côté de l'entreprise, Fabian Tosolini estime que les plateformes ne vont pas encore assez loin. Pour limiter les actes racistes entre clients et livreurs, il souhaite l'interdiction de la livraison dans les étages, où les livreurs sont davantage isolés. Sollicité sur sa volonté de faire évoluer ce point, Deliveroo n'a pas répondu. Contacté pour évoquer son action en matière de lutte contre les discriminations, Uber Eats n'a pas donné suite.

A quel point l'audio devenu viral sur les réseaux sociaux présage-t-il de violences envers les livreurs ? Difficile à dire.

"La bulle des réseaux sociaux a amplifié un discours ancien, et peut donner envie à des individus de passer à l'acte, alors qu'ils ne l'auraient pas fait sinon."

Fabian Tosolini, délégué national d'Union-Indépendants

à franceinfo

Le syndicaliste reconnaît néanmoins ne pas avoir été contacté par des adhérents qui auraient été ciblés dernièrement. Deliveroo assure aussi n'avoir "enregistré aucun signalement en lien avec ces faits" depuis fin octobre.

Une vidéo diffusée le 30 octobre sur X, relayée ensuite par le député insoumis Thomas Portes, relate toutefois une agression orale d'un livreur par une femme âgée. "Je suis dans mon pays, ici ! Vous, retournez dans votre pays ! Allez vous laver, ça pue !" peut-on entendre sur ces images. Si elle semble avoir été publiée initialement sur Snapchat, il n'est pas possible de retrouver le premier utilisateur qui a posté la vidéo et rien ne dit qu'elle a été tournée ces derniers jours.

A Nantes (Loire-Atlantique), un livreur de 33 ans a par ailleurs été transporté au CHU dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre, après avoir été blessé par balles au mollet à proximité d'un restaurant, rapporte Presse Océan. Contacté, le parquet précise néanmoins qu'"au regard du déroulement des événements, [l'affaire] ne peut avoir de lien avec l'audio diffusé sur les réseaux sociaux" appelant à s'en prendre à des livreurs.

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Source: Franceinfo · Mathilde Goupil

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