La Russie multiplie les opérations en Europe, allant de l'incursion de drones, aux cyberattaques et aux tentatives de sabotage. Un cap a été franchi en août avec la découverte de drones explosifs à l'aéroport de Leipzig, en Allemagne.

France Télévisions

Publié le 24/09/2026 11:53

Temps de lecture : 7min

Un avion de chasse F-16 roumain effectue un exercice de police aérienne sur la base aérienne de Borcea (Roumanie), le vendredi 7 août 2026. (ANDREEA ALEXANDRU / AP)
Un avion de chasse F-16 roumain effectue un exercice de police aérienne sur la base aérienne de Borcea (Roumanie), le vendredi 7 août 2026. (ANDREEA ALEXANDRU / AP)

Les autorités françaises sont formelles : la menace russe de guerre hybride devient de plus en plus sérieuse. Emmanuel Macron devrait longuement revenir sur le sujet lors d'une interview diffusée sur France 2 et TF1, jeudi 24 septembre à 20 heures. La semaine dernière, le président avait déjà alerté les chefs de parti, lors d'une réunion sans précédent à l'Elysée. "La nature de l'agressivité russe et des menaces en Europe change", avait prévenu le chef de l'Etat devant la presse le même jour.

L'accusation de guerre hybride contre la Russie n'est pas nouvelle. Les actions imputées à Moscou en Europe se sont multipliées depuis le début de la guerre en Ukraine, en février 2022. On y trouve, pêle-mêle, des incursions de drones près des frontières des pays baltes, en Pologne ou en Roumanie, des opérations d'influence lors d'élections locales et nationales en Moldavie et en Allemagne, et même l'expédition de colis piégés dans plusieurs pays en juillet 2024. Les survols de drones d'aéroports et de sites sensibles sont devenus monnaie courante. "Le but de la guerre hybride est de déstabiliser au maximum son adversaire, sans en arriver à la lutte armée directe", expliquait à franceinfo Ulrich Bounat, chercheur associé à Euro Créative.

La France, elle, est surtout touchée par des campagnes de cyberattaques. L'Hexagone n'a, pour l'instant, constaté ni survol de drones dans son espace aérien et ni "sabotage majeur" imputé à la Russie, a assuré le ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez lundi. Début septembre, le ministère des Affaires étrangères avait dénoncé une "vaste opération cyber russe" touchant plusieurs pays européens.

Plusieurs opérations de déstabilisation ont cependant été menées directement sur le sol français. Il y a eu l'affaire des têtes de porcs déposées devant plusieurs mosquées de Paris en septembre 2025, ou celle des étoiles de David bleues taguées sur les murs de la capitale en 2023. Des actions reliées à Moscou, selon les autorités et plusieurs enquêtes, dont celle menée par la journaliste Marion Solletty dans le livre Les Agents du chaos.

Le but de la Russie n'a pas changé depuis le début de la guerre. "Le Kremlin veut affaiblir le soutien européen à l'Ukraine. Dès qu'un message émanant d'une capitale européenne promet son soutien à l'Ukraine, des attaques hybrides sont orchestrées contre ce pays", expose Arsalan Bilal, Chercheur au Centre de géopolitique, de paix et de sécurité de l'UiT à l'Université arctique de Norvège.

"Par le biais de ces attaques hybrides, la Russie veut adresser un message fort, à la fois aux dirigeants politiques et aux citoyens : aider l'Ukraine est trop dangereux et trop coûteux, alors n'y allez pas. Si vous vous impliquez, vous en subirez les conséquences."

Arsalan Bilal, chargé de recherche au Centre d'études pour la paix de l'Université norvégienne de l'Arctique

à franceinfo

La menace est désormais encore plus forte. "La situation sécuritaire n'est pas bonne. (…) Les données montrent que la Russie souhaite une escalade", estimait mi-septembre la cheffe de la diplomatie de l'Union européenne Kaja Kallas auprès du média public estonien ERR. "Il y a à la fois une multiplication des attaques hybrides russes, mais aussi une prise de conscience plus importante des pays d'Europe de l'Ouest", souligne Gesine Weber, chercheuse au Centre des études de sécurité de Zurich (Suisse). Elle identifie un moment de bascule "dans l'escalade" en août, avec l'affaire des drones explosifs retrouvés à l'aéroport de Leipzig (Allemagne) contre des avions ukrainiens. S'ils avaient explosé comme prévu, ils auraient probablement provoqué des pertes humaines. Début septembre, Berlin a formellement attribué l'attaque à la Russie.

Un électrochoc pour les dirigeants européens ? "Nous sommes passés tout près d'une tragédie majeure sur le sol européen. Je pense que nous aurions alors basculé dans un tout autre monde", avait déclaré début septembre à Kiev (Ukraine) le ministre français des Affaires européennes Benjamin Haddad, selon l'AFP. La preuve, selon Arsalan Bilal, qu'il "ne faut pas supposer que les futures attaques hybrides resteront sans effusion de sang. Même une cyberattaque pourrait, à l'avenir, paralyser un hôpital ou perturber la signalisation ferroviaire."

Jusqu'où ira la Russie ? La question agite autant les experts que les dirigeants européens. Le Premier ministre polonais, Donald Tusk, a prévenu mi-septembre, lors d'un discours devant le Parlement de son pays, que la Russie préparait des frappes de drones et de missiles contre les alliés de l'Ukraine, rapporte Politico. Moscou pourrait se servir d'une absence de réaction des Européens pour montrer que l'article 5 du traité de l'Otan, par lequel une nation peut demander l'assistance de l'alliance, est "plus théorique que pratique".

La possibilité d'une invasion à petite échelle du territoire de l'Otan, par exemple dans un pays balte, est débattue par les spécialistes. "C'est possible. Cela pourrait impliquer une incursion limitée, des provocations sous faux drapeau [c'est-à-dire à travers un intermédiaire] et une vaste campagne d'influence", estime auprès du Guardian Michal Koudelka, le chef des services de sécurité de la République tchèque. Un scénario qui pourrait se concrétiser "dans quelques mois", plutôt que "quelques années". "Nous ne voyons pas de signe d'une attaque imminente", tempère dans le même article Normunds Mezviets, responsable des services de sécurité lettons.

A force d'alerter, les Européens courent le risque de surjouer la menace russe. "Les évaluations des services de renseignement se transforment souvent en gros titres sensationnalistes, souligne Arsalan Bilal. Les gouvernements occidentaux doivent absolument rester vigilants, sans exagérer la menace, afin que leurs déclarations et leurs actions soient perçues comme crédibles par leurs populations."

Pointer du doigt la responsabilité de la Russie est complexe, d'autant que les autorités nient systématiquement toute intention belliqueuse. "Certaines actions peuvent être des erreurs ou des accidents. C'est toujours très difficile de nommer un coupable dans les heures ou les jours qui suivent un incident", reconnaît Arsalan Bilal.

Par exemple, il pourrait être tentant de voir l'ombre de Moscou derrière le déraillement d'un train en Normandie, le 13 septembre, possiblement causé par la présence d'un rail sur la voie. Surtout qu'un mode opératoire similaire a été utilisé quelques jours plus tard aux Pays-Bas, perturbant le trafic de nombreuses lignes ferroviaires. Mais les enquêtes sont encore en cours et une éventuelle implication de la Russie n'est pas avérée.

Cette ambiguïté fait partie de la stratégie de guerre hybride, qui vise à instiller le doute chez son adversaire pour le déstabiliser. "La réponse des sociétés occidentales doit donc être plus réfléchie et fondée sur des preuves. Elle doit s'appuyer sur des évaluations techniques et ne doit pas être précipitée", suggère Arsalan Bilal.

Le manque de confiance des populations européennes envers leurs dirigeants complique un peu plus l'équation. En France, plusieurs opposants à Emmanuel Macron ont accusé le chef de l'Etat d'arrière-pensées politiques avec ses alertes. Eric Ciotti reprochait ainsi au président de la République de mener "une opération de communication" autour des questions internationales "à la veille d'échéances électorales" sur CNews, lundi.

"C'est clair qu'il y a plus de communication de la part des dirigeants, mais je ne pense pas que ça soit forcément une mauvaise chose", répond Gesine Weber. Pour la spécialiste, il est préférable que la population soit "consciente des risques, quitte à ce que cela crée une certaine anxiété", car "cela donne aussi plus de marges manœuvres aux politiques pour agir".

"Ne rien dire et prétendre que tout va bien est beaucoup plus dangereux, car cela donne carte blanche à la Russie et complique toute action de la part des gouvernements. Ça ne rend pas la société plus résiliente aux menaces."

Gesine Weber, chercheuse au Centre des études de sécurité à Zurich (Suisse)

à franceinfo

Face à l'augmentation des menaces hybrides, les Européens tentent de s'adapter. Au niveau européen, l'UE avance sur le sujet de la défense commune, via notamment le programme Safe pour le financement d'achats d'armes en commun. L'Otan, elle, développe ses capacités d'interception des drones et déploie des soldats près de sa frontière avec la Russie. "Nous devons envoyer un message clair à Moscou : 'Nous pouvons vous punir si vous commettez un acte répréhensible'", suggère Arsalan Bilal.

"La Russie continuera de nous tester jusqu'où nous la laissons faire", prévient Gesine Weber. "On ne dissuade pas assez son action dans le domaine hybride", juge la chercheuse, qui estime la réponse à l'affaire de Leipzig "trop faible". L'Allemagne, outre une condamnation, a décidé de fermer un centre culturel russe à Berlin. "Ce n'est pas ça qui fait du mal au Kremlin", estime la spécialiste.

La question de "la dissuasion par l'empêchement" est aussi cruciale, souligne Arsalan Bilal, pour qui l'Europe doit être capable de détecter et bloquer les attaques hybrides, cyber ou non, de la Russie. "Il faut de meilleurs systèmes de surveillance, une meilleure coordination et un partage de renseignements plus efficace, ainsi qu'une sécurité renforcée pour les installations sensibles, afin qu'une attaque ne puisse pas perturber les fonctions essentielles de l'Etat ou du secteur privé", détaille le spécialiste, pour qui l'Europe "a encore du chemin à parcourir".

Fin 2025, les autorités polonaises ont accusé Moscou d'avoir tenté une cyberattaque d'ampleur contre plusieurs producteurs d'électricité. Si elle avait réussi, l'opération aurait plongé une partie du pays dans le noir. En France, Emmanuel Macron a justement annoncé vendredi la mise en place d'un plan visant à protéger les infrastructures cruciales.

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Source: Franceinfo · Fabien Jannic-Cherbonnel

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