L’affaire a eu l’effet d’une tornade. Après plusieurs semaines de polémique, l’éditeur canadien Les Éditions du Boréal a conclu, mercredi 21 octobre, que l’écrivain canado-haïtien Thélyson Orélien a bien utilisé l’intelligence artificielle pour écrire son roman "C’était ça ou mourir".
"De nouveaux éléments, confirmés au cours des derniers jours, indiquent que l’intelligence artificielle a été utilisée dans le processus d’écriture de "C’était ça ou mourir", alors que l’auteur nous avait assuré, à plusieurs reprises, ne jamais y avoir eu recours pour la création de son roman", a indiqué la maison d’édition dans un communiqué.
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Une étude externe aurait notamment révélé des "balises d’IA dans les métadonnées de certains documents."
Thélyson Orélien nie avoir fait écrire son roman par une IA, mais a reconnu auprès de Libération l’avoir utilisée lors de ses recherches. "Le livre a été écrit par moi," souligne-t-il.
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De l’ascension à la chute
Avant même sa parution au Québec, "C’était ça ou mourir" était promis à un succès international. Plus d’une vingtaine d’éditeurs étrangers en avaient acquis les droits, dont Grasset en France, qui avait remporté la mise pour 80 000 euros.
Les nominations ne se sont pas fait attendre. Les accusations non plus. Le lundi 21 septembre, alors que Thélyson Orélien est annoncé lauréat du Prix du Roman Fnac et en lisse pour le Goncourt, un compte X "Balance ton Claude" a affirmé que "le phénomène littéraire de l’année 2026" aurait été écrit "presque intégralement par une intelligence artificielle", en s’appuyant sur l’outil de détection d’IA Pangram.
Le Goncourt a retiré le roman de sa liste quelques jours après, évoquant des soupçons de plagiat révélés par la polémique. Le jeudi 22 octobre, la Fnac a indiqué à Ouest-France qu’elle comptait convoquer son jury, qui pourrait décider de retirer son prix à l’auteur.
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Thélyson Orélien, quant à lui, est rentré au Québec et n’a pas donné suite aux demandes d’interview de France 24.
Des contrôles renforcés
La controverse pousse les éditeurs à revoir leurs pratiques. Dès janvier 2027, Madrigall, le quatrième groupe éditorial français, prévoit de soumettre l’intégralité de ses manuscrits au détecteur d’IA, selon France Inter.
La holding du groupe familial présidé par Antoine Gallimard rassemble notamment les éditions Gallimard, Folio, Denoël et Minuit.
Ce ne sont pas les seules maisons à prendre des mesures anti-IA. La Martinière a intégré à ses contrats une clause qui stipule que l'auteur ne doit avoir "eu recours à aucun système d’intelligence artificielle pour la création de l’œuvre, que ce soit en tout ou une partie," comme le signale Le Monde.
Depuis le 1er octobre, les Éditions de l’Observatoire affichent pour leur part un label "100 % humain" dès les premières pages : "Vous entrez ici dans un livre sanctuaire. L’auteur s’est engagé auprès de son éditrice, de ses lecteurs et lectrices à ne pas utiliser d’IA générative, dans la rumination, dans la composition et l’écriture de l’ouvrage."
Un éditeur parisien interrogé par France 24 sous couvert d’anonymat reste toutefois sceptique sur l’efficacité de ces mesures.
"Je trouve ça très bizarre de demander à l’IA de détecter l’IA," dit-il. "C’est le serpent qui se mord la queue."
Il prévoit malgré tout de renforcer les contrôles au sein de sa maison d’édition.
"On va redoubler de vigilance, de la même manière qu’on a toujours été vigilants par rapport au plagiat," explique-t-il. "Notre précédente hantise, c’était le plagiat. À partir d’aujourd’hui, la hantise des éditeurs, ça va être l’IA."
Jérôme Attal, romancier et auteur d’une quinzaine de romans, souligne la difficulté de tracer une frontière claire entre les usages.
"Même si tu fais un roman tout seul, est-ce que les correcteurs, les correctrices ou les personnes qui vont travailler sur le texte ne vont pas, elles aussi, utiliser l’IA ?", s'interroge-t-il. "Et tu vas peut-être te faire accuser alors que toi, tu ne l’as pas utilisée...C’est très complexe."
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Entre rejet et adaptation
L’IA ne suscite pas uniquement du rejet. Créé cette année, le Prix Pascal entend récompenser "la meilleure œuvre de fiction écrite par un auteur et son agent IA". Son site pose la question : "L’IA est déjà dans les ateliers d’écriture, dans les manuscrits, dans les librairies, souvent en silence. Le Prix Pascal pose la question à voix haute : qu’est-ce qu’une œuvre quand l’auteur et la machine collaborent ?"
À l’origine du prix, un certain Philippe Rodriguez, qui n’est issu ni du monde littéraire ni du journalisme : il est spécialiste des fusions-acquisitions, d'après Les Échos.
Jérôme Attal se montre réservé. "Je sais qu’en tout cas, moi, en tant que lecteur, je n’ai pas envie de lire ça", dit-il.
D’autres auteurs expriment leur opposition. Le 30 septembre, un collectif d’auteurs a dénoncé dans une tribune publiée par Télérama les promoteurs d’une littérature mêlant l’écriture humaine à l’IA, estimant que le seul gagnant serait le technocapitalisme. Parmi les signataires figurent de grands noms de la littérature, dont Mohammed Mbougar Sarr, Claire Berest et Victor Dumiot.
Pour l’éditeur anonyme interrogé par France 24, l’IA ne pourra pas définitivement remplacer la créativité humaine. "La création restera humaine," affirme-t-il.
Jérôme Attal, de son côté, compte continuer à écrire sans intelligence artificielle. "Le vrai bonheur, il faut le prendre dans la création", dit-il.
Source: France 24 · Anaëlle JONAH
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