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Tribune

Jean de Saint-Cheron

Ecrivain

Le prix littéraire Pascal, qui prend le nom du philosophe du XVIIᵉ siècle, confond le calcul avec la fabrique d’une œuvre d’art, car une machine n’éprouve pas le besoin d’écrire, estime l’écrivain Jean de Saint-Cheron, dans une tribune au « Monde ».

Publié aujourd’hui à 16h30 Temps de Lecture 3 min.

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L’éditeur Frédéric Martin, patron des éditions Robert Laffont, a annoncé, lundi 26 octobre, la publication prochaine d’un livre écrit avec l’intelligence artificielle (IA) générative. Voici donc un premier prétendant à l’incompréhensible prix Pascal, créé mi-octobre. Mais avoir donné le nom de Pascal à un concours d’utilisation de l’IA est-il une erreur ou une farce ? Ses créateurs ont-ils lu ne serait-ce qu’une fois le fragment des trois ordres dans les Pensées (Le Guern 290, Lafuma 308, Sellier 339) ? Quel rapport entre la pascaline [la machine à calculer qu’il a inventée] et la littérature ? Aucun. Jamais une machine, qui est un corps matériel, ne pourra penser. C’est une confusion des ordres.

Ainsi que l’a relevé le pascalien Laurent Thirouin [professeur de littérature française du XVIIe siècle] dans le journal La Croix, un texte « littéraire » engendré par une IA – ne serait-ce que partiellement – comporte de facto des propositions vides de sens, puisqu’elles ne correspondent pas à la perception humaine, intime, de la vérité par un auteur : « L’énoncé en lui-même n’a d’autre valeur que celle que lui confère son auteur, en en percevant intimement la vérité. » Ainsi « le détournement est[-il] trop grossier et la captation d’héritage indécente. Pascal est certes l’inventeur d’une intelligence machinale ; il est aussi le premier à en avoir vu les limites et à en avoir signalé les faux-semblants. (…) Si le produit d’une IA remporte le prix Pascal, inutile de préciser que ce sera par antiphrase. »

Mais au-delà de la trahison de Pascal, il faut se demander d’urgence ce que signifie la création de ce prix, dont les fondateurs confondent le calcul avec la fabrique d’une œuvre d’art. Car ils ne sont pas les seuls à commettre une telle bévue. Lors d’une table ronde, le 14 octobre, devant la commission des affaires culturelles de l’Assemblée nationale, l’essayiste Samuel Fitoussi s’est rendu coupable d’une confusion comparable. Il affirmait que bientôt la machine « saura adopter un style singulier et profond (…), [que] tout ce que nous prenons aujourd’hui pour la signature du génie littéraire humain deviendra reproductible (…), et [que] les écrivains qui nient cela (…), qui s’imaginent qu’ils disposent d’un je-ne-sais-quoi dont la machine serait à jamais privée, font penser aux mathématiciens naïfs d’il y a six mois ».

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Source: Le Monde · Jean de Saint-Cheron

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