Inspirée de l'affaire des disparus de Mourmelon, dans les années 1980, cette série retrace trente ans de combat de la mère d'un soldat.
France Télévisions - Rédaction Culture
Publié le 30/10/2026 06:00
Temps de lecture : 9min
Jocelyne Veyrades est une mère de famille modeste dont le fils, Gilles, jeune appelé du contingent, disparaît en 1981 à l'occasion d'une permission. Les autorités militaires privilégient la piste d'une désertion, mais Jocelyne rejette cette hypothèse et se lance dans une lutte acharnée pour comprendre ce qui est arrivé à son fils. Les années suivantes, plusieurs autres appelés disparaissent dans les mêmes circonstances. Face au silence de l'institution militaire et à l'immobilisme de la justice, Jocelyne décide de fédérer les familles des disparus pour faire avancer les recherches.
L'actrice Alix Poisson interprète le rôle principal de cette série qui retrace trente ans d'enquête sur l'affaire des disparus de Mourmelon à travers le combat d'une mère. Les Disparus des Argonnes, qui a obtenu le prix de la meilleure série dramatique au Festival de La Rochelle, est diffusée à partir du 30 octobre sur France.tv.
Franceinfo Culture : S'il y avait un mot, un adjectif, pour définir Jocelyne, cette mère de famille qui se lance à la recherche de son fils disparu, ce serait lequel ?
Alix Poisson : Jocelyne, c'est une amazone, c'est une guerrière. Elle se dit : "Si je dois en mourir, j'en mourrai." Plus rien ne lui fait peur. Elle a déjà vécu le pire. Ce que je trouve hyper beau, c'est que dans son combat, il y a effectivement le drame d'avoir perdu son fils : elle veut savoir où il est, elle veut retrouver son corps pour faire son deuil. Mais son combat est beaucoup plus large que ça. Et ce qui est magnifique, c'est qu'au début, elle ne le sait pas. Plus elle met le doigt dedans, plus elle se rend compte qu'en fait, il n'y a pas que son fils, il y a aussi tous ceux à qui il a pu arriver quelque chose de semblable, tous ceux qu'on n'a pas entendus, tous ceux qu'on n'a pas crus... Elle fait face à des institutions qui ferment les yeux, qui ne réagissent pas à la hauteur de l'événement, et elle réalise à quel point ça devient politique ce qu'elle est en train de faire.
Le fait que ce soit une histoire vraie, est-ce que cela vous a mis une pression par rapport aux personnes qui ont vraiment existé ?
J'ai déjà fait plusieurs fictions inspirées de la réalité. Il y a forcément une responsabilité parce que les gens peuvent exister encore et que ça a bouleversé leur vie. On a envie de porter leurs paroles plus haut, plus fort, le plus dignement possible. Après, cette affaire s'est déroulée dans les années 1980. On s'est aperçu qu'il y avait des gens pour qui ce fait divers était très net, mais qu'il y avait aussi des générations plus jeunes qui ne voyaient pas du tout de quoi il s'agissait. Donc il y avait, certes, une responsabilité, mais personnellement, j'ai quand même traité Jocelyne comme un personnage.
Vous êtes-vous imaginée ce que vous auriez fait dans son cas ?
Non, c'est impossible. Ce sont des réalités impossibles à rejoindre. Parfois, il pouvait m'arriver de m'arrêter et de me dire : mais c'est incroyable de faire ça, c'est extraordinaire ! Est-ce que j'en aurais été capable ? En fait, c'est impossible de le savoir tant que ça ne vous arrive pas… Il y en a qui vont s'effondrer totalement, d'autres qui vont se battre et en faire une raison de vivre, mais de toute façon, je crois que dans ce cas, on va à l'essentiel.
Est-ce que vous connaissiez ce fait divers ? Qu'est-ce que vous aviez en tête ?
J'en avais entendu parler un peu, parce que notamment je suis fan d'Affaires sensibles. Si mes souvenirs sont bons, il y avait eu une émission sur les disparus de Mourmelon. Mais je ne le connaissais pas tant que cela. L'intérêt de cette série, c'est que cette fois, on voit l'affaire par le prisme des victimes. Comme les faits relevaient du viol et qu'en plus, c'étaient des hommes et des militaires qui étaient touchés, il y a eu une double chape de plomb. C'était donc très important d'en parler.
Le fait divers, on le retrouve dernièrement dans vos derniers projets. Est-ce que c'est une matière à part pour vous ?
Je trouve que ça raconte notre monde, et donc ça m'intéresse. Je me rappelle très bien des émissions "Perdu de vue", que j'ai regardées quand j'étais petite. Mais pour la série, je voulais que ça parte de l'intérieur. Je me demandais comment se sentait cette femme, issue de ce milieu-là, qui n'était peut-être jamais venue à Paris, qui n'avait peut-être jamais bougé de là où elle habite et qui était obligée de se retrouver sur ce plateau-là avec quatre caméras braquées sur elle et un présentateur, certes, très bienveillant, mais qui était là pour faire un peu de sensationnalisme... C'est ça qui m'intéressait.
Et puis il y a l'institution militaire contre laquelle elle se bat. Au début, tout le monde est contre elle. Comment êtes-vous rentrée dans cette forme de solitude ?
Ce sont des solitudes qu'on connaît tous : parce que la personne qui est en face de vous a été déclarée comme "sachante", vous ne pouvez rien dire en face. Il y a par exemple un rapport hiérarchique à la médecine qui est assez étrange parfois : on n'ose plus poser une question ou dire qu'on n'a pas compris… Elle défie cette autorité, non pas parce qu'elle est plus brave que les autres, mais parce que c'est son fils qui est en jeu. Autour d'elle, il y a des gens, même très proches, dont son mari Fernand, qui sont encore dans un rapport de soumission, parce qu'ils ressentent de l'illégitimité sociale. Elle n'est pas plus intelligente que Fernand. C'est juste que là, c'est son ventre qui parle, c'est tout.
Mais ce rapport évolue avec le temps. Il y a cette fameuse scène où elle rencontre la juge par exemple...
Au départ, quand elle va voir le colonel, elle est sans armes. Donc elle se fait croquer toute crue. Mais quand elle va voir la juge à la fin, il y a des répliques qui sont extraordinaires parce qu'à un moment elle lui dit : "Vous voyez, moi aussi je connais le dossier." Parce que ça fait trente-cinq ans qu'elle est dessus et en fait, elle a acquis sa légitimité. Elle connaît en effet très bien son dossier. Dans cette tragédie ultime qu'elle traverse, Jocelyne grandit très fort, parce qu'elle n'a pas le choix. Au début, on la voit écrire aux juges, aux magistrats, au procureur de la République et elle n'est pas sûre d'elle. Elle demande à l'un de ses fils s'il y a des fautes d'orthographe. Au fur et à mesure, elle acquiert les outils et les armes pour se défendre, et c'est ça qui est génial.
Un mot sur Félix Moati qui est votre partenaire à l'écran et qui joue le rôle du policier chargé de l'enquête...
Effectivement, ce lien entre les deux est très beau et raconte un truc qui existe souvent dans les affaires longues. Il y a des policiers qui sont hantés par des affaires toute leur vie et qui développent des liens avec les familles. Moi, je trouve ça bouleversant que ce soit lui qui vienne à la fin pour lui annoncer que le suspect s'est pendu et qu'il n'y aura pas de procès. C'est lui qui vient, alors qu'il n'est plus en charge de l'affaire, parce qu'il a pris sa retraite. Quand vous êtes policier, quand vous êtes avocat et que vous voyez des choses qui ne se résolvent jamais, ou des gens qui n'avouent jamais, ou des corps qu'on ne retrouve jamais, ou des secrets qu'on ne dévoilera jamais, ça vous ébranle profondément.
On suit votre personnage pendant trente ans, en quoi c'est intéressant pour vous, pour le jeu ? Est-ce quelque chose que vous avez déjà fait ?
C'est assez rare, c'est vrai. J'ai toujours aimé au théâtre avoir des faux corps, des prothèses, des masques. J'ai adoré travailler à la Commedia dell'Arte. En fait, sur cette série, on a surtout travaillé sur la voix et sur la fatigue. Au début, on me demandait d'être un bulldozer, une espèce de bulldozer taiseux qui avance. Mais après, il fallait qu'on sente qu'elle avait fait beaucoup de repassage, beaucoup de ménage pour survivre, beaucoup de petits boulots… Et puis à la fin, elle a perdu Fernand, les enfants ne sont plus à la maison, elle est toute seule. Il fallait qu'on sente cette fatigue.
Qu'est-ce qui a été le plus difficile à jouer pour vous ?
Mais tout ! C'est-à-dire qu'il y avait quand même des scènes où j'arrivais en me disant : je ne sais pas si je vais la passer, celle-là. C'est vraiment un petit saut en parachute. La scène où elle cherche son fils à l'hippodrome et où tout à coup elle hurle pour la première fois, franchement, avant de la faire, je me disais : mais je ne sais pas du tout comment je vais la faire. Donc ça fait très peur. Mais après, on sait aussi que le cadre et la lumière qu'ils vont choisir racontent autant que ce qu'on fait. Donc, d'une certaine façon, on ne porte pas tout, tout seul. Et d'ailleurs, le choix qu'ils ont fait sur cette scène est très beau : on est en haut des marches et il y a le ciel derrière nous, c'est très bizarre. On a l'impression que c'est une espèce de cauchemar, ou de rêve, on est sur un fond blanc, ce n'est presque plus réel…
Il y a une autre scène à la fin, où ma petite fille qui est devenue grande est en train de jouer du violoncelle et moi, je suis en train de coudre. Dans le scénario, il était écrit qu'elle cousait et que le fait d'entendre sa petite fille qui jouait du violoncelle et qu'il y ait de la musique dans la maison et qu'il y ait une passation de génération, cela l'apaisait. Et donc on la tourne comme ça. Et le réalisateur vient me voir et me dit : "J'aimerais bien qu'on en essaie une où en fait, tout à coup, ce violoncelle, ça lui rappelle tellement son fils qu'elle pleure en silence à chaudes larmes." Si on m'avait dit deux jours avant, il va falloir que tu pleures, je me serais dit : comment je vais faire ? Alors que là, j'ai été obligée de me connecter au présent, j'avais juste à écouter le morceau de violoncelle… Je ne sais même pas s'il a gardé la version où je pleure finalement. Ça fait très peur, mais en même temps, c'était grisant à jouer.
Les Disparus des Argonnes, série en 4 épisodes de 52 minutes, créée et écrite par Julie Peyr, Safy Nebbou et Mary Arnaud, avec Alix Poisson, Félix Moati, Vincent Deniard, Xaverine Lefebvre... Sur France.tv à partir du 30 octobre 2026.
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Source: Franceinfo · Carine Azzopardi
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