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Publié le 01/11/2026 07:38

Temps de lecture : 7min

Tad Hopp, un Américain ayant quitté la Californie, dans son nouveau quartier d'Amsterdam (Pays-Bas), le 19 octobre 2026. (VALENTINE PASQUESOONE / FRANCEINFO)
Tad Hopp, un Américain ayant quitté la Californie, dans son nouveau quartier d'Amsterdam (Pays-Bas), le 19 octobre 2026. (VALENTINE PASQUESOONE / FRANCEINFO)

Au moins 180 000 Américains ont quitté les Etats-Unis en 2025, et nombre d'entre eux l'ont fait pour fuir le retour de Donald Trump. Des agences se sont même montées pour les aider, comme aux Pays-Bas, où certains de ces expatriés confient leur soulagement à la veille des élections de mi-mandat.

Sous un ciel gris d'automne, une poignée d'Américains montent à bord du bateau dirigé par Vincent, fin connaisseur des canaux d'Amsterdam, aux Pays-Bas. Le guide affable, épris de jazz, offre couvertures et anecdotes locales à un couple du Tennessee et au duo qui les accompagne, Reece et sa sœur. Le retraité de 65 ans n'est plus tout à fait un touriste. "Qu'est-ce qui vous attire le plus ici ?", l'interroge Vincent, cheveux poivre et sel et large sourire. "Les lois sur l'immigration : c'est l'une des destinations les plus accessibles aux Américains." Reece n'a pas tranché, mais son départ du Maryland, aux Etats-Unis, se profile. Et Donald Trump n'y est pas pour rien.

"Vais-je partir ? Tout dépendra des élections de mi-mandat."

Reece, Américain réfléchissant à s'installer aux Pays-Bas

à franceinfo

A son image, nombre d'Américains envisagent d'émigrer vers l'Europe depuis le retour au pouvoir du dirigeant populiste. Reece, bouc et fins cheveux blancs, attend de voir si une majorité démocrate se dessine au Congrès après les midterms, organisés mardi 3 novembre. Bien d'autres ont déjà franchi le pas. Parmi les plus de 180 000 citoyens américains qui ont quitté leur pays en 2025, d'après un décompte du Wall Street Journal basé sur seulement 15 pays, impossible de savoir combien l'ont fait pour des raisons liées au retour de Donald Trump. Mais, selon le journal, ce nombre d'expatriations est inédit. Cette même année, près de 6 700 Américains ont tenté une demande de résidence pour étudier, travailler ou rejoindre des proches aux Pays-Bas, d'après le média public néerlandais NOS. Du jamais vu depuis au moins dix ans.

D'un canal à l'autre, Vincent évoque les pignons des maisons typiques du cœur d'Amsterdam, aux briques parfois recouvertes de lierre. Les quais pavés, les multiples péniches et vélos le long de l'eau complètent ce paysage de carte postale. "Vous voyez ce bâtiment affreux au loin ? C'est notre mairie", s'amuse le guide sous les rires du groupe. Reece, bonnet sur la tête, est en repérage aux Pays-Bas depuis trois jours. L'ingénieur n'en est pas à son premier essai : un peu plus tôt cette année, il a passé un mois et demi en Irlande, autre option dans son projet d'expatriation.

Dans le centre d'Amsterdam (Pays-Bas), le 20 octobre 2026. (VALENTINE PASQUESOONE / FRANCEINFO)
Dans le centre d'Amsterdam (Pays-Bas), le 20 octobre 2026. (VALENTINE PASQUESOONE / FRANCEINFO)

"Je suis triste d'en arriver au point où je ne souhaite plus vivre dans mon pays", confie d'une voix posée l'Américain, "extrêmement déçu par la direction que prennent les Etats-Unis". Donald Trump, à ses yeux, "ne se sent plus contraint par la Constitution". Reece rejoint le constat de l'organisation Human Rights Watch, qui atteste d'un "glissement assumé vers l'autoritarisme" outre-Atlantique. Le retraité voit un parallèle entre la trajectoire de son pays et celle de "l'Allemagne des années 1930". "Je ne veux pas vivre dans un tel contexte", dit-il.

Jana Sanchez, à ses côtés sur le bateau, a acté son départ le soir de l'élection présidentielle, le 5 novembre 2024. L'Américaine, mariée à un Néerlandais, avait déjà vécu entre Londres et Amsterdam avant de rejoindre le Texas, il y a une dizaine d'années. En 2021, cette démocrate s'était lancée, sans succès, dans la course pour un siège à la Chambre des représentants, espérant "faire partie de la solution" face au trumpisme. "J'étais dévastée de voir Donald Trump réélu. La démocratie américaine n'allait pas survivre."

"Après l'élection, j'ai publié un message sur Facebook annonçant que je partais. Une centaine de personnes m'ont demandé comment elles pouvaient faire de même."

Jana Sanchez, Américaine installée aux Pays-Bas et cofondatrice de GTFO Tours

à franceinfo

Depuis, l'expatriée a lancé avec Bethany Quinn les tours GTFO, abréviation de "Get the fuck out" – en français, "Cassez-vous, putain". Aux Pays-Bas ou en ligne, le tandem aide des Américains à dessiner une nouvelle vie en Europe, pour un coût allant d'une centaine à environ 2 000 euros. "Pour moi, la plupart de mes clients sont des réfugiés politiques", tranche Jana Sanchez. "Ils ne se seraient pas lancés si Donald Trump n'était pas au pouvoir."

Jana Sanchez et Bethany Quinn, de l'organisation GTFO Tours, le 19 octobre 2026 à Amsterdam (Pays-Bas). (VALENTINE PASQUESOONE / FRANCEINFO)
Jana Sanchez et Bethany Quinn, de l'organisation GTFO Tours, le 19 octobre 2026 à Amsterdam (Pays-Bas). (VALENTINE PASQUESOONE / FRANCEINFO)

En 18 mois, GTFO a aidé directement plus de 60 Américains à partir. Jeunes entrepreneurs et salariés progressistes, femmes s'approchant de la retraite... L'expatriation requiert un certain niveau de ressources et d'épargne. "Nous aidons aussi des familles avec des enfants LGBT+, pointe Bethany Quinn. Beaucoup d'Américains queer regardent vers l'étranger." Erik Olsen, qui conseille aussi des Américains sur le départ après avoir été l'un d'eux, voit de près cette peur. "Des amis russes me disent qu'ils quitteraient la Russie si leur enfant était LGBT+. J'ai 54 ans, et j'entends pour la première fois ce genre de paroles au sujet des Etats-Unis."

Près des canaux, mais loin des touristes, Tad Hopp donne rendez-vous au café à l'entrée de sa nouvelle rue. Un troquet dans son jus aux vieilles tables en bois, affichant d'anciennes photos et de nombreuses affiches culturelles aux murs. Cet Américain élancé et discret de 42 ans a pris ses quartiers à Amsterdam il y a près d'un an, laissant derrière lui "une vie géniale" à San Francisco. Une communauté, deux chats, un travail de soutien auprès de personnes séropositives. Son mari, aussi – mais Bob, qui voulait épargner avant le grand saut, posera bientôt ses valises ici. Le soir de la présidentielle de 2024, "son cerveau ne s'est pas mis en mode panique, se souvient Tad Hopp. Le mien, si."

Quand Donald Trump revient à Washington, Tad Hopp pressent qu'il "va vraiment faire ce qui lui chante". Le Californien, très critique du républicain, se voit "devenir une cible" pour ses opinions publiques. Il anticipe des coupes budgétaires dans son secteur, comme des attaques contre le mariage pour tous ; Donald Trump, relève USA Today, a tenu des propos contradictoires sur le sujet. Et le ministère de la Justice commence à cibler des opposants politiques, rappelle Human Rights Watch.

"C'était très difficile de partir, mais je sais que c'était la bonne décision. J'ai ressenti un soulagement immédiat à la sortie de l'avion."

Tad Hopp, Américain vivant depuis près d'un an à Amsterdam

à franceinfo

En foulant le sol néerlandais, le jeune quadra doit obtenir un permis de séjour Daft, porte d'entrée privilégiée pour les Américains aux Pays-Bas. Le permis, qui tient son nom d'un traité d'amitié néerlando-américain, demande d'avoir une épargne de 4 500 euros et de lancer une activité. "Il s'agit vraiment d'un accès très facilité, 90% de mes clients optent pour Daft, confirme Erik Olsen. Et la quasi-totalité d'entre eux viennent pour des raisons politiques."

"Je déteste l'administratif, et c'était vraiment très simple", témoigne Tad Hopp. L'année qui s'est écoulée depuis l'a moins été. Les économies de l'Américain ont fondu, dit-il, et la distance avec Bob a pesé. "Je me suis senti très seul, à un point que je n'avais jamais connu aux Etats-Unis." L'expatrié construit un premier cercle d'amis, apprend le néerlandais. Il retrouve des facettes de San Francisco à Amsterdam, entre la place de la tech et celle de la nature. "J'ai encore deux maisons", confie-t-il, le regard souriant. "Quand mon mari arrivera, Amsterdam sera mon seul chez moi."

Laura, originaire de New York, le 20 octobre 2026 dans le centre d'Amsterdam (Pays-Bas). (VALENTINE PASQUESOONE / FRANCEINFO)
Laura, originaire de New York, le 20 octobre 2026 dans le centre d'Amsterdam (Pays-Bas). (VALENTINE PASQUESOONE / FRANCEINFO)

Dans l'hypercentre, Laura traverse l'un de ses quartiers préférés d'Amsterdam. Trouver un logement ici serait idéal, loin de la sous-location excentrée des dernières semaines. "J'adorais mon appartement à Brooklyn, la vue était incroyable", dépeint Laura, membre du réseau de GTFO Tours. Cette personne transgenre, thérapeute et activiste, a fui une ville pourtant refuge, New York. Un départ inévitable à ses yeux, face aux multiples paroles et actes transphobes de la Maison Blanche. Dès son investiture, Donald Trump ne reconnaît que "deux sexes, masculin et féminin", définis à la naissance. Il ordonne que les femmes trans en prison logent avec des hommes, cherche à les exclure de l'armée et cible les soins de transition pour adolescents, égrène le New York Times. Laura a commencé à craindre des arrestations au sein de sa communauté.

"Je me réveillais chaque matin avec une terreur viscérale. J'avais peur en marchant dans la rue."

Laura, qui a fui les Etats-Unis pour les Pays-Bas

à franceinfo

Un matin printanier, il y a six mois, change la donne. "Ce jour-là, je me réveille en me disant que je n'ai pas à rester", décrit Laura, un pin's contre la transphobie épinglé au veston. Les mois qui suivent sont comme "un deuil", entre l'annonce aux proches et les nombreux tris dans ses affaires. Laura, qui avait "envie de vivre dans une nouvelle culture" depuis des années, dit au revoir à un demi-siècle de souvenirs. "J'ai quitté mon pays, mes restaurants et galeries d'art préférées, mes amis", confie cette personne exilée, un brin nostalgique du métro new-yorkais. "Je ne retournerai pas là-bas. Etre dans un endroit que je comprends me manque, mais ma vie ici ne tourne plus autour du fait d'être trans."

Ce soir d'octobre, Laura rejoint d'autres Américains dans une vaste brasserie d'Amsterdam, où un spectacle de stand-up se prépare. L'"happy hour" organisé par Jana Sanchez et Bethany Quinn réunit dans une lumière tamisée des expatriés de l'ère Trump. Bière à la main, Laura y croise Reece, un couple envisageant également de s'installer et Andrew, récemment arrivé de Chicago. "Je peux t'envoyer le contact d'une personne avec qui on travaille", glisse l'Américain à Laura au sujet de sa recherche de logement. Le duo, qui a en commun le métier de thérapeute, sympathise d'emblée.

Bethany Quinn et Andrew discutent avec d'autres Américains lors d'un "happy hour", le 19 octobre 2026 à Amsterdam (Pays-Bas). (VALENTINE PASQUESOONE / FRANCEINFO)
Bethany Quinn et Andrew discutent avec d'autres Américains lors d'un "happy hour", le 19 octobre 2026 à Amsterdam (Pays-Bas). (VALENTINE PASQUESOONE / FRANCEINFO)

Pour Andrew et sa femme, "l'élément déclencheur" remonte au tournant de l'année 2026. Le couple observe à Chicago les raids de la police de l'immigration (ICE), concrétisation de l'objectif d'expulsions massives de Donald Trump. "C'était déjà assez effroyable comme ça", assure l'Américain, la carrure imposante. "ICE est ensuite arrivée dans le Minnesota, et deux personnes ont été tuées dans la rue." Renée Good meurt le 7 janvier à Minneapolis, abattue par un agent de l'ICE. Alex Pretti, mobilisé comme elle contre ces raids, est tué 17 jours plus tard.

"Cela ressemblait au début d'un nouveau chapitre complètement détraqué. Nous nous sommes regardés avec ma femme et nous nous sommes dits : 'Appelons un agent immobilier'."

Andrew, expatrié américain aux Pays-Bas

à franceinfo

Les premières semaines aux Pays-Bas, mentalement, sont tourmentées. "Pendant un ou deux mois, j'étais profondément déprimé", souffle Andrew. L'Américain veut aujourd'hui regarder de l'avant, même s'il a tant laissé outre-Atlantique. "J'aurai toujours le sentiment qu'une partie de moi manque ici. Mais je m'y vois construire une belle vie."

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Source: Franceinfo · Valentine Pasquesoone

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