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Tribune

Denis Salas

Magistrat honoraire et essayiste

Dans une tribune au « Monde », l’essayiste Denis Salas explique pourquoi la fonction de magistrat ne réduit plus les juges au silence après que les avocats de Marine Le Pen ont saisi le Conseil supérieur de la magistrature. Ils estiment que le haut magistrat Didier Guérin a violé son devoir de réserve.

Publié aujourd’hui à 18h00 Temps de Lecture 4 min.

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Longtemps la présence du juge dans l’espace public fut inexistante. Officiant d’un rituel obscur, il ne parlait jamais à la presse, fuyait les caméras et le regard de l’opinion publique. Il restait cet « exécutant muet de la volonté générale » qu’y voyait Jean-Jacques Rousseau. Dans cette culture politique, la question de sa liberté d’expression ne se posait pas. La parole d’un juge dont le comportement déplaisait était pensée dans le registre d’une subversion passible de poursuite disciplinaire.

Prolongeant cette longue histoire, voilà qu’est contestée aujourd’hui l’analyse d’un haut magistrat honoraire, Didier Guérin, qui affirme, arguments à l’appui [le 27 octobre, dans un entretien au Monde], l’inéligibilité de Marine Le Pen candidate à l’élection présidentielle. Comment, s’étonnent les avocats de cette dernière, peut-il violer son devoir de réserve et « compromettre l’image d’impartialité et de neutralité » de l’institution en exprimant un point de vue partisan ? Les voilà qui saisissent le Conseil supérieur de la magistrature (CSM), organe chargé de juger les plaintes des justiciables et la discipline des magistrats.

Pour comprendre le sens de ce débat, il importe de mettre en lumière le processus largement méconnu qui a permis de faire émerger la parole du juge dans notre démocratie. Un corps de fonctionnaire anonyme gouverné par l’exécutif et chargé d’appliquer strictement la loi : c’était l’image du juge telle que Rousseau et les hommes de 1789 l’avaient conçue. Le syndicalisme judiciaire dans les années 1970, puis, dans les années 1990, leur rôle dans les affaires politico-financières révèlent une tout autre image des juges. En portant atteinte aux immunités politiques, ils découvrent leur capacité d’action collective en même temps qu’une forme d’expression publique.

Il faut y voir le renouvellement de générations, la part croissante du droit dans la vie sociale et le rôle des collectifs qui portent une nouvelle identité. Comment défendre ces valeurs que sont l’impartialité et l’indépendance sans organisation collective, sans solidarité, sans conscience d’un rôle politique à jouer ?

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Source: Le Monde · Denis Salas

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