Après les affrontements au sol ou les combats dans les airs, un nouveau front semble s’ouvrir en Ukraine… sous terre. "L’armée ukrainienne a décidé de combattre les Russes aussi dans des gazoducs souterrains désaffectés" aux alentours de la ville de Koupiansk, située dans le nord-est de l’Ukraine, a raconté le New York Times dans un reportage publié vendredi 30 octobre.

Depuis une dizaine de jours, l’armée ukrainienne a décidé de montrer à plusieurs médias occidentaux ses efforts pour prendre le contrôle d’un gazoduc qui passe sous la rivière Oskil et traverse cette ville que l’armée russe tente d’occuper.

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Kiev a lancé en octobre l’opération "Veles" que le président Volodymyr Zelensky a décrite, mardi 27 octobre, comme un "grand succès". Une campagne militaire durant laquelle des soldats ukrainiens, spécialement entraînés et équipés pour survivre sous terre, ont avancé pendant 15 kilomètres le long de ce gazoduc d’1,2 mètre de diamètre afin d’en sécuriser l’accès. Ils auraient réussi à "éliminer" une centaine de combattants russes et à en capturer une trentaine lors d'affrontements dans ce réseau souterrain, a affirmé Volodymyr Zelensky.

"À ma connaissance, c’est le premier exemple d’une opération d’envergure dans un gazoduc ou un tunnel souterrain du côté ukrainien", souligne Huseyn Aliyev, spécialiste de la guerre en Ukraine à l’université de Glasgow.

Une tactique gagnante des Russes

Les Ukrainiens n'ont pas inventé cette tactique, ils n’ont fait que "retourner cette stratégie contre l’armée russe qui l’a utilisée auparavant", a souligné le président ukrainien.

En réalité, Moscou a tiré profit d'un réseau souterrain de gazoducs et de canalisations suffisamment larges pour que des soldats puissent les emprunter "depuis janvier 2024, avec une opération qui a permis aux forces russes de s’infiltrer derrière les lignes de défense ukrainiennes au sud de la ville d’Avdiivka dans la région de Donetsk", souligne Will Kingston-Cox, spécialiste de la Russie et de la guerre en Ukraine à l'International Team for the Study of Security (ITSS) Verona.

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L’armée russe a utilisé à nouveau cette tactique lors de la bataille pour le contrôle de Koursk, puis dans la région de Koupiansk où les Ukrainiens ont décidé de se battre pour chaque mètre de gazoduc.

Cette stratégie "repose sur le fait qu’il existe un vaste réseau de gazoducs et autres canalisations, qui ne sont plus en service depuis que le gaz russe ne transite plus par l’Ukraine dans ces conduits", explique Ryhor Nizhnikau, spécialiste de l’Ukraine à l'Institut finlandais des affaires internationales.

"Au départ les Ukrainiens se moquaient des Russes"

Ces réseaux souterrains existent aussi bien dans la région de Kharkiv que dans celles de Lougansk, Donetsk et un peu dans celle de Zaporijjia, précise cet expert. Dans les zones urbaines, qui ne sont pas traversées par des gazoducs, "les Russes ont fait de même avec le réseau d’évacuations et d’assainissement des eaux", assure Gustav Gressel, analyste des questions militaires pour l'Académie nationale de défense autrichienne.

"Les Russes disposent d’une aussi bonne connaissance de la configuration de ce système souterrain que les Ukrainiens puisque la plupart de ces canalisations ont été construites durant l’époque soviétique", explique Ryhor Nizhnikau.

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Au départ, "les Ukrainiens se moquaient de cette approche, la jugeant trop dangereuse et vouée à l’échec"; note Huseyn Aliyev. Les forces ukrainiennes jugeaient qu’il suffisait d'attendre les soldats ennemis à leur retour en surface.

Mais les succès russes à Avdiivka ou Koursk ont amené Kiev a réviser son jugement sur la pertinence de passer sous terre pour surprendre l’adversaire. En septembre 2025, le média d’investigation indépendant russe iStories a enfoncé le clou, dévoilant la manière dont la Russie se préparait à utiliser le gazoduc dans la région de Koupiansk pour une offensive de plus grande ampleur. L’armée y stockait notamment des munitions et des vivres afin d’en faire une véritable "route" alternative pour envahir Koupiansk.

À l’abri des drones

"Il devient évident que plus la guerre avance, plus les passages souterrains représentent un véritable nouveau front", assure Ryhor Nizhnikau. Il faut, en effet, trouver des moyens d’avancer ou de contre-attaquer. Pas facile en surface lorsque le front est gelé. Surtout, "les troupes en terrain dégagé sont immédiatement repérées par les drones ennemis et prises pour cible", assure Will Kingston-Cox.

La menace permanente des drones a rendu intéressantes ces voies alternatives souterraines, pourtant très étroites et parfois dangereusement car chargées en gaz. "Au moins, c’est plus prévisible pour les soldats qui n’ont pas à craindre la possibilité d’une attaque de drone impossible à anticiper en surface", souligne Ryhor Nizhnikau.

Il n’est, en outre, pas possible d’envoyer des drones dans ces galeries "car les drones télécommandés perdent rapidement le signal, et ceux qui sont reliés à des fibres optiques peuvent difficilement manœuvrer dans les virages et conduits étroits", explique Gustav Gressel.

C’est donc en grande partie par nécessité que l’espace souterrain commence à prendre de plus en plus de place dans la guerre en Ukraine. Mais, cette approche "ne pourra jamais représenter davantage qu’une tactique de soutien à l’effort principal des deux armées", assure Ryhor Nizhnikau.

D’abord, parce que "dans de nombreuses zones de la ligne de front, il n’y a pas de réseau de canalisations exploitable suffisant", souligne Huseyn Aliyev.

Ensuite, parce qu’ils sont rarement suffisamment larges pour permettre le passage d’un nombre important de soldats et de matériel pour une offensive majeure", précise Will Kingston-Cox. Enfin, lorsqu’ils réapparaissent à la surface, "ils ne peuvent sortir que par petits nombres, ce qui les rends très vulnérables si l’ennemi les a repérés", explique cet expert.

Il n’empêche que comme éléments de surprise dans des zones précises, "il peut permettre de débloquer une situation", estime Will Kingston-Cox. Jusqu’à présent, c’était essentiellement les forces russes qui s’en servaient. Avec l'opération "Veles" dans la région de Koupiansk, les Ukrainiens veulent démontrer qu’ils sont prêts à affronter l’ennemi sur n’importe quel terrain.

Source: France 24 · Sébastian SEIBT

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