La rencontre avec un groupe de vétérans de l’armée israélienne a finalement lieu dans le hall des départs de l’aéroport Ben Gourion de Tel Aviv. Âgés de 20 à 50 ans, ils sont heureux de se retrouver, s’embrassent en riant et se distribuent des claques dans le dos.

Depuis un an, ces 18 hommes forment un groupe de parole et d’entraide. Suivis par une équipe de psychologues, ils sont tous atteints de trouble de stress post-traumatique (TSPT, ou PTSD selon l'acronyme en anglais), à divers degrés. À l’invitation des donateurs qui ont financé ce programme, ils se rendent tous ensemble à New York pour une semaine.

La plupart d’entre eux ne souhaitent pas nous parler mais Lior Tapicer, un blond baraqué au large sourire, s’approche pour nous confier à voix basse : "Ils sont tous fous, je les adore, ils me font me sentir moins fou." Lui accepte de nous raconter son histoire, celle d’un jeune Israélien traumatisé par le 7-Octobre et par les mois passés avec son unité combattante dans la bande de Gaza.

"Je ne me sentais plus en sécurité dans mon propre pays"

Âgé de 29 ans, il a été réformé de l’armée, voyage beaucoup et exerce une activité de naturopathe, nous explique-t-il. Pour lui, le point de départ du trauma qui l’a rendu inapte à poursuivre ses périodes de réserve au sein de l’armée se situe le 7-Octobre.

Ce jour-là, il rejoint son unité en urgence et part mal équipé pour les kibboutz en feu, alors que les combats contre le Hamas font encore rage. "On m’a donné un vieux fusil, je n’avais même pas de casque et on roulait dans une jeep ouverte", se souvient-il. "On sentait l’odeur des corps brûlés. J’ai vu beaucoup de cadavres et j’ai eu très peur. D'un seul coup, je ne me sentais plus en sécurité dans mon propre pays. J’étais terrifié, j’avais l’impression que je pouvais être tué d’un moment à l’autre."

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Le cauchemar se poursuit la nuit suivante. "Je me souviens m’être réfugié dans une maison. J’entendais des coups de feu à l’extérieur. Et dans la pièce, il y avait un lit de bébé plein de sang. Je ne veux pas vous en dire plus", poursuit-il d'un ton très neutre.

Quelques jours plus tard, il entre dans la bande de Gaza avec son unité. Soldat aguerri depuis ses 18 ans, il admet qu’il brûlait alors d’un désir de vengeance. "Ils nous ont attaqués, ils ont tué, violé. Pour être sincère, je voulais en tuer le plus possible. Honnêtement, j’étais plein de haine." Après quatre mois de combats, Lior craque. Une nuit, ses camarades le retrouvent tremblant, incapable de se tenir debout. Ils décident de le faire évacuer.

Lior Tapicer, à l'aéroport Ben Gourion de Tel Aviv
Lior Tapicer, à l'aéroport Ben Gourion de Tel Aviv. © France 24 - David Gormezano

Si Lior retrouve son unité dix jours plus tard, il comprend peu à peu que son "corps refuse de continuer."

Au bout de quelques mois, il est déclaré inapte et revient à la vie civile. Mais rien ne l’apaise. Il culpabilise d’avoir abandonné ses camarades qui se battent toujours. Il arrête son activité de coach sportif, évite sa famille et ses amis. "Je ne ressentais plus rien, je ne me reconnaissais plus. J’ai fini par comprendre que je souffrais d’un TSPT. Je me suis fait traiter et, aujourd’hui, ça va mieux. Mais je suis encore traumatisé : certaines odeurs, certains bruits, des disputes, provoquent encore chez moi des crises de panique, même si elles durent moins longtemps qu’avant."

Quand on l'interroge sur le coût humain de la guerre à Gaza, Lior Tapicer admet que la vengeance n'a mené à rien. "Aujourd’hui, j’ai compris que ça ne va rien résoudre. J’ai tué beaucoup de terroristes et ça ne m’a pas fait me sentir mieux. Au contraire, ça a été pire."

Explosion des cas de TSPT

Depuis le 7-Octobre, les guerres d’Israël sur tous les fronts du Moyen-Orient laisse derrière elles une cohorte de soldats blessés. En janvier, le ministère israélien de la Défense a admis une hausse de 40 % des cas de trouble de stress post-traumatique dans ses rangs depuis septembre 2023.

Sur plus de 22 000 personnes traitées pour des blessures de guerre, 60 % souffrent de TSPT. Des troubles qui peuvent entraîner des suicides ou des tentatives de suicide. L'année dernière, un rapport de la Knesset avait ainsi établi que 279 soldats avaient essayé de se donner la mort entre janvier 2024 et juillet 2025.

En juillet dernier, le Parlement israélien a officiellement reconnu le "traumatisme de combat" en tant que handicap lié au service, permettant aux soldats concernés de bénéficier d'un traitement pris en charge.

Des services de santé mentale débordés

À Afoula, dans le nord d'Israël, le Centre médical Clalit-HaEmek est débordé par un afflux permanent de patients atteints de troubles psychiatriques sévères.

Pour le directeur du service de psychiatrie de ce grand centre hospitalier le pire est à venir. "Nous allons faire face à un tsunami de TSPT qui n’est pas encore complètement arrivé. Quand le niveau de stress baissera, on verra arriver dans nos services encore plus de personnes avec des problèmes mentaux", prédit le docteur Alon Reshef.

Le psychiatre Alon Reshef, devant le Centre médical Clalit-HaEmek à Afoula en Israël
Le psychiatre Alon Reshef, devant le Centre médical Clalit-HaEmek à Afoula en Israël. © France 24 - David Gormezano

"Les listes d’attente sont de plus en plus longues. Les cas que nous rencontrons sont de plus en plus complexes et aigus. Dès qu’il y a des tensions, de la violence, ces patients font des crises psychotiques ou de schizophrénie. C’est particulièrement vrai pour les soldats qui ont combattu longtemps à Gaza", explique-t-il. "Pour certains d'entre eux, c'est vraiment difficile d'admettre qu'ils ont craqué et qu'ils ne sont plus capables de fonctionner normalement." 

De la MDMA pour soulager les traumatismes de la guerre 

Inquiet, il espère que le gouvernement issu des élections du 27 octobre s’occupera sérieusement de la santé mentale des Israéliens. Pour lui, "la société est dans un sale état. Il y a trop de haine, trop de confrontations. Personne n’écoute l’autre. Il va falloir des années pour guérir et apaiser."

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Son collègue Ronen Sidi a entrepris un traitement expérimental des formes graves de TSPT en ayant recours à des doses de MDMA, connue aussi sous le nom d’ecstasy. Avec ses pouvoirs stimulants – libération de sérotonine et de dopamine –, cette drogue de synthèse aide les patients à refaire le chemin de leur traumatisme, à dépasser les émotions qui les submergent pour les intégrer rationnellement et tenter de vivre avec.

Jusqu’à présent, ce psychologue spécialiste des traitements psychédéliques dit obtenir des résultats positifs, constatant une diminution de l’intensité des symptômes chez ses patients.

Résilience et traumatismes

Cet ancien des forces spéciales connaît bien les traumatismes liés aux actes barbares auxquels un soldat peut être exposé. Cependant, pour lui, la cohésion d’une armée en temps de guerre tient avant tout à la légitimité du gouvernement qui l’envoie au combat.

Le psychologue Ronen Sidi expérimente un traitement comportant des prises de MDMA pour soigner des cas graves de syndromes de stress post traumatique au Centre médical Clalit-HaEmek
Le psychologue Ronen Sidi expérimente un traitement comportant des prises de MDMA pour soigner des cas graves de syndromes de stress post traumatique au Centre médical Clalit-HaEmek. © France 24 - David Gormezano

"Chez les Israéliens, il y a de nombreux traumas mais aussi de la résilience. La résilience, c'est le sentiment que sa vie a un sens. En d'autres termes, si vous avez une raison de faire ce que vous avez fait, vous pouvez surmonter de nombreuses difficultés", pointe Ronen Sidi.

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Pour les réservistes israéliens qui ont effectué parfois jusqu’à 600 jours de réserve depuis le 7-Octobre, au lieu de 15 à 20 jours par an habituellement, ce point est fondamental. "Si les soldats désapprouvent les actions du gouvernement – et aujourd’hui, beaucoup les désapprouvent –, ils se demandent ce qu’ils font là et pourquoi ils doivent combattre", souligne le médecin. "Trois ans après, j'ai l'impression que de plus en plus de soldats sont perturbés car la raison pour laquelle ils se battent ne leur apparaît pas clairement."

"Je veux aller mieux pour continuer à servir mon pays"

Sur le port de Jaffa, dans le sud de la mégapole chaotique de Tel-Aviv, Or profite de quelques jours de répit entre deux périodes de réserve. Travailleur social de 32 ans, il a demandé il y a quelques mois à être suivi pour un trouble de stress post-traumatique.

Infirmier militaire dans une unité d’infanterie, il a assuré de nombreuses missions dans des zones de combat et totalise plus de 400 jours de réserve depuis le 7-Octobre. Une bière à la main, il admet calmement être en train de craquer.

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"C’est une guerre très longue, tous les soldats ont vu des choses horribles. Parfois, on ressent de la haine. Il y a quelques mois, j’ai demandé à être traité pour un TSPT. Beaucoup de mes amis font la même chose", témoigne le réserviste. "Personne ne sort indemne de trois ans de guerre. Moi, comme beaucoup, je me sens en contrôle quand je suis à l’armée mais quand je rentre à la maison, je ne me sens pas bien."

Or, au port de Jaffa, n'a pas souhaité donné son nom de famille ni que son visage soit photographié
Or, au port de Jaffa, n'a pas souhaité donné son nom de famille ni que son visage soit photographié. © France 24 - David Gormezano

Or a entrepris cette démarche après un épisode qui lui a fait perdre pied. Il y a quatre mois, alors qu'il effectuait une patrouille, des combattants du Hamas ont surpris son groupe à la sortie d’un tunnel. Bilan : un mort et plusieurs blessés dans ses rangs. "C’était horrible. On m’a raconté après que je hurlais, que j’étais devenu fou. Le soldat tué avait eu le visage arraché, et c’est moi qui ai mis son corps dans une jeep. J’ai fait tout ça comme un robot, mais je me souviens des images, des odeurs."

Depuis, le jeune homme continue à effectuer des périodes de réserve mais est assigné à des tâches de surveillance. Il suit un programme de psychothérapie. "Il faut que je prenne soin de moi. Je veux aller mieux pour continuer à servir mon pays", dit-il.

Une guerre existentielle

Or, comme beaucoup de réservistes, dit pourtant ne plus avoir confiance dans le gouvernement de Benjamin Netanyahu et dans sa conduite de la guerre. Cependant, comme pour une majorité d'Israéliens, la peur du Hamas l’emporte sur toute autre considération.

"J’ai été choqué par des ordres que j’ai reçus à Gaza, je pense que ce n’était pas la bonne façon de faire. Mais nous n’avons pas d’autre choix. Nous avons peur. Nous savons que le Hamas veut tous nous tuer, quoi qu’il arrive, car ils nous haïssent. Je ne suis pas d’accord avec tout ce que fait mon pays, notamment contre les civils, mais c’est la guerre", argue-t-il sur le ton de l’évidence, avant d’ajouter, résigné, que "la guerre est mauvaise pour la société israélienne parce qu’elle encourage les extrémistes".

Des Palestiniens marchent parmi des bâtiments détruits lors de la guerre entre Israël et le Hamas à Gaza, le mercredi 14 octobre 2026.
Des Palestiniens marchent parmi des bâtiments détruits lors de la guerre entre Israël et le Hamas à Gaza, le 14 octobre 2026. AP Photo/Jehad Alshrafi - Jehad Alshrafi

Or ne comprend pas l’hostilité qui s’exprime dans le monde entier face à la volonté israélienne d’anéantissement de Gaza, lui qui perçoit la guerre dans la petite bande de territoire palestinienne comme une mesure défensive. Le travailleur social se définit comme un électeur de gauche, même si le 7-Octobre a ébranlé ses convictions. Il souhaite que des prochaines élections naisse "un gouvernement qui a des solutions aux problèmes parce que je ne veux plus faire la guerre. Je pense souvent que j’ai atteint les limites de ce que je peux supporter. Mais on me demande toujours plus et j’arrive à repousser encore un peu plus ces limites", note-t-il.

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Selon le ministère de la Santé à Gaza, dont les chiffres sont considérés fiables par l'ONU, plus de 74 000 Palestiniens ont été tués depuis le 7-Octobre. Israël a établi un bilan de 1 220 morts pour la seule journée du 7 octobre 2023 et dénombre plus de 970 soldats tués au cours des guerres menées depuis à Gaza et au Liban.

Source: France 24 · David GORMEZANO

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