Douleurs inhabituelles, saignements, retard de règles... Depuis les manifestations des 17 et 24 octobre, de nombreuses femmes signalent des troubles gynécologiques après avoir été exposées plus ou moins longtemps aux gaz lacrymogènes.

Radio France

Publié le 30/10/2026 06:29

Temps de lecture : 7min

A Toulouse, le 17 octobre 2026, les forces de l'ordre ont usé de gaz lacrymogènes avant même le départ de la manifestation. (FREDERIC CHARMEUX / MAXPPP)
A Toulouse, le 17 octobre 2026, les forces de l'ordre ont usé de gaz lacrymogènes avant même le départ de la manifestation. (FREDERIC CHARMEUX / MAXPPP)

Depuis mi-octobre, le collectif "Lacrymo de sang" recueille les témoignages de femmes ayant été exposées à des gaz lacrymogènes en manifestations ces dernières semaines. Pour l'heure, elles ont reçu 9 500 témoignages via leur questionnaire en ligne. La plupart décrivent les troubles menstruels qu'elles ont subis à la suite de leur exposition. Il s'agit souvent de troubles qu'elles n'avaient jamais ressentis auparavant. Bien que quelques études scientifiques aient déjà observé une association entre ces phénomènes, aucune n'a encore été réalisée à grande échelle afin de démontrer un lien de cause à effet entre expositions aux gaz lacrymogène et troubles menstruels. franceinfo a recueilli plusieurs témoignages de ces femmes et consultées les études existantes.

"J'étais censée avoir mes règles le lendemain de la manifestation et aujourd'hui, je ne les ai toujours pas eues." Mathilde a 35 ans et le 17 octobre, elle participe à la manifestation organisée à Bordeaux. Elle raconte avoir été exposée aux gaz lacrymogènes pendant près d'une heure, place de la Bourse, avant même le départ du cortège. "J'ai eu les yeux qui pleurent, le visage qui brûle, la gorge qui est en feu", se souvient-elle. Des symptômes bien connus de l'exposition aux lacrymogènes, sauf que dès le lendemain, d'autres douleurs apparaissent, notamment "une sensibilité inhabituelle de la poitrine, des crampes utérines et des douleurs pelviennes persistantes."

Ses règles, attendues le 18 octobre, n'arriveront que dix jours plus tard. Depuis, Mathilde raconte qu'elle est "clouée sur le canapé avec des médicaments en prise continue, toutes les 6 heures avec des anti-inflammatoires et antidouleurs puissants". Elle précise qu'elle a "des règles hémorragiques bien plus importantes que d’habitude" et qu'elle "n'a jamais vécu ça."

"J'ai des douleurs comme si j'avais mes règles, mais je ne les ai pas."

Mathilde, 35 ans, dix jours après avoir été exposée aux gaz lacrymogènes

à franceinfo

Mathilde précise qu'elle souffre déjà de problèmes gynécologiques et qu'elle a connu des retards de règles par le passé. Mais elle assure n'avoir jamais vécu un épisode aussi éprouvant, associant autant de douleurs à un retard menstruel. "J'ai eu dix jours de retard et je vis en ce moment des douleurs que je n'avais jamais vécues jusque-là", explique-t-elle. Cette situation l'inquiète, au point de remettre en question sa participation aux prochaines manifestations. "Je ne sais même pas si ce week-end je vais pouvoir retourner manifester, car je me sens en danger", confie-t-elle.

Mathilde est loin d'être la seule à rapporter de tels symptômes. À Paris, Keyu Hernandez, 23 ans, étudiante dans la cybersécurité, a participé à la manifestation du 17 octobre avec des amis. Elle raconte avoir été exposée à plusieurs reprises aux gaz lacrymogènes, notamment dans le secteur de la place de la Madeleine. Sur le moment, elle ressent des brûlures aux yeux et à la gorge. Mais c'est environ 28 heures plus tard qu'elle est surprise par une douleur particulièrement intense.

Je commence d'un coup à avoir mal au ventre, et après une crampe, mais super violente. Alors moi, habituellement, mes règles ne sont pas douloureuses, enfin très peu. Donc je me dis : ce n'est pas normal, c'est bizarre.

Keyu Hernandez

à franceinfo

Keyu estime que cette crampe a duré entre quarante minutes et une heure. Elle avait déjà ses règles le jour de la manifestation et n'a pas constaté de changement particulier dans ses saignements. Ce n'est qu'en découvrant d'autres récits sur TikTok et Instagram qu'elle commence à s'interroger sur un possible lien avec les gaz lacrymogènes. Même si elle ne peut pas le vérifier ça l'incite à témoigner et à réclamer davantage de recherches scientifiques. C'est pour cela qu'elle a aussi répondu au questionnaire du collectif Lacrymo de Sang.

À Bordeaux, Amélia rapporte une expérience différente. Elle affirme avoir été exposée pendant au moins une heure et demie aux gaz lacrymogènes lors de la manifestation du 17 octobre. Quatre jours plus tard, le 21 octobre, elle ressent des douleurs dans le bas-ventre. Des saignements apparaissent le lendemain. "Ces symptômes se sont ensuite reproduits le 25 et le 27 octobre alors que mes cycles étaient jusque-là très réguliers", explique Amélia.

Une lycéenne, qui souhaite rester anonyme, décrit également des changements après avoir été exposée à plusieurs reprises aux gaz lacrymogènes le 17 octobre. Deux jours plus tard, elle commence à avoir mal au ventre. Environ une semaine après, ses règles arrivent à la date habituelle, mais elle les trouve plus abondantes et plus douloureuses que d'ordinaire.

Une autre manifestante, également anonyme, nous raconte avoir été exposée fin septembre lors d'un blocus lycéen. Elle avait alors ses règles, habituellement déjà douloureuses. Cette fois, elle affirme avoir dû prendre des médicaments antidouleur presque quotidiennement, avant de ressentir des crampes inhabituelles après ses règles. Ces récits décrivent des symptômes différents, apparus dans des délais variables après l'exposition. Ils ne permettent cependant pas, à eux seuls, d'en identifier la cause.

Autre témoignage recueilli par franceinfo, celui d'une manifestante qui souhaite conserver l'anonymat. Le 17 octobre, alors qu'elle rentre chez elle en métro après une manifestation, elle raconte avoir été exposée à des gaz lacrymogènes rabattus par le vent. "Ça brûlait, le soir même, j'ai eu des contractions utérines et le lendemain, des saignements vaginaux se sont ajoutés." La jeune femme précise être sous implant contraceptif depuis deux ans et demi. Jusqu'alors, elle n'avait pas constaté de saignements, mais le 28 octobre, soit onze jours après la manifestation, elle affirme toujours saigner et ressentir ponctuellement des douleurs. Elle raconte avoir été de nouveau exposée aux gaz lacrymogènes le 24 octobre, sans avoir observé d'aggravation de ses symptômes. Elle prévoit de consulter une sage-femme.

Ces dernières semaines, les récits se multiplient sur les réseaux sociaux, notamment sous les publications du collectif Lacrymos de sang. Fondé notamment par Eva-Luna Tholance, le collectif a lancé début octobre un questionnaire destiné aux femmes et aux personnes menstruées ayant constaté des troubles après une exposition aux gaz lacrymogènes. Selon les chiffres communiqués à franceinfo par le collectif, environ 9 500 réponses avaient été recueillies au 29 octobre.

Les symptômes les plus fréquemment rapportés sont des crampes utérines, des douleurs menstruelles ou ovariennes, des saignements inhabituels et une sensibilité mammaire. Le collectif fait également état de signalements de fausses couches. Le 26 octobre, Eva-Luna Tholance indiquait à franceinfo en avoir recensé 21.

Mais ces chiffres doivent être interprétés avec précaution. Ils proviennent de déclarations recueillies au moyen d'un questionnaire en ligne. Ils ne correspondent pas à des diagnostics médicaux établissant la responsabilité des gaz lacrymogènes. En l'absence de groupe témoin et de vérification médicale systématique, impossible d'en déduire la fréquence de ces troubles chez l'ensemble des manifestantes exposées.

Les effets immédiats des gaz lacrymogènes sur les yeux, la peau et les voies respiratoires sont bien documentés. En France, la fiche toxicologique de l'Institut national de recherche et de sécurité (INRS) décrit notamment les propriétés du CS, l'une des principales substances utilisées dans les aérosols lacrymogènes. En revanche, les conséquences possibles sur le cycle menstruel ont fait l'objet de beaucoup moins de travaux.

Une première étude américaine, publiée en 2021 dans la revue BMC Public Health, a interrogé des personnes exposées aux lacrymogènes pendant les manifestations de 2020 à Portland, dans l'Oregon. Parmi les 1 650 personnes retenues pour l'analyse des troubles menstruels, 54,5% déclaraient une perturbation de leur cycle ou une sensibilité mammaire après leur exposition. Les chercheurs observaient également que les symptômes déclarés étaient plus fréquents chez les personnes exposées plusieurs jours. Une deuxième étude, publiée en 2023 dans Frontiers in Epidemiology, a étudié les réponses de 1 276 femmes qui ont déclaré avoir été exposées à des agents chimiques employés par les forces de l'ordre. Parmi elles, 83% rapportaient au moins un des symptômes étudiés, notamment des crampes utérines, des saignements précoces ou retardés et une sensibilité mammaire.

Là encore, les chercheurs ont constaté une association entre le nombre de jours d'exposition déclarés et la fréquence des troubles. Ces pourcentages concernent toutefois des participantes recrutées pour ces enquêtes, et non l'ensemble des femmes exposées aux gaz lacrymogènes. "Plus on est exposé aux gaz lacrymogènes, plus il y a de cas de troubles du cycle menstruel qui sont rapportés", résume Alexander Samuel, docteur en biologie moléculaire, interrogé par franceinfo sur ces études. Il travaille sur la toxicité de ces produits depuis plusieurs années et a récemment rejoint le collectif Lacrymos de sang.

En 2020, il avait notamment participé à une recherche préliminaire sur 145 manifestantes du mouvement des Gilets jaunes.Les auteurs observaient déjà une association entre l'exposition déclarée aux gaz et les perturbations menstruelles. Mais ce travail, diffusé sous forme de prépublication, n'a pas été évalué par les pairs. Plus récemment, une autre étude américaine, mise en ligne en mai 2026, a relevé des associations similaires auprès de 82 femmes. Elle n'a pas non plus fait l'objet d'une évaluation scientifique par les pairs. Malgré ces résultats, aucune de ces études ne permet d'affirmer que les gaz lacrymogènes sont directement responsables des troubles menstruels rapportés.

Les principales recherches reposent sur des questionnaires remplis par des volontaires, sans mesure précise des quantités de gaz inhalées. Les deux études américaines publiées en 2021 et 2023 ne disposent pas non plus d'un groupe témoin comparable de manifestantes non exposées. Autre difficulté : plusieurs facteurs peuvent perturber les cycles menstruels, notamment le stress, certaines pathologies gynécologiques ou les traitements hormonaux.

Alexander Samuel appelle donc lui-même à la prudence : "Il faut avoir vraiment des résultats fiables et solides avant de dire : c'est définitivement les gaz lacrymogènes." Pour avancer, il réclame des études épidémiologiques comparant des groupes de personnes exposées et non exposées, afin de mieux identifier les effets éventuels des gaz et de distinguer les autres facteurs susceptibles d'expliquer ces symptômes.

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Source: Franceinfo · Antoine Deiana

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