- podcast (Nouvelle fenêtre)
- flux rss (Nouvelle fenêtre)
Depuis le 17 octobre et l'incendie de son hôtel de ville, le maire (LR) de Limoges a pointé du doigt "l'ultragauche" et sa prétendue "base arrière" sur le plateau de Millevaches. Les habitants de ce territoire, l'un des moins peuplés de France, dénoncent des "amalgames".
Radio France
Publié le 06/11/2026 06:42
Temps de lecture : 6min
C'est difficile de trouver du monde, de bon matin début novembre, à Gentioux-Pigerolles, dans la Creuse au cœur du plateau de Millevaches. Autour du célèbre monument aux morts du village, avec l'inscription "Maudite soit la guerre", la seule lumière qu'on trouve est derrière les vitres embuées de La Grande Gentiane, le bar tenu par une coopérative d'habitants. Le journaliste qui passe la porte n'est pas le bienvenu. "Ce n'est pas facile de trouver du monde ici, parce qu'on n'a pas envie de parler avec des rapaces. C'est déjà assez dur, on en a marre des journalistes", assène la jeune femme au comptoir.
Le village fait bloc, encore sous le choc d'avoir vu le Raid débarquer pour arrêter un de leurs voisins. Un homme de 66 ans, décrit par certains comme un "poète". Il a été mis en examen dans l'enquête sur l'incendie de la mairie de Limoges, au côté du principal suspect, un jeune homme de 34 ans qui réside en Haute-Vienne. "Il y a, je ne sais pas, une quinzaine de voitures de police qui sont venues arrêter quelqu'un", souffle l'un de ses voisins, Vincent, un éleveur de chèvres qui habite à quelques mètres de là.
"Pour moi ce ne sont pas des gens qu'on peut imaginer violents. Mais la question n'est pas là. Pour moi, le problème c'est qu'avant même que l'enquête ne commence, on désigne déjà les coupables."
Vincent, éleveur de chèvres
sur franceinfo
Vincent fait référence aux déclarations du maire Les Républicains de Limoges, Guillaume Guérin, qui, quelques heures après l'incendie de son hôtel de ville, pointait du doigt "l'ultragauche anarchiste", "celle qui vit pour partie repliée dans les localités du plateau de Millevaches", ce territoire rural d'environ 10 000 habitants entre Corrèze, Creuse et Haute-Vienne. Présent lors d'un rassemblement à Limoges le lendemain des faits, le candidat à la présidentielle David Lisnard a même accusé le plateau d'abriter des "camps d'entraînement terroristes" d'ultragauche.
"On n'a pas l'impression qu'il y ait beaucoup d'éléments à charge, à part le fait qu'ils habitent ici, et qu'il fallait trouver quelqu'un qui habite ici", grince Vincent, l'éleveur de chèvres. "Les policiers sont des fonctionnaires, ils vont où on leur dit d'aller." Son discours reprend presque mot pour mot le communiqué signé du "comité de soutien aux inculpés du 17 octobre", un collectif qui s'est monté en soutien aux deux mis en examen. "On sait bien qui a incendié la mairie de Limoges, dit-il, c'est une colère générale, populaire, qui s'est lâchée à un moment, parce qu'elle a été créée par dix ans de répression."
Il n'en dira pas plus. Dans le coin, chaque prise de parole est décidée collectivement. Chaque mot est soigneusement pesé. Beaucoup d'habitants du coin sont méfiants, ils ont l'impression qu'on rejoue, 18 ans après, l'affaire de Tarnac, quand en 2008 les services de renseignements avaient désigné le plateau comme un repaire de terroristes, accusés d'avoir voulu saboter une ligne TGV. L'affaire s'était conclue par une relaxe générale en justice, dix ans plus tard. "Ce qui me frappe dans la séquence depuis le 17 octobre, c'est qu'on rejoue en quelque sorte la séquence médiatique et politique de 2008, toujours sur la base de rumeurs et d'approximations", appuie Benjamin Rosoux, le gérant du Magasin général de Tarnac. Il a fait partie des dix personnes mises en examen à l'époque. Il avait d'ailleurs passé trois semaines en détention provisoire.
"Il y a eu une sorte de nouvelle fuite organisée des renseignements dans Le Parisien, une note qui met dans le même sac plusieurs lieux de pratiques alternatives en Limousin qui sont très différents et qui sont tous regroupés sous cette appellation d'ultragauche, qui est toujours aussi peu étayée qu'en 2008", affirme celui qui est aujourd'hui conseiller municipal à Tarnac.
"C'est quand même assez effarant qu'après tout ce temps et les décisions de justice qui ont acté qu'il y avait eu une construction policière fantaisiste, on nous ressorte la même soupe."
Benjamin Rosoux, conseiller municipal à Tarnac
sur franceinfo
"Ce serait presque drôle, si ça ne montait pas les gens les uns contre les autres", conclut-il.
Même son de cloche chez Thierry Letellier, le maire du village voisin de La Villedieu. "L'ultragauche, moi-même qui vis ici depuis plus de 40 ans, je ne sais pas ce que c'est", sourit ce paysan de métier. Il explique que le plateau de Millevaches a été un haut lieu de la Résistance et du communisme rural : "On a des jeunes ici qui sont partis soutenir les luttes à Notre-Dame-des-Landes ou à Sainte-Soline". Mais incendier une mairie, il n'y croit pas une seconde. Il a signé une tribune avec cent autres élus du coin, pour dénoncer les "amalgames" qui visent son territoire.
"À partir du moment où vous expérimentez une vie un peu en marge du système libéral et capitaliste, tout ça n'est pas très à la mode. Qu'il y ait effectivement une ou deux personnes du plateau qui se soient mêlées avec des gens en colère à Limoges, peut-être, je n'en sais rien."
"Mais en tout cas, dire que tout cela a été fomenté sur le plateau dans des camps d'entraînement terroristes, c'est du délire complet."
Thierry Letellier, le maire de La Villedieu
sur franceinfo
"C'est une façon de démonter ce mouvement social, estime Thierry Letellier. Pourquoi n'y avait-il qu'une quinzaine de policiers pour défendre la mairie de Limoges ce jour-là ? La responsabilité du préfet est beaucoup plus importante que celle de cette nébuleuse ultragauche que personne n'a vraiment touchée du doigt."
Il y a quand même des gens sur le plateau, qui dénoncent la présence de militants radicaux, voire violents. Jouany Chatoux, un agriculteur bio du hameau de Pigerolles, est l'un des rares à le dire haut et fort. Il assume d'être entré en opposition frontale avec ce qu'il appelle "la mouvance", et ne se dit "pas surpris" que les regards se tournent vers le plateau de Millevaches après l'incendie de la mairie de Limoges.
"Quand j'entends les élus dire qu'il n'y a pas de problème, si, il y a un problème, soutient Jouany Chatoux. Moi j'aurais aimé voir la même tribune pour dénoncer les sabotages sur les entreprises du territoire." Il fait référence aux multiples sabotages qui ont touché, ces dernières années, des engins sylvicoles d'entreprises accusées d'opérer des coupes rases en forêt. Il parle aussi de l'incendie volontaire qui a touché il y a bientôt dix ans la ferme dite "des mille veaux", sur le plateau. Et l'éleveur de vaches limousines a beaucoup d'autres exemples à donner.
"On a toujours accueilli des gens en marge sur le territoire, comme sur le Larzac ou en Ariège. 90% de ces gens-là ne sont pas violents, mais il y a au sein de leurs collectifs des gens hors de contrôle, peut-être même hors de leur contrôle, et ils refusent de voir cette réalité en face."
Jouany Chatoux, un agriculteur bio du hameau de Pigerolles
sur franceinfo
"C'est sûr qu'il va y avoir confrontation à un moment donné, que ce soit sur la politique agricole ou l'activité forestière. Un jour, il y aura un drame." Sur ce territoire très ancré à gauche, il affirme voir de plus en plus de tags d'extrême droite sur les bords des routes, hostiles aux "choubab", un mot qui désigne les "baba cool".
La présidente du département de la Creuse, Valérie Simonet, qui fait partie du mouvement politique de David Lisnard, est même allée jusqu'à écrire au Premier ministre. Elle redoute "des tensions" la semaine prochaine sur le plateau, lorsque Jean-Luc Mélenchon viendra commémorer le 11 novembre devant le monument aux morts pacifiste de Gentioux.
"Ce qui est dommage, c'est qu'il y ait des politiques qui exacerbent encore plus ces tensions", s'agace Philippe Brugère, le maire socialiste de Meymac et président du parc naturel régional de Millevaches, qui est aussi le suppléant de François Hollande. "Ces tensions existent partout en France avec le contexte politique actuel, insiste l'élu. Il faut que tout le monde revienne un peu à la raison. Sur le plateau de Millevaches, il fait bon vivre ! Qu'il y ait quelques anarchistes, il y en a sans doute, mais c'est une poignée d'individus ! Si les forces de l'ordre ne sont pas capables de cerner une poignée d'individus, c'est inquiétant. Je vous assure qu'on est beaucoup plus tranquille sur le plateau de Millevaches que dans n'importe quelle banlieue française liée au narcotrafic."
Voir tous les contenus grands formats
Vous pouvez désormais privilégier l'affichage des articles de franceinfo dans les résultats de recherche Google. Comment ça marche ?
Sur le même thème
-
Il "était mû par la haine et il a tué pour ça" : Kévin T., suspect de l'attentat de Trappes, un profil "nourri d'idéologie raciste"
-
audio
"Si on arrête maintenant, on a perdu et ils ont gagné" : à la veille d'une nouvelle journée de mobilisation, des étudiants plus déterminés que jamais
-
audio
Mobilisation du 24 octobre : à Paris, des habitants divisés sur la nécessité de poursuivre les manifestations mais des étudiants toujours déterminés
-
"La justice", pas "la vengeance" : au procès de l'assassinat de son grand frère sur fond de narcotrafic, un face-à-face attendu entre Amine Kessaci et les accusés
-
audio
Reportage
"Une page de notre histoire qui s'efface" : dans le Pas-de-Calais, la tristesse des habitants d'un quartier rasé à cause des inondations à répétition
Shorts
-
On a suivi des femmes solidaires en manifestation
vidéo 2 minutes 57 -
Présidentielle 2027 : des députés communistes lâchent Fabien Roussel au profit de Jean-Luc Mélenchon
vidéo 1 minute 3 -
Harcèlement au collège : le courageux témoignage d'Emma
vidéo 2 minutes 3 -
Leur banque s'effondre, comptes bloqués pour 3 millions de clients
vidéo 1 minute 42 -
Mobilisation du 5 novembre : dispersion tendue par les forces de l'ordre à la fin du cortège
vidéo 54 secondes -
"On ne se rend pas compte de l'envol de l'ultra-richesse" : Cécile Duflot, directrice générale d'Oxfam France
vidéo 2 minutes 8 -
Salaires, pouvoir d'achat, les cortèges font le plein
vidéo 2 minutes 54 -
Condamnées en Iran : l'une à 25 ans de prison, l'autre risque l'execution
vidéo 1 minute 57 -
GTA, Zelda, Minecraft… Quel est le meilleur jeu au monde ?
vidéo 1 minute 33 -
Volés dans un restaurant, six Picasso retrouvés
vidéo 1 minute 33 -
Transition énergétique, TotalEnergies tient-il ses promesses ?
vidéo 2 minutes 31 -
Trente ans après la disparition de Marion Wagon, une nouvelle piste pour les enquêteurs
vidéo 1 minute 43 -
Mobilisation du 5 novembre : Raphaël Glucksmann quitte le cortège après avoir été hué
vidéo 44 secondes -
Des violences constatées à l’intérieur de ces lycées
vidéo 1 minute 44 -
”Ils comptent leurs milliards, pendant que nous, on compte nos centimes” : le ras-le-bol de ce chauffeur VTC face aux plateformes
vidéo 53 secondes -
Grève du 5 novembre : le char très politique de ces étudiants en architecture
vidéo 43 secondes -
Mobilisation du 5 novembre : premières tensions avec les CRS en tête du cortège parisien
vidéo 29 secondes -
Une jeune femme de 27 ans est décédée après une intoxication aux champignons
vidéo 1 minute 10 -
Un lycée incendié près de Toulouse
vidéo 1 minute 37 -
Les réactions des lycéens lors des blocages et des manifestations du 5 novembre
vidéo 46 secondes -
Quels lycées sont les plus délabrés de France ?
vidéo 1 minute 41 -
Titouan Pilliard, le benjamin de la Route du Rhum face au mal de mer
vidéo 56 secondes -
Mobilisation du 5 novembre : Une foule dense rassemblée place de la République à Paris
vidéo 27 secondes -
Mobilisation du 5 novembre : les manifestants chantent à l'unisson "Emmenez-moi" de Charles Aznavour
vidéo 41 secondes -
Alertes à la bombe, des avions déroutés
vidéo 1 minute 32 -
Ces lycéens bloquent mais s'organisent quand même pour réviser
vidéo 1 minute 9 -
Après sa défaite aux midterms, Donald Trump vante sa salle de bal à la Maison Blanche
vidéo 55 secondes -
Le mouvement lycéen doit-il s'arrêter ?
vidéo 2 minutes 12 -
Alerte à la bombe : un avion Dublin-Rome dérouté vers une base militaire à Évreux
vidéo 44 secondes -
Quand des invités surprises perturbent les navigateurs de la Route du Rhum
vidéo 46 secondes
Source: Franceinfo · franceinfo
At a glance
- Topic
- World
- Country
- 🇫🇷 FR
- Publisher language
- FR
- Added to Allnira