Près de 1,6 million de personnes ont manifesté jeudi à travers la France, selon les syndicats, 600 000 selon le ministère de l'Intérieur. Dans le cortège parisien, malgré les craintes liées aux violences des dernières semaines, l’espoir d'une mobilisation commune capable de se faire entendre était bien présent.
La Marche impériale de Star Wars résonne place de la République, interprétée par l’Orchestre du Nouveau Monde. « Franchement, on est mieux quand les policiers ne sont pas violents, non ? », lance le chef d’orchestre. Le 17 octobre dernier, les musiciens avaient dû s’interrompre sous les fumées des gaz lacrymogènes.
Cette fois, les morceaux s’enchaînent dans une ambiance bon enfant, entrecoupés de messages : « Enfin une journée d’alliance entre la jeunesse et les syndicats », souligne l’orchestre, qui espère que la musique donnera aux manifestants « la force de bloquer le pays ».
Après les journées des 17, 24 et 31 octobre et à six mois de la présidentielle, les syndicats espéraient « une grande journée de convergence », selon les mots de Sophie Binet, la secrétaire générale de la CGT, lundi sur France 2. Le monde était bien au rendez-vous ce jeudi : près de 1,6 million de personnes ont manifesté en France, dont 350 000 à Paris, selon la CGT. Le ministère de l’Intérieur recensait, lui, près de 600 000 manifestants dans le pays dans un décompte provisoire à 17h. Ce qui en fait la plus forte mobilisation sur une journée depuis le début de cet automne social.
Cinq organisations de salariés (CFDT, CGT, FO, FSU et Unsa) appelaient à cesser le travail et à défiler ce jeudi 5 novembre, pour le premier appel depuis la rentrée concernant le public comme le privé. La date avait été fixée début octobre, alors que la contestation lycéenne s’étendait. Depuis, la grogne n’a fait que grandir. Aux revendications portées depuis la mi-septembre par les lycéens pour de meilleures conditions d’études et contre les incertitudes liées à Parcoursup, entre autres, se mêlent aujourd’hui les demandes d’augmentation des salaires, la revalorisation du SMIC, la défense des services publics ou encore une meilleure justice fiscale. Mais aussi la colère de citoyens inquiets des atteintes à la liberté de manifester ou choqués par les violences policières.
« Ça fait des années qu’on attend que ça converge. Peut-être qu’ils vont arriver à faire ce que les adultes n’ont pas réussi à faire », espère Magali, une intermittente qui travaille dans la publicité et l’événementiel, au début du défilé.
« Il ne faut pas oublier que tout ça a commencé avec les lycéens ! », rappelle justement l’orchestre, alors qu'autour des mains se dressent, index, majeur et annulaire levés, en référence au signe de ralliement de la série Hunger Games.
« On n’est pas du tout influencé, on sait très bien ce qu’on fait »
Après une matinée de blocus, un groupe de lycéens de Montreuil, Vincennes et Romainville est venu défiler. Élève en terminale au lycée Eugénie-Cotton de Montreuil, Violette dénonce des conditions d’études précaires et inégalitaires. Faute d’établissements proposant des formations en arts appliqués, certains élèves doivent, explique-t-elle, faire deux heures de trajet pour venir en cours. « Sans compter que le matériel d’art, ça coûte cher. Tout le monde ne peut pas se le payer. »
Une autre, scolarisée à Romainville, décrit des cours dans des préfabriqués sans chauffage et des toilettes inondées. À Vincennes, une camarade se dit au contraire dans « un lycée plutôt favorisé », mais tient à se mobiliser « en soutien aux autres lycées de banlieue ».
Les voix se succèdent et se complètent. Tous dénoncent la répression policière et « l’infantilisation » dont ils se sentent l’objet. « On n’est pas du tout influencé, on sait très bien ce qu’on fait », insiste l’un d’eux. Ils reprochent aussi à « certains médias » de réduire leur mouvement aux affrontements. Sur les dégradations, les positions sont nuancées. « S'ils ne soutiennent pas, il ne faut pas s’étonner qu’il y ait des gens qui cassent des magasins », dit une voix dans le groupe.
Aux abords de République, des dizaines de camionnettes de gendarmerie filtrent les accès. Le cortège s’élance vers Nation. La veille encore, le parcours a à nouveau fait l’objet d’un bras de fer : la justice a finalement rejeté le recours de l’intersyndicale contre l’interdiction du trajet voulu initialement entre Bastille et Concorde. Au total, 70 000 policiers et gendarmes ont été mobilisés dans le pays.
Le cortège, compact, peine à se frayer un passage dans le goulet d'étranglement du boulevard Voltaire, seul passage autorisé aux manifestants. Les commerces, échaudés par les violences du 17 octobre dernier, ont baissé leurs rideaux de fer ou protégé leurs vitrines avec des panneaux de bois.
Pour cette journée, la préfecture de police a rapporté quelques dégradations commises par des individus cagoulés. Des journalistes de l’AFP ont constaté de leur côté des tirs de gaz lacrymogènes, des charges et des coups de matraque, ainsi que la prise en charge de plusieurs blessures à la tête par des street medic.
La crainte des violences des dernières semaines a aussi poussé des parents dans la mobilisation. Rosie est venue avec sa fille, étudiante en première année d’anglais à l’université Paris Cité. Jusque à ce mouvement, elle n'avait quasiment jamais manifesté, reconnaît cette brocanteuse, mais les images de violences policières l’ont « terrifiée », alors elle ne voulait pas laisser sa fille manifester seule.
Cette inquiétude avait retenu Mariam Touré et ses collègues Dulce et Nacera, accompagnantes d’élèves en situation de handicap (AESH), lors des précédentes journées. Rassurées par le déroulement de la journée du 31 octobre, elles ont cette fois rejoint le cortège. Elles réclament une revalorisation de leurs salaires et le statut de fonctionnaire de catégorie B. Si le texte a été adopté en première lecture par l’Assemblée le 29 octobre, elles redoutent qu’il achoppe au Sénat, majoritairement à droite. Dans l’établissement de Champigny-sur-Marne où travaille l’une d’elles, elles sont six AESH pour vingt enfants ayant besoin d’un accompagnement. « Avec une paie de 1 030 euros net par mois, souligne Mariam, difficile de recruter. »
Faire grève a aussi un coût. Hugo, professeur contractuel dans l’académie de Versailles, franchit le pas pour la première fois : « Perdre une journée de salaire, c’est compliqué. » Sur sa pancarte, il a choisi l’autodérision : « Même mon bodycount augmente plus vite que nos salaires (et pourtant t’as vu ma gueule). » Lui gagne 2 090 euros après impôts, et avec les primes liées au fait qu'il travaille en région parisienne. « Mais certains profs, même avec le diplôme, gagnent moins que le salaire médian, et ça ce n'est pas possible. » Il est aussi venu soutenir les lycéens. « J’ai le sentiment qu’il se passe quelque chose dans le pays et qu’il faut être là maintenant, se mobiliser. »
Une convergence visible
Salaires insuffisants, manque de personnel, moyens insuffisants pour soigner les patients... Les secteurs changent, mais les revendications se ressemblent. Naomi, blouse blanche, venue avec des collègues de la Pitié-Salpêtrière, retrouve les mêmes préoccupations à l’hôpital. « Avec le monde qu'on voit aujourd'hui, on se rend compte que ce n'est pas que dans le public... C’est la merde partout. C’est motivant et triste à la fois », se désole-t-elle.
Présents aussi en nombre dans le cortège, des salariés du secteur privéChez Stellantis aussi, les salariés réclament de pouvoir vivre de leur travail. Ken Armede, électricien à l’usine de Poissy, dans les Yvelines, est venu avec une vingtaine de collègues. « Nous, on est en bas de l’échelle, c’est nous qui travaillons et créons la richesse. Et on ne voit pas la couleur de cet argent », confie-t-il à Baptiste Coulon, du service France de RFI. Ils réclament 450 euros supplémentaires par mois. « Les salariés ne veulent pas être riches, ils demandent simplement à vivre dignement. »
Avant même la fin de la journée, le Premier ministre Sébastien Lecornu a annoncé la tenue lundi à Matignon d’une « conférence sociale » avec les syndicats et le patronat.
Alexandre Prévost, ouvrier et délégué CGT chez West Pharma, s'est déplacé de l’Aisne pour participer à cette rencontre des colères. La vie chère, le soutien aux lycéens « et la conviction qu’une convergence est possible » l’ont motivé. « Je n'ai jamais vu ça, surtout une telle diversité dans les gens qui sont là », se réjouit-il. « On ne regrette pas d’être venu : c’est le moment. »
Source: RFI · Aurore Lartigue
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