Article rédigé par Raphaël Godet - envoyé spécial à Kfar Qasim (Israël)

France Télévisions

Publié le 27/10/2026 05:44

Temps de lecture : 5min

Le centre-ville de Kfar Qassim, à une demi-heure de route de Tel-Aviv (Israël), le 24 octobre 2026. (RAPHAEL GODET / FRANCEINFO)
Le centre-ville de Kfar Qassim, à une demi-heure de route de Tel-Aviv (Israël), le 24 octobre 2026. (RAPHAEL GODET / FRANCEINFO)

S'ils se mobilisent massivement dans les urnes, mardi, les deux millions d'électeurs arabes israéliens pourraient faire pencher la balance vers un candidat plus modéré que Benyamin Nétanyahou. Et donc renverser le gouvernement, le plus à droite de l'histoire du pays.

Caché derrière ses hautes piles de jeans, Naïm hèle les clients de passage dans le souk de Kfar Qassim, à une demi-heure de route de Tel-Aviv. A trois jours des élections législatives israéliennes qui ont lieu mardi 27 octobre, le vendeur de vêtements, lunettes sur le bout du nez, a autre chose que des ristournes à leur proposer. "Dis-moi, tu vas bien voter, toi ?" demande-t-il à une connaissance en train de fouiller les étals. "Oui ou non ?", le relance-t-il, à la limite de l'interrogatoire. Quelques mots finissent par s'échapper de sa bouche : "Oui, oui. Enfin, oui bien sûr, je veux dire."

A mesure que les élections législatives approchent, la ville de Kfar Qasim, 25 000 habitants, majoritairement peuplée d'Arabes israéliens, prend des allures d'arène politique. Entre deux bouchées de knafeh (un dessert au fromage) chaudes, entre deux gorgées de café à la cardamome, entre les tee-shirts à 8 shekels (2,30 euros) et les lots de six paires de chaussettes à 15, on capte des conversations. "C'est sûr, c'est fini pour Benyamin Nétanyahou", parie Naïm. "Ce qui va se passer, c'est tout simplement le scrutin le plus important du pays. Enfin, au moins pour nous", promet le commerçant de 54 ans, en rangeant sa recette du jour.

Naïm et son fils Yahia, commerçants au souk de Kfar Qassim (Israël), le 24 octobre 2026. (RAPHAEL GODET / FRANCEINFO)
Naïm et son fils Yahia, commerçants au souk de Kfar Qassim (Israël), le 24 octobre 2026. (RAPHAEL GODET / FRANCEINFO)

Longtemps cantonnés à des rôles de figurants au moment de se rendre dans les isoloirs, les électeurs arabes ont conscience, cette fois, d'être une clé du scrutin. S'ils se mobilisent en masse, les quelque 2 millions de Palestiniens citoyens d'Israël (environ 21% de la population) pourraient faire pencher la balance vers un candidat plus modéré, et donc renverser l'actuelle coalition menée par Benyamin Nétanyahou, la plus à droite de l'histoire du pays. Les sondeurs prévoient une participation en hausse de la minorité arabe, autour de 63%, soit une +7% par rapport aux dernières législatives en 2022.

Au souk de Kfar Qassim, Shirin réfléchit à voix haute, tout en remettant en place ses cartons d'ustensiles de cuisine. "J'ai toujours voté. Mais je crois que c'est la première fois que ma voix compte autant, remarque la vendeuse de 41 ans, foulard mauve sur la tête descendant jusqu'au niveau des yeux. Autour de moi, les gens ont compris que rester à la maison n'allait pas améliorer notre situation dans le pays. Certains, qui ne votaient pas souvent jusque-là, m'ont assuré qu'ils allaient y aller."

Shirin s'essuie le visage, avant de poursuivre l'échange. "On sent bien qu'il y a quelque chose contre nous. Encore plus depuis le 7 octobre 2023. Il y a de la méfiance, je le vois, murmure la mère de famille de confession musulmane. Des amies me racontent ne plus avoir le droit de parler arabe au travail."

"On fait partie de ce pays. Pourquoi on ne nous considère pas comme ça ? Pourquoi on nous discrimine tout le temps ?"

Shirin, vendeuse à Kfar Qassim

à franceinfo

Son choix, Shirin l'a fait il y a plusieurs semaines déjà : son bulletin ira au député sortant Mansour Abbas, tête de liste de Raam, un acronyme de "Liste arabe unie" en hébreu. "Je l'ai choisi pas seulement parce qu'il est arabe israélien comme moi. C'est surtout le candidat du bon sens, argumente-t-elle. Son programme, c'est de faire cohabiter tout le monde, juifs, musulmans, chrétiens... Ça me plaît, c'est ce qu'il faut pour le pays."

Dans les derniers sondages publiés vendredi, les deux listes arabes cumulées (Raam et la Liste unifiée) étaient créditées de 14 sièges. Une manne dont aura besoin l'opposition pour atteindre la barre des 61 mandats nécessaires pour obtenir la majorité à la Knesset, le Parlement israélien, et espérer ainsi former une coalition gouvernementale allant du centre droit à l'extrême gauche.

Une affiche électorale de Mansour Abbas, tête de liste de Raam, à l'entrée de la ville de Kfar Qassim (Israël), le 24 octobre 2026. (RAPHAEL GODET / FRANCEINFO)
Une affiche électorale de Mansour Abbas, tête de liste de Raam, à l'entrée de la ville de Kfar Qassim (Israël), le 24 octobre 2026. (RAPHAEL GODET / FRANCEINFO)

De mémoire d'habitants, on n'a d'ailleurs jamais vu autant de militants tracter dans les rues. Le jour de notre venue, samedi, des partisans de Yaïr Golan, tête de liste Les Démocrates (gauche), squattent un rond-point du centre-ville. "Il faut dégager ce gouvernement de merde", enrage Mohamed en saisissant un dépliant.

Naïm fait une confidence : il raconte qu'il se branche tous les soirs sur la chaîne israélienne "Channel 14", réputée pour ses idées réactionnaires et son manque de neutralité. "Je veux entendre ce qu'ils disent de nous, je veux entendre à quel point ils sont racistes." "Et alors ?", demande un client au vendeur de vêtements. "Et alors, ils nous traitent de tous les noms, de terroristes. Un jour, quelqu'un a dit que les infirmières arabes voulaient empoisonner les patients juifs. Ma fille travaille justement dans un hôpital israélien. Comment peuvent-ils dire ça ?" 

Rami, gérant d'un restaurant kebab à Kfar Qassim (Israël), le 24 octobre 2026. (RAPHAEL GODET / FRANCEINFO)
Rami, gérant d'un restaurant kebab à Kfar Qassim (Israël), le 24 octobre 2026. (RAPHAEL GODET / FRANCEINFO)

Pendant ce temps, Rami est en train de disparaître derrière la fumée des grillades qu'il prépare. Ce gérant d'un kebab secoue la tête, dépité. "Les gens sont bourrés de haine, bourrés de haine, répète-t-il, en mimant le geste d'une injection dans son bras. Vous avez vu ce que certains disent sur nous au gouvernement ? Nétanyahou, Smotrich [ministre des Finances], Ben Gvir [ministre de la Sécurité nationale]..."

Depuis quelques jours, Itamar Ben Gvir est d'ailleurs inratable à Kfar Qassim. A défaut d'y tenir un meeting, le ministre d'extrême droite en charge de la Sécurité nationale, habitué des provocations, s'est payé une campagne publicitaire pour s'afficher sur les bus. A côté du visage du suprémaciste juif, ce slogan : "Ben Gvir est fort, Israël est forte." Le Likoud, le parti de la droite au pouvoir, a de son côté fait imprimer des grandes affiches avec une sorte d'avertissement : "Yamin o Filastin", "La droite ou la Palestine." Alors même que le programme des deux listes arabes ne comporte pas de mention claire de la solution à deux Etats.

"La droite ou la Palestine", dit ce panneau installé à l'entrée de Kfar Qassim (Israël) par le parti de la droite au pouvoir. (RAPHAEL GODET / FRANCEINFO)
"La droite ou la Palestine", dit ce panneau installé à l'entrée de Kfar Qassim (Israël) par le parti de la droite au pouvoir. (RAPHAEL GODET / FRANCEINFO)

"Bienvenue dans les élections les plus racistes d'Israël", a fini par titrer le journal d'opposition Haaretz, après que les deux partis arabes israéliens ont failli être exclus du scrutin, à la demande du camp de Benyamin Nétanyahou, qui les accuse de soutenir le terrorisme. Yoav Segalovich, numéro 2 de la liste de Mansour Abbas, voudrait en sourire. "Nétanyahou est un homme qui divise actuellement la société en Israël, tacle le commissaire de police, ex-chef du département des enquêtes et renseignement. Ce n'est pas d'aujourd'hui ni d'hier. Toutes ses considérations sont cyniques. Il cause un grand tort à tout l'Etat d'Israël."

Lui-même a essuyé les moqueries et les critiques du pouvoir en place en annonçant il y a quelques semaines qu'il rejoignait la Liste arabe unie de Mansour Abbas. "Cette union, même si elle paraît anormale et bizarre pour une partie des gens, au final bénéficie d'un très grand soutien public, aussi bien dans la société arabe que dans la société juive, assure auprès de franceinfo l'ancien ministre adjoint délégué à la Sécurité. Je fais une sorte de pont en politique." Reste à voir si cette alliance qui a pris tout le monde de court trouvera un écho dans les urnes.

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Source: Franceinfo · Raphaël Godet

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