Pains figuratifs, hosties, livres et images à manger : le Mucem de Marseille explore, à travers 435 objets et images, une pratique aussi ancienne qu’étrange.
Si toucher une œuvre d'art est habituellement interdit, une nouvelle exposition du Mucem de Marseille brouille cette injonction, en nous apprenant qu'images et mets figuratifs sont dévorés depuis des millénaires.
Un extrait de film — un tueur en série incarné par l'acteur britannique Ralph Fiennes assomme la conservatrice du musée pour dévorer compulsivement une aquarelle — constitue l'intrigante mise en bouche de l'exposition Manger les images, au Musée des civilisations de l'Europe et de la Méditerranée (Mucem) jusqu'à la mi-avril.
Ce fil conducteur donne l'occasion à l'établissement, héritier des collections du Musée national des Arts et traditions populaires, de sortir de ses chambres froides des mets comestibles — pains figuratifs, hosties ou gâteaux votifs — conservés parfois depuis plus d'un siècle et rarement montrés au public.
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Oscillant entre ingestions figurées et d'autres bien réelles, le parcours de 435 objets et images fait la part belle aux cultures populaires, qui dialoguent avec des œuvres classiques, des photographies, des films de fiction, des moules à hosties du Moyen Âge, des amulettes égyptiennes ou des expérimentations contemporaines. Jérémie Koering, l'un des commissaires de l'exposition, explique que « manger une image, c'est refuser qu'elle reste à distance et cet étrange désir de la prendre en soi remonte à la nuit des temps ».
Avaler pour s’approprier
On mange, souvent dans un cadre religieux ou magique, pour « se soigner, se protéger du mal ou s'unir au divin » en captant ainsi une vertu. Dans différentes religions, l'ingestion d'un texte permet de « transmettre le savoir », explique-t-il encore. Une première partie est consacrée à ces ingestions imaginaires, avec par exemple une peinture religieuse du XVIIe siècle prêtée par le musée du Prado, montrant saint Bernard recevant miraculeusement un jet de lait d'une statue de la Vierge Marie.
Non loin, dans une installation vidéo de 2008, l'artiste contemporaine Marie Sochor se met à table et mange pendant 48 minutes un livre en mastiquant des pages réelles.
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Quand l’art se dévore au sens propre
La dévoration devient plus cannibale lors de performances d'Irène Schwartz, présente à l'inauguration devant le moulage de son corps dénudé réalisée en 1978 lorsqu'elle avait trente ans et qui servit à faire des copies en chocolat. « Au cours de ces performances, mon corps a été exposé, je l'ai cassé et le public l'a mangé », un travail qui s'est accompagné d'un « questionnement permanent sur les innombrables métaphores autour du mot manger », dit l'artiste. Beaucoup d'objets, souvent liés au christianisme, comme des madones à gratter, sont conçus pour être touchés, voire léchés. Et une grande section est consacrée au « rôle fédérateur » des objets comestibles consommés en communauté. À l’instar des « mostacciolli », des biscuits figuratifs calabrais rituels, au miel et à la farine, issus des réserves du Mucem. Au XXe siècle, des artistes exprimeront leur désir de mettre fin à la figuration en mangeant des images.
Pour Marie-Charlotte Calafat, directrice scientifique et des collections du Mucem, le parcours permet à «des objets jusqu'alors sans lien entre eux» de trouver «une cohérence insoupçonnée».
La visite s'achève par un clin d'œil avec l'extrait d'un film de David Cronenberg montrant une bouche sortant d'une télévision qui avale un homme. « C'est l'image qui mange l'homme », écho de la « surconsommation visuelle », ironise Jérémie Koering.
Source: Le Figaro · Le Figaro avec AFP
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