La liste des pays affectés s’allonge de plus en plus. La vague de fausses alertes à la bombe contre des avions qui secoue l’Europe concerne dorénavant au moins 14 États et une quarantaine de vols.
L'aéroport de Prague a alerté, vendredi 6 novembre, sur de multiples alertes à la bombe concernant plusieurs vols. Peu après, celui de Lisbonne faisait également état d’une nouvelle alerte. En France aussi, les autorités avaient comptabilisé quatre nouvelles fausses alertes.
"Impact significatif à plusieurs niveaux"
Le rythme de ces incidents semble s'accélérer. Pour la simple journée du 5 novembre, des fausses alertes à la bombe ont contraint 13 vols à travers toute l’Europe soit à faire des atterrissages d’urgence, soit à ne pas décoller.
Le premier cas recensé remonte au 18 octobre, lorsqu'un vol de l'Austrian Airlines entre Tel Aviv et Vienne a dû être détourné vers Sofia à la suite d’une fausse alerte à la bombe pendant que l’avion survolait la Bulgarie.
Depuis lors, la France, le Royaume-Uni, l’Espagne, l’Italie, la Finlande ou encore le Danemark ont tous connu des incidents du même genre début novembre.
"Les aéroports ont l'habitude de traiter des alertes et ont des procédures bien rodées pour en évaluer la gravité, et il est très inhabituel qu’un si grand nombre de menaces jugées sérieuses interviennent dans un si court laps de temps", souligne Graig Klein, spécialiste du terrorisme international et de la violence des groupes non étatiques à l’université de Leiden.
Cette accumulation de fausses alertes à la bombe "a un impact significatif à plusieurs niveaux. Les perturbations du trafic aérien affectent la sécurité nationale des pays concernés, induisent un sentiment d’insécurité au sein de la population et ont un coût économique", résume Veronika Hinman, spécialiste des conflits internationaux qui travaille sur l’espace aérien à l'université de Portsmouth.
Pour cette experte, "c’est un moyen particulièrement efficace de susciter des perturbations à l’échelle continentale, car avec peu de moyens et d’efforts, l’impact peut être très fort".
En effet, les aéroports sont obligés de prendre au sérieux ce type d’alerte, ce qui signifie qu'il "n'est pas nécessaire de réaliser d’action matérielle particulière pour rendre la menace crédible", souligne Graig Klein. "C’est plutôt facile à organiser, car il suffit d’obtenir les informations sur les vols et de comprendre le fonctionnement de l'aéroport pour savoir à qui adresser la menace", précise Veronika Hinman.
Et pour cet effort relativement faible, l’impact est d’autant plus grand que la perturbation touche au cœur de l’idée que les Européens se font de leur continent, "c’est-à-dire d’un espace ouvert où il est possible de circuler facilement", ajoute Mark Lacy, spécialiste de la guerre hybride à l'université Lancaster.
Et pour cet effort relativement faible, l’impact est d’autant plus grand que la perturbation touche au cœur de l’idée que les Européens se font de leur continent, "c’est-à-dire d’un espace ouvert où il est possible de circuler facilement", ajoute Mark Lacy, spécialiste de la guerre hybride à l'université Lancaster.
Guerre hybride russe ?
En ce sens, ces fausses alertes à la bombe cadrent parfaitement avec le schéma de la guerre hybride. "Le but des opérations hybrides, c’est-à-dire qui restent sous le niveau de ce qui est considéré comme un acte de guerre, est de faire plus de peur que de destructions", explique Mark Lacy.
Mais qui dit guerre hybride brandit également le spectre d’une activité russe. En effet, depuis le début du conflit ukrainien, Moscou est accusé de mener des opérations de sabotage, de désinformation, d’incursion de drones à travers l’Europe pour tenter de déstabiliser le Vieux Continent.
En l’occurrence, aucun élément concret n’a permis, jusqu'à présent, de pointer un doigt accusateur vers Moscou pour cette campagne de fausses alertes à la bombe.
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Ainsi, il pourrait aussi bien s'agir d’un groupe opportuniste lié ou non à un autre pays comme l'Iran qui entend profiter de l’effet de la guerre hybride russe. "L’ambiance d’anxiété suscitée par ces opérations hybrides a un effet amplificateur. Même si les fausses alertes étaient le fait d’un individu isolé, la peur suscitée et la réaction des autorités seraient démultipliées à cause de ce climat général", assure Graig Klein.
Il n’empêche que les regards se tournent tout naturellement vers Moscou. D’abord à cause du contexte. Ces perturbations du trafic aérien européen "interviennent peu après une campagne de bombardements ukrainiens qui visait justement à clouer les avions russes au sol", souligne Anton Shekhovtsov, directeur du Centre d’intégrité démocratique en Autriche et expert des rapports entre la Russie et l’extrême droite en Europe.
Pour ce spécialiste, il peut s’agir d’un "signal que les autorités russes veulent envoyer aux Européens pour leur faire comprendre qu’ils feraient mieux de faire pression sur l’Ukraine pour qu’elle arrête ses bombardements".
Vrais faux terroristes masculinistes
Et puis, il y a l'étrange revendication de certaines de ces fausses alertes à la bombe. En Italie et en Bulgarie, les autorités aéroportuaires ont reçu des courriels émanant d’un groupe se faisant appeler "les combattants de l’État masculin". Il affirme "vouloir punir le régime féministe" en Occident en faisant exploser des avions en vol.
"J’étais surprise de voir ce nom apparaître en lien avec ces fausses alertes à la bombe en Europe", note Anna Kruglova, spécialiste du terrorisme et des mouvements radicaux en Russie à l’université de Salford, au Royaume-Uni.
Les "combattants de l’État masculin" semblent être une référence directe à la nébuleuse d’extrême droite russe Muzhskoe Legion - c’est-à-dire la "légion masculine" - dont l’ancien nom était "l’État masculin".
Anna Kruglova a travaillé spécifiquement sur ce groupuscule fondé en 2016 sur le réseau social VKontakte qui a été officiellement désigné comme organisation extrémiste et déclaré illégal en Russie en 2021. "C’est un réseau d’extrême droite suprémaciste et nationaliste actif en ligne avec un groupe Telegram qui ciblait avant son interdiction surtout les minorités ethniques, raciales ou sexuelles. Ces extrémistes ont notamment boycotté des entreprises russes qui utilisaient des mannequins non blancs dans leurs publicités", souligne Anna Kruglova.
Quel rapport avec le masculinisme ? Leur leader, Vladislav Pozdniakov, "a écrit un manifeste en faveur d’un patriarcat nationaliste qui vise à écarter les femmes de la sphère publique afin de les cantonner à des rôles compatibles avec les ‘valeurs tradionnalistes’", précise Anna Kruglova.
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Vladislav Pozdniakov et son "État masculin" ont connu une petite renommée internationale lorsqu’il a été comparé à un "Andrew Tate" russe (du nom de l’une des figures centrales du mouvement masculiniste).
Mais de là à imaginer cette "Légion masculine" semer la confusion dans l’espace aérien européen, il y a un pas que les experts interrogés ont du mal à franchir. "Ils ont toujours agi uniquement en Russie. En outre, lancer des fausses alertes à la bombe contre des avions est éloigné de leur mode opératoire traditionnel qui repose davantage sur l’intimidation et la violence", assure Anton Shekhovtsov.
Ils ne sont plus aussi ouvertement masculinistes qu’avant. "Depuis le début de la guerre en Ukraine, cette nébuleuse s’adonne surtout à la glorification de l’invasion russe et la lutte contre 'un régime féministe' est une thématique qui ne fait plus partie de ses narratifs habituels", constate Anna Kruglova.
Pour Anton Shekhovtsov, cette étrange revendication peut avoir un sens dans l’hypothèse où la Russie est bel et bien impliquée dans une campagne de déstabilisation du trafic aérien européen. "L'utilisation d’un mouvement hors-la-loi en Russie comme fausse piste évite toute attribution officielle", assure-t-il. Si Moscou venait à être officiellement soupçonné, les autorités russes pourraient brandir l’interdiction de 2021 pour prétendre n’avoir aucun lien avec ces extrémistes.
Sans compter qu’une revendication masculiniste évoquant "un régime féministe" ne fait qu’ajouter à la confusion autour de ces fausses alertes à la bombe à répétition.
Source: France 24 · Sébastian SEIBT
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