"Souvenez-vous de la tête de cet enfant de 14 ans sorti d'une chambre de torture près de Kiev". Photo à l'appui, l'ambassade de Russie aux Pays-Bas a directement accusé l'Ukraine d'actes de torture, mardi 3 novembre sur X.
La photo montre un adolescent blond, emmitouflé dans une couverture, l'air hagard. Elle a été prise au cours d'une manifestation rassemblant une centaine de personnes lundi devant une maison privée de la commune de Petropavlivska Borshchahivka.
Comme l'a expliqué la Garde nationale ukrainienne dans un communiqué publié sur Telegram, la maison était utilisée temporairement par cette force de gendarmerie pour détenir des déserteurs du front, mais aussi pour regrouper des personnes enrôlées.
Les manifestants étaient venus protester dès le début d'après-midi contre la détention de prisonniers et exigeaient leur libération, sur fond de rumeurs de torture. La manifestation s'est terminée dans la violence : des coups de feu ont retenti et des véhicules de la police ont été endommagés par les manifestants.
C'est dans ce contexte que la photo de l'adolescent devient vite virale : alors qu'on le voit escorté depuis l'enceinte de la maison jusqu'à l'extérieur, il semble faire partie des détenus. Une vidéo de la scène le montre également les yeux dans le vide.
Dans les heures qui ont suivi l'événement, de nombreuses personnalités politiques européennes, aux positions historiquement prorusses et contre le soutien à l'Ukraine, ont repris les accusations russes de torture, avec cette même image de l'adolescent.
Le président du parti d'extrême droite français Les Patriotes, Florian Philippot, a ainsi dénoncé sur X une "maison de l'horreur", accusant l'armée ukrainienne d'y avoir torturé les détenus, tandis que la cheffe du parti allemand prorusse AfD, Alice Weidel, a appelé le gouvernement fédéral à dénoncer cet acte auprès du président ukrainien Volodymyr Zelensky.
L'adolescent était un manifestant
Mais les vidéos de la manifestation et les témoignages de journalistes présents sur place contredisent les accusations de torture au sein de cette maison.
D'abord, l'adolescent n'était pas un détenu. Mardi matin, le journaliste australien du Kyiv Independent Francis Farrell a publié un fil sur X pour dénoncer les manipulations autour de l'événement. Selon le journaliste, l'adolescent faisait partie des manifestants et a même jeté des pavés sur la maison.
Une vidéo publiée par le journaliste confirme cette version : on voit l’adolescent sur le muret qui sépare la maison de la rue jeter un pavé contre la porte. Sa coiffure, son pantalon vert et ses chaussures noires à semelle blanche sont les mêmes que dans la vidéo de bonne qualité le montrant escorté depuis la maison.
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Dans une autre vidéo, on voit ce même adolescent chuter depuis le muret dans l'enceinte de la maison. C'est donc à la suite de cette chute qu'il a été pris en charge et évacué de l'enceinte.
Mardi soir, l'adolescent a lui-même publié une vidéo dans laquelle il confirme cette version, tout en affirmant avoir été frappé par des hommes encagoulés une fois tombé dans l'enceinte de la maison.
Aucune preuve de torture à ce stade
Le sort de ces déserteurs et civils enrôlés de force par l'armée ukrainienne reste en revanche une question sensible en Ukraine, ainsi que la rédaction des Observateurs de France 24 l’a documenté dans une enquête sur la "busification", néologisme apparu pendant la guerre pour décrire la pratique consistant à embarquer de force des hommes dans des minibus ou des fourgonnettes en vue de leur mobilisation.
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Mais à ce jour, aucun élément n’atteste de l'existence d'une maison de torture. Plusieurs journalistes présents sur place, dont le reporter français de BFMTV Cyrille Amoursky, ont affirmé ne pas avoir vu de traces de telles pratiques au sein de la maison.
Le chef du cabinet de la présidence ukrainienne, Kyrylo Boudanov, s'était lui rendu sur place en pleine manifestation pour parler aux détenus et montrer à certains manifestants les conditions de détention. Les 18 détenus ont ensuite été emmenés devant la commission médicale pour un examen de leur état.
Selon le communiqué de la Garde nationale publié mardi, "quatre des militaires arrêtés après avoir quitté leur unité de manière illégale présentaient des blessures et ont été envoyés à l'hôpital pour des examens".
La Garde nationale a précisé sur sa chaîne Telegram avoir ouvert une enquête et affirmé que "si des faits d'actes de violence illégaux sont avérés sur le territoire de la base militaire, les responsables seront punis conformément à la loi". Même chose du côté du ministère de l'Intérieur, qui a annoncé l'ouverture d'une enquête interne.
Une manifestation planifiée par la Russie ?
Les autorités ukrainiennes ont aussi frontalement accusé la Russie d'être à l'origine de la manifestation et de l'avoir amplifiée en ligne. Au lendemain de la manifestation, Kyrylo Boudanov a déclaré sur Telegram qu'il avait été "établi que les événements d'hier à Petro-Pavlivska Borshchahivka ne se sont pas déroulés sans influence extérieure".
Les services de police ont également déclaré enquêter sur cette piste. Le rôle de Valentina Moloda, une Ukrainienne qui s'est présentée comme une ambulancière et semble avoir été à l'origine de la mobilisation, est particulièrement scruté par les enquêteurs. Le service ukrainien de RFI est revenu sur ses positions prorusses et la manière dont elle a fait monter la tension autour de cet événement sur les réseaux sociaux.
Des réseaux de désinformation russe ont en tout cas activement cherché à amplifier cette fausse information. Le compte de veille sur la désinformation russe BotBlocker a notamment dénombré plusieurs fausses vidéos usurpant l'identité de médias, dont celle de France 24, dont plusieurs reprenaient la fausse information sur l'adolescent. Ce mode opératoire est connu et documenté sous le nom de "Matriochka". Les vidéos en question n’ont néanmoins pas eu de visibilité.
Viktor Yagun, major-général de réserve du Service de sécurité ukrainien (SBU), a tout de même appelé à la prudence sur son compte Facebook : "Le fait que la situation soit bénéfique pour la Russie ne signifie pas automatiquement que cela a été organisé par des services spéciaux russes. Pour une telle conclusion, des preuves de coordination, de financement, de connexions entre les organisateurs et d'une diffusion d'information contrôlée sont nécessaires."
Source: France 24 · Nathan GALLO, Les Observateurs
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