À Paris, le musée de la porte Dorée invite à la découverte du cinéma imaginé et porté par des artistes issus de l'immigration. Un pan méconnu de notre histoire, une exposition rare et nécessaire.

France Télévisions - Rédaction Culture

Publié le 31/10/2026 06:00

Temps de lecture : 6min

Le début de l'exposition "Une histoire du cinéma français, héritages maghrébins", à voir dès le 30 octobre 2026. (QUENTIN CHEVRIER)
Le début de l'exposition "Une histoire du cinéma français, héritages maghrébins", à voir dès le 30 octobre 2026. (QUENTIN CHEVRIER)

Le Musée national de l'immigration se trouve dans l'enceinte du Palais de la porte dorée, à Paris, construit à l'occasion de l'Exposition coloniale de 1931. L'entrée mène à un immense hall art déco, recouvert de fresques à la gloire des colonies françaises. C'est dans ce même hall que Constance Rivière, directrice du musée, inaugure l'exposition Histoire du cinéma français, héritages maghrébins, à voir jusqu'au 21 mars 2027. "Nous avons fait le choix de raconter une autre histoire, non pas celle du regard porté sur les immigrés, mais celle du cinéma français réinventé par les immigrés et leurs enfants, détaille-t-elle. Ce n'est pas un regard 'sur', mais un regard 'par'."

L'exposition est très documentée, intégralement consacrée au cinéma, avec des archives inédites et des films restaurés. Organisée en trois temps, elle nous plonge dans un pan méconnu du 7e art. À travers trois périodes de vingt ans, depuis les années 1960 aux années 2020. Le parcours est parsemé de moments de pause, où il est recommandé de s'asseoir dans de vrais sièges de cinéma, pour visionner des extraits d'une dizaine de minutes. Le titre de l'exposition inclut un cinéma créé par des personnes issues de l'immigration sans en faire une catégorie ostracisée. Le pluriel d'"héritages maghrébins" est tout aussi évocateur, car l'exposition n'essentialise jamais ce cinéma, au contraire, elle en expose toutes les nuances.

L'exposition s'ouvre par un focus sur Mektoub ? (1970) du cinéaste algérien autodidacte Ali Ghanem, dans la première partie, intitulée Exils et contrechamps. C'est le premier film à montrer le quotidien d'un ouvrier dans le bidonville de Nanterre, où s'entassent de 1953 à 1972 plus de 10 000 personnes venues majoritairement d'Algérie. Pionnier dans la dénonciation des conditions de vie insalubres des travailleurs immigrés maghrébins en France, le film a été restauré dans le cadre du projet de la "Cinémathèque idéale des banlieues du monde". "L'exposition s'inscrit dans une dynamique de valorisation des initiatives citoyennes et associatives. Les pionniers disparaissent, il s'agit de patrimonialiser", affirme Clémentine Deroudille, commissaire de l'exposition. L'initiative citoyenne est aussi au cœur de la production de ce cinéma dans les années 1960.

Les réalisateurs peinent à trouver des financements, alors ils paient de leur poche ou font appel à des associations. Cette première partie éclaire sur une diaspora intellectuelle, présente à Paris, qui réalise des films, mais crée aussi des revues, comme CinémArabe. "On représentait une diaspora filmique (...) celle de la culture, c'est l'avant-garde de l'affirmation", raconte Ahmed El Maânouni, réalisateur marocain, dans le catalogue de l'exposition. D'autres pionniers sont mis en avant, à l'instar de René Vautier, résistant et cinéaste anticolonialiste. Ce dernier entamera même une grève de la faim pour obtenir la sortie du film interdit Octobre à Paris (1962) de Jacques Panijel. Le documentaire témoigne du massacre du 17 octobre 1961 perpétré par la police française contre des manifestants algériens. Ressorti en salles en 2026, le film est actuellement diffusé au cinéma.

Kader Boukhanef sur le tournage du film "Le Thé au harem d'Archimède" (1985). (JACQUES PRAYER / GAMMA RAPHO)
Kader Boukhanef sur le tournage du film "Le Thé au harem d'Archimède" (1985). (JACQUES PRAYER / GAMMA RAPHO)

On avance dans l'exposition, et le temps avec. Au fil des couloirs étriqués, caméras, story-boards, scénarios et affiches se succèdent. À l'instar de Mektoub ?, de nombreux films viennent combler un manque de représentation. On peut citer Le Thé au harem d'Archimède (1985) de Mehdi Charef. Adaptation de son propre roman, le film raconte l'amitié de deux adolescents vivant en banlieue parisienne, dont l'un est fils d'immigrés. Mehdi Charef est une clé importante de l'exposition, tant par son œuvre – il est l'un des premiers à faire rentrer les réalités de la banlieue dans le cinéma français – que par sa contribution matérielle à l'exposition. Venu déposer en personne le story-board de son film au début du montage de l'exposition, Mehdi Charef est décédé le 20 juin 2026.

Dans le livre consacré à l'exposition, il affirme : "Le film de Ghanem [Mektoub ?] s'arrête quand son père a 40 ans. Moi, je commence Le Thé au harem d'Archimède avec l'histoire de mon père qui, au même âge, reçoit sa famille venue le rejoindre en France." Cette phrase est très représentative de ce que réussit brillamment l'exposition : faire des ponts entre les œuvres, souligner les échos, sans jamais les réduire à un statut de "cinéma beur", ou "cinéma d'immigration".

Une histoire du cinéma français met aussi en avant Indigènes (2006), à l'occasion des vingt ans de sa sortie. Réalisé par Rachid Bouchareb, le film suit trois tirailleurs algériens et un soldat marocain en 1943, dans leur découverte de la guerre en Europe, empreinte d'atrocités et de racisme au sein même des rangs de l'armée.

En 1959, une loi étend la cristallisation des pensions des tirailleurs sénégalais aux anciens combattants des ex-colonies françaises, dont le Maroc, l'Algérie et la Tunisie. Indigènes réunit trois millions de téléspectateurs, remporte une Palme d'or à Cannes, et représente la France aux Oscars. Face à ce succès, le président Jacques Chirac annonce en 2006 la "décristallisation" des retraites des anciens combattants – ainsi revalorisées donc. "J'ai toujours été au carrefour de la colonisation, de la décolonisation, de l'immigration, de tous ces hommes qui ont fait l'histoire de France", analyse le réalisateur.

La deuxième partie de l'exposition, consacrée à la période 1980-2000. (QUENTIN CHEVRIER)
La deuxième partie de l'exposition, consacrée à la période 1980-2000. (QUENTIN CHEVRIER)

L'exposition réussit à caractériser le tournant post 2000 : ce moment où le cinéma vient chercher l'intime, la caméra entre dans les foyers des deuxièmes et troisièmes générations d'immigrés pour évoquer les traumatismes des parents, des grands-parents.

Cette fois encore, ces questionnements sur l'identité ne définissent pas ce cinéma. Il y est aussi question de technique, de genre. Une histoire du cinéma français se termine d'ailleurs sur une ouverture, une boucle où l'on constate que ces personnes issues de la troisième génération font le cinéma français : Hafsia Herzi, Leïla Bekhti, Reda Kateb, Oulaya Amamra... Elles ne se cantonnent plus à des thématiques historiques ou de questionnements sur leur double identité. Elles se permettent d'explorer les genres, de les transcender.

"Réparer le tissu troué de notre histoire de cinéma." Voilà le leitmotiv de l'exposition défini par Constance Rivière. S'attacher à des événements occultés, comme le massacre du 17 octobre 1961 qui a longtemps laissé un vide dans l'histoire du cinéma français. D'Octobre à Paris (1962) à Ici on noie les Algériens (2011), l'exposition propose un corpus d'œuvres pour mieux comprendre le traumatisme vécu.

"On pensait s'extraire de l'actualité avec une exposition sur le cinéma. C'est raté", ironise Constance Rivière. Parce qu'en effet, on ne peut s'empêcher de penser, en arpentant les couloirs de cette exposition, au contexte politico-médiatique actuel. "On pense aux propos de David Lisnard...", liste par exemple la directrice. Interrogé le 19 octobre sur LCI à propos du 17 octobre 1961, l'édile de Cannes, en campagne pour la présidentielle, a affirmé ignorer, voire "s'en foutre" de la référence à cette date historique. La directrice pense aussi "au cinéma René Vautier débaptisé dans les Pyrénées-Orientales...". En effet, la mairie RN de la ville d'Elne souhaite débaptiser le cinéma qui porte le nom du résistant et cinéaste anticolonialiste, le jugeant "trop marqué politiquement". Et Constance Rivière d'évoquer encore ce parti "qui propose de couper les crédits alloués au Musée de l'immigration", conclut-elle. Le député d'Isère Thierry Perez a affirmé vouloir "supprimer la subvention du Musée de l'histoire de l'immigration", car il incarnerait une "dérive d'un musée public vers une succursale idéologique de l'extrême gauche". Dans ces lieux aujourd'hui dédiés au 7e art, la directrice veut s'inscrire, avec cette exposition, dans "une résistance par la joie collective du cinéma".

Affiche de l'exposition "Une histoire du cinéma français, héritages maghrébins". (PALAIS DE LA PORTE DORÉE)
Affiche de l'exposition "Une histoire du cinéma français, héritages maghrébins". (PALAIS DE LA PORTE DORÉE)

Vous pouvez désormais privilégier l'affichage des articles de franceinfo dans les résultats de recherche Google. Comment ça marche ?

Sur le même thème

Shorts

Source: Franceinfo · Louisa Darrigrand

At a glance

Topic
World
Country
🇫🇷 FR
Publisher language
FR
Added to Allnira