En dix ans, 2,6 millions de personnes ont été opérées d'une hernie abdominale en France. Une intervention dite "banale". Mais depuis la mort du comédien Arnaud Denis, euthanasié en septembre en Belgique, les témoignages de patients en souffrance après la pose d'une prothèse se multiplient.
Radio France
Publié le 30/10/2026 06:37
Temps de lecture : 20min
Il aimait la marche et la montagne. Il peine aujourd'hui à rester debout. Dans sa maison près d'Epinal, Marc Bohyn ressasse. C'est en 2023, qu'il observe une boule se former sous sa peau, au niveau du pli de l'aine, "comme une bosse qui s'accentue avec l'effort et qui peut faire mal", se souvient-il. Une "petite hernie" est diagnostiquée et une opération est rapidement programmée. Un parcours "banal" : en France, chaque année, près de 250 000 personnes se font opérer d'une hernie abdominale.
"C'est vraiment une chirurgie de routine, du quotidien", raconte cet anesthésiste réanimateur, fraîchement retraité. Comme pour 97% des patients opérés d'une hernie de l'aine, une prothèse en matière synthétique lui est implantée, pour contenir ses organes. "J'ai endormi moi-même beaucoup de personnes pour cette intervention. Je me disais que je serai au bloc opératoire à 7h30 et qu'à 10h15, ce serait terminé". Mais le réveil est douloureux, et les mois et années qui suivent encore plus. "C'est une sensation difficile à décrire : j'ai l'impression que mon pli de l'aine se tord, ça me brûle à l'intérieur, c'est comme si j'avais quelque chose en trop, qui pousse et qui fait mal". La douleur s'installe, 24 heures sur 24 et se déplace peu à peu vers les testicules : "comme quand on reçoit un coup violent au niveau des parties intimes. Les hommes savent très bien à quoi cela correspond".
Aucune position ne le soulage. Impossible de rester assis plus de trente minutes pour lire l'un des ouvrages de sa volumineuse bibliothèque ou pour déjeuner avec des amis. Plus moyen de mettre un pantalon sans le laisser ouvert. "C'est humiliant, chaque fois qu'on se lève, d'avoir son pantalon qui tombe par terre parce que les douleurs sont telles qu'il n'est pas possible de mettre un vêtement qui serre un petit peu". Ses petits enfants ? "J'essaye de les fuir. Ma petite-fille m'adore et me saute dessus. C'est ingérable". Les médicaments l'endorment ou lui provoquent des hallucinations. Marc Bohyn est aujourd'hui "un homme transformé par la douleur", raconte son épouse, Catherine. "Il se renferme, il n'échange plus, il ne parle plus : je l'aime toujours, c'est certain, mais il faut une forte dose d'amour pour continuer".
Chez lui, au-delà de la douleur, s'installent des sentiments de colère et de culpabilité aussi : "comment j'ai pu, alors que je suis médecin, être couillon au point de me lancer là-dedans sans avoir pris la moindre information ?". Parce qu'après l'intervention, Marc Bohyn fait des recherches. Il découvre peu à peu qu'il n'est pas seul.
En 2023, un jeune comédien, espoir du théâtre, Arnaud Denis, créé un groupe Facebook (qui compte aujourd'hui plus de 10 000 membres) et témoigne lui aussi de douleurs insupportables, après la pose d'une prothèse pour soigner une hernie de l'aine.
"Pression intestinale épouvantable". "Testicule qui devient noir". "Nausées". "Perte de 17 kilos en trois-quatre mois". Fatigue chronique intense. Au fil du temps, Arnaud Denis ne peut plus se nourrir, bouger, travailler, faire l'amour ou même rire comme avant. Des douleurs si terribles qu'elles l'ont conduit à se faire euthanasier en Belgique, le 22 septembre, à l'âge de 43 ans. "Je souffre trop et je sais qu'il n'y aura pas d'amélioration, confiait-il au printemps à la cellule investigation de Radio France. J'ai fait ce choix non pas par désespoir, mais par lucidité extrême". Lors de ses obsèques, à Paris le 1er octobre 2026, des patients, venus pour certains de loin, ont longuement applaudi le passage de son cercueil. "Arnaud Denis a permis qu'on se sente moins seul et qu'on se dise que ces maux-là ne sont pas dans notre tête", témoignait alors Coralie, qui s'estime elle aussi "victime des prothèses de hernies".
Ce que dénonçait le comédien et lanceur d'alerte, c'est un "double niveau de violence". "Première violence, on ne vous prévient pas assez des risques", expliquait-il. Comme Marc Bohyn, il n'avait pas conscience que l'opération pouvait mal tourner. "Les effets indésirables listés dans les notices des fabricants partent à la poubelle. Personne ne les lit, précisait alors Arnaud Denis. Infection, dommages aux organes avoisinants, migration de la prothèse, tout ça, c'est inscrit dans la notice. Pourquoi mon chirurgien n'a évoqué aucune de ces complications possibles ?". Deuxième niveau de violence, s'indignait le comédien, "on déplace la responsabilité sur le patient". "Vos douleurs sont psychologiques. Vos problèmes sexuels et digestifs sont psychologiques. Alors que beaucoup de patients n'ont aucun antécédent psychiatrique".
Une colère contre les médecins qu'il exprimait jusqu'à ses derniers instants : "j'en ai fini avec la maltraitance médicale", écrivait-il le 22 septembre sur son compte Facebook, dénonçant "l'abandon et le déni médical en France".
La défiance vis à vis des prothèses, le plus souvent fabriquées en polyester ou polypropylène, la communauté médicale ne l'avait pas vu venir. "Nous sommes tombés des nues", confie Hubert Johannet, le président de l'Académie de chirurgie. La pose de prothèse est considérée comme "le traitement idéal actuellement recommandé par les sociétés savantes internationales", rappelaient en avril 2025 plusieurs organisations dont la Société française de chirurgie pariétale – Club Hernie, dans un communiqué commun.
Il n'en a pas toujours été ainsi. Les prothèses ont remplacé peu à peu, depuis les années 90, la méthode de suture au fil. "Réparer au fil, c'est douloureux et puis surtout, il y a de la récidive", analyse Alain Valverde, chirurgien spécialisé à l'hôpital des Diaconnesses, à Paris. "Avec l'utilisation des prothèses, l'idée était de renforcer la paroi abdominale en diminuant les douleurs et en permettant une reprise physique beaucoup plus rapide". "C'est une opération qui marche tellement bien que je la propose à mes patients, à mes amis, à ma famille", ajoute-t-il. "Je suis un scientifique et les données qu'on a aujourd'hui globalement à propos des prothèses sont rassurantes, abonde le Professeur Pablo Ortega Deballon, elles font beaucoup plus de bien que de mal, c'est pour ça qu'on continue de les utiliser. Mais ça ne veut pas dire qu'on nie qu'il peut y avoir des effets secondaires ou indésirables, explique le chirurgien du CHU de Dijon. On en est conscients".
La prothèse, selon les sociétés savantes françaises, n'est pas le cœur du problème. Ces douleurs sont "inhérentes à la dissection chirurgicale", peut-on lire encore dans ce même communiqué, publié en 2025, et qui pointe, plus que les prothèses, les atteintes aux nerfs ou au péritoine, cette fine membrane qui tapisse l'intérieur de l'abdomen, pendant l'opération. "Ces douleurs concernent 5 à 10% des patients et sont invalidantes dans 1 à 5% des cas", reconnaissent les médecins. Un chiffre non négligeable alors que 2,6 millions de personnes ont été opérées d'une hernie abdominale en dix ans, entre 2014 et 2024 en France.
Malgré la solidité scientifique brandie avec confiance par les chirurgiens, certains ont semble-t-il perdu leur sang-froid face aux critiques. Sur LinkedIn, plusieurs d'entre eux, parfois de grands professeurs, parlent de "croisade médiatique", de "bruit infondé" et insultent même les patients, les traitant de "complotistes anti-prothèses" ou encore de "grandes gueules ignares qui déversent leur ignorance sur internet". Des messages qui ont été depuis en partie supprimés.
En consultation, le cas du comédien Arnaud Denis est parfois directement évoqué. "Le chef de service qui m'a reçue ne m'a pas auscultée. Il ne m'a pas touchée, raconte par exemple Sarah, réalisatrice*, à la cellule investigation de Radio France. Ce chirurgien est juste resté derrière son bureau en traitant Arnaud Denis de fou", témoigne-t-elle. L'acteur a aussi été brutalement insulté, quelques jours avant sa mort, par une neurochirurgienne spécialisée dans la prise en charge des douleurs chroniques, qui lui a envoyé directement des messages privés sur Instagram. "Vous êtes un faible et un menteur". "C'est un peu excessif vues les douleurs que je vois de faire le Calimero qui veut mourir". "Je peux vous présenter de jeunes patients qui se battent et qui ne sont pas en train de chialer sur les réseaux". "Vous pouvez vous tuer, pourquoi déverser tant de haine". Arnaud Denis s'en émeut alors auprès d'une proche : "je me fais agresser sur Instagram".
Cette neurochirurgienne, que nous avons identifiée, a d'abord assuré avoir pris contact avec Arnaud Denis dans "une démarche de bienveillance". Confrontée à la violence de ses écrits, elle a précisé qu'il n'était pas son patient et qu'elle avait agi ainsi, "avec un peu de provocation" pour le dissuader de se faire euthanasier. "C'est peut-être une énorme erreur de ma part, mais je reste convaincue que c'est un énorme gâchis parce qu'il n'a pas été pris en charge comme il aurait dû", insiste ce médecin, qui avance, sans connaître son dossier médical, la piste psychiatrique. "Il était dans une colère monstrueuse. Son combat était la prothèse, il a oublié que son combat, c'était de se soigner". Une psychiatrisation de la douleur dont témoignent de nombreux autres patients.
Après la mort d'Arnaud Denis, la Société française de chirurgie pariétale a cherché à encadrer les prises de parole des médecins, en diffusant des conseils sur son site internet. "Pour vos patients, nous vous suggérons une formulation prudente et factuelle, sans spéculation". Quelle formulation ? "Nous avons appris ce décès avec beaucoup de tristesse. La situation rapportée est exceptionnelle".
L'ANSM, l'Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé a, elle, jugé le sujet assez sérieux pour mettre en place une "surveillance renforcée" de ces dispositifs médicaux. Si elle a reçu très peu de signalements entre 2020 et 2024, moins d'une trentaine par an, leur nombre a été multiplié par quatre en 2025, après la médiatisation du témoignage d'Arnaud Denis. Un chiffre encore étonnamment bas comparé au volume des opérations et aux risques connus. "Une anomalie statistique", estime le médecin en santé publique Pierre-Henri Moury qui vient de publier une étude sur le sujet. "Il y a un décalage massif entre les données de la science et le retour qui est fait aux autorités de santé, estime ce docteur, lui-même patient. "À partir de ce moment-là, il y a un biais, une perception tronquée entre ce qui se passe dans la vraie vie et ce qui remonte aux autorités de santé et in fine aux décideurs politiques". Comment expliquer alors ce faible taux de signalements ? Les chirurgiens font très rarement remonter des effets indésirables. "Je n'en ai fait aucun parce que je n'ai jamais pensé qu'il se passait quelque chose avec la prothèse", assume par exemple le professeur Pablo Ortega Deballon, à Dijon.
Côté patients, nombreux sont ceux qui expliquent ne pas réussir à aller au bout de leur signalement parce qu'ils ne savent pas quel modèle de prothèse leur a été implanté. Une aberration : la remise d'une carte d'implant, post opération, est aujourd'hui obligatoire. "Les victimes n'ont pas toujours cette information et cherchent à la récupérer en demandant une copie de leur dossier médical, explique Maître Pierre Debuisson, qui a regroupé et transmis des centaines de signalements à l'ANSM ces derniers mois. Mais c'est en réalité un véritable parcours du combattant. Il faut demander deux fois, trois fois, quatre fois les éléments. Les gens finissent par abandonner : c'est un système pervers". Pour cet avocat, l'ANSM a une grande part de responsabilité : "dire qu'il y a peu de signalements alors que tout est fait pour les limiter au maximum, ce n'est pas honnête".
"L'ANSM, je dis souvent que c'est une alarme silencieuse ou un chien de garde qui n'aboie jamais", tacle de son côté Maître Philippe Courtois, qui a travaillé ces dernières années sur des dossiers de santé majeurs : Mediator, prothèses PIP ou encore Dépakine. "Aujourd'hui, pour moi, il y a véritablement l'émergence d'un scandale de santé publique, prévient cet avocat spécialisé, qui défend Arnaud Denis et sa famille, et qui a déposé plainte avec constitution de partie civile en septembre dernier, après un premier classement sans suite. "On est sur la même vague que les scandales précédents : on sait que ça arrive. Tirons aujourd'hui les leçons du passé. Et faisons quelque chose". Philippe Courtois travaille actuellement sur les dossiers de 118 autres patients.
Vivement critiquée, l'ANSM a organisé depuis l'an dernier deux réunions en présence de médecins et de patients. Lors de ces échanges parfois houleux, et auxquels la cellule investigation de Radio France a eu accès, la question de la qualité de l'information aux patients est centrale. "C'est vrai que dans une consultation préopératoire qui dure 15-20 minutes, c'est compliqué d'expliquer la maladie, la technique chirurgicale et de donner les quinze complications potentielles sans gradation", avance par exemple un des chirurgiens présents lors de l'une de ces réunions en juin 2025, "il peut y avoir des complications très très graves mais très très rares, (...) un patient ne peut pas retenir tous les messages qui passent à la mitraillette". Des propos qui déclenchent immédiatement la colère de plusieurs patients. "À ce moment-là, vous pouvez peut-être vous dire que vous mettrez 30 minutes en consultation [pour informer] au lieu de 15 ?", lance alors Arnaud Denis. "C'est difficile à entendre", poursuit un autre homme.
Patients mal informés. Mal accompagnés. Parfois dénigrés. La cellule investigation de Radio France a aussi identifié des cas de patients opérés, alors qu'ils semblaient en situation de contre-indication médicale. "On se sent trahis et terriblement seuls, confie encore Sarah*, la réalisatrice. La jeune femme, elle aussi en souffrance, a découvert, en lisant la notice de sa prothèse Versatex, un avertissement à destination des femmes voulant avoir un enfant : "Il est écrit que 'le chirurgien doit être attentif au fait que ce produit ne s'étirera pas suffisamment pour s'adapter à l'évolution du corps de la patiente'", lit-elle. Sarah veut un deuxième enfant. Sa chirurgienne lui avait assuré par écrit qu'il n'y aurait aucun problème.
Il y a aussi le cas d'Aïcha*, opérée à 15 ans et dont la mère, lors d'une réunion publique à l'Assemblée nationale en avril dernier, pleurait sans pouvoir s'arrêter. "Ma fille a 17 ans, elle ne va plus à l'école. Elle est très ambitieuse, très intelligente, sportive... Elle ne fait plus rien. Elle n'a plus sa vie de jeune fille". Sur la notice de sa prothèse, il était aussi indiqué que la pose d'un implant était contre indiquée sur "les enfants en croissance". "Je me sens extrêmement coupable, parce que ma fille est mineure. C'est moi qui ai signé les papiers", ajoute-elle, accablée.
Il y a quelques semaines, dans l'espoir d'aller mieux, la jeune fille s'est fait retirer son implant. Une intervention que peu de chirurgiens acceptent de pratiquer aujourd'hui en France. Alors sur les réseaux sociaux, les patients se transmettent des noms, comme celui du docteur David Bounicaud, à Limoges, qui dit avoir accueilli beaucoup de personnes en errance : "Elles se retrouvaient parfois depuis des années face à un mur d'incompréhension. En tout cas, leurs chirurgiens ne voulaient pas prendre le risque d'enlever leur prothèse". "Pour moi, retirer ces filets, ça n'a jamais été une question, explique le docteur Bounicaud, mais c'est risqué parfois. Le principe même de la prothèse, c'est qu'elle soit incorporée dans les chairs. Ça m'arrive de faire marche arrière quand c'est trop dangereux, au contact de gros vaisseaux par exemple".
Malgré ces risques et l'absence de garantie que leurs douleurs s'envoleront avec le retrait, des Français de plus en plus nombreux vont chercher une solution à l'étranger, où le groupe médical Bio Hernia s'est par exemple spécialisé dans les opérations de hernies sans pose de filet synthétique. Dans sa clinique de Kelkheim, en Allemagne, le docteur Martin Wiese reçoit de plus en plus de patients français."Je trouve ça ridicule parce que vous avez des chirurgiens très capables en France". Pour ce médecin, une des clefs du problème se trouve dans la pose trop systématique des prothèses en polyester ou polypropylène. "Elles ne sont pas forcément nécessaires pour tous les patients, il faut lire les détails des recommandations internationales", précise-t-il. "Pour un patient obèse avec une grosse hernie, moi aussi je pose un implant permanent. Mais si vous avez une petite hernie inguinale, que vous êtes jeune, mince, que vous êtes une femme, vous n'avez pas plus de risque de récidive avec une technique classique au fil, la méthode Shouldice", explique le docteur Wiese, qui revendique d'excellents résultats et estime que les chirurgiens devraient se former à nouveau à cette méthode. Quand c'est possible, lui préfère éviter la prothèse en polyester ou en polypropylène : "si vous avez 20 ans et que vous vivez jusqu'à 100 ans, ça veut dire que vous aurez un matériau plastique dans le corps pendant 80 ans. Que va-t-il se passer ? Il y a des micro-fractures sur le plastique aussi à long terme".
"C'est l'une des difficultés clefs avec les implants médicaux, analyse Nicholas Farr, chercheur spécialisé en dégradation des implants, à l'université de Sheffield (Angleterre), si vous achetez un lave-vaisselle et qu'il ne fonctionne pas bien, vous pouvez le voir et l'inspecter. Un implant c'est très différent, vous ne pouvez pas observer comment le matériau se dégrade ou comment les tissus réagissent. Tout ça se passe dans un système biologique vivant ou le matériau comme le corps peuvent évoluer à travers le temps". Pour ce chercheur, il est primordial de mieux étudier leurs interactions sur la durée. Ce que ses travaux ont montré, c'est que le corps, "les substances chimiques produites par les cellules", ont les capacités de dégrader par exemple le polypropylène, l'un des matériaux les plus utilisés dans les prothèses de hernies. Une dégradation qui peut, explique Nicholas Farr, "entraîner l'apparition de fissures et parfois générer de petites particules". "Ça ne permet pas de dire pour l'instant qu'il devient toxique, mais ça soulève des questions essentielles", ajoute le scientifique.
Lors d'un procès historique à Boston cet été, un chercheur français de Medtronic, le leader mondial des technologies de santé, a d'ailleurs lui-même reconnu que les prothèses en polypropylène comme en polyester pouvaient s'oxyder chez certains patients au fil du temps. "Si je répondais non, ce ne serait pas la réalité", a admis Yves Bayon, ingénieur en biochimie, dans son audition, à laquelle la cellule investigation de Radio France a eu accès. "Je vais être trivial, mais quand on a une voiture, il faut la remplacer tôt ou tard. Même les matériaux les plus résistants s'oxydent tôt ou tard". "Vous êtes au courant que Covidien (Filiale de Medtronic NDLR) affirme que les filets qu'elle fabrique sont permanents ?", l'interroge l'avocate américaine Kelsey Stokes. Le chercheur répond sans hésitation : "Pour moi, en tant que scientifique, rien n'est permanent".
À l'issue de ces auditions, Medtronic a été condamné à verser 88 millions de dollars à Larry Patterson, un habitant de l'Alabama dont la prothèse, de la marque Symbotex, s'est collée aux intestins. "Un jugement historique", souligne son avocat, Timothy O'Brien. Dans ce dossier, le jury a estimé que le laboratoire n'avait pas assez informé sur les dangers liés à son produit. Même si l'entreprise conteste cette décision de justice et assure garder toute confiance dans ses implants "utilisés de manière sûre et efficace (...) sur des millions de personnes partout à travers le monde", les témoignages de ses propres chercheurs lui ont porté un coup au tribunal, estime Timothy O'Brien, l'avocat de Larry Patterson : "ils ont admis sous serment des défaillances de sécurité très graves".
Aux Etats Unis, plus de 10 000 plaignants implantés avec des modèles Symbotex, ProGrip ou encore Parietex poursuivent encore Medtronic. Avant cela, d'autres géants des produits de santé ont préféré régler des litiges à l'amiable ces dernières années, comme Becton Dickinson, en 2024, qui a passé un accord financier avec plus de 30 000 plaignants tout en précisant qu'il n'y a pour autant "aucune reconnaissance de culpabilité ou de faute". Lors de ces procédures, un document troublant a émergé. Un mode d'emploi confidentiel rédigé par un fabricant de polypropylène : "il recommandait de ne pas utiliser son produit dans des formulations destinées à des applications médicales à l'intérieur du corps humain", raconte l'avocat Timothy O'Brien. "En d'autres termes, le fabricant lui -même avait remarqué qu'il y avait un problème avec le matériau de base". Un sujet sur lequel la branche française de Becton Dickinson ne nous a pas donné d'explications, "n'étant pas habilitée à commenter les affaires en cours ou les documents versés au dossier".
En France, certains patients tentent de suivre à distance ces procédures américaines. C'est le cas de Marc Bohyn, le patient douloureux de la région d'Epinal, qui a découvert que sa prothèse, la 3DMax de Bard**, était apparue dans des dossiers outre-Atlantique, avant même son implantation. "Il m'a fallu beaucoup de temps pour l'accepter. Aux Etats-Unis, il y a des indemnisations alors que chez nous, tout continue comme si de rien n'était", s'indigne l'anesthésiste à la retraite.
Les autorités sanitaires ont lancé en 2025 une inspection sur les sites de plusieurs fabricants en France. Des "écarts" ont été relevés, mais selon l'ANSM, "aucun ne présente de risque pour la santé et la sécurité du patient, ni d'enjeu immédiat de santé publique." Une vaste étude épidémiologique, "Epi-phare", a également été déclenchée. Son premier volet, publié discrètement en mai, met en lumière l'utilisation croissante de ces prothèses en France, mais aussi le manque d'informations dont disposent aujourd'hui les autorités sanitaires qui n'ont pas été capables, avec cette enquête, de retrouver les marques, les modèles, les matériaux ou encore les tailles des implants posés entre 2014 et 2024***. En clair, si les patients ne savent pas toujours ce qu'ils ont dans le ventre, les autorités sanitaires non plus.
D'autres voix s'élèvent aujourd'hui pour s'inquiéter du contrôle de ces dispositifs médicaux en amont, avant leur mise sur le marché français. Actuellement, la réglementation européenne reste "largement insuffisante", "moins rigoureuse que pour le médicament", déplore le professeur Eric Vicaut, responsable de l'évaluation des dispositifs médicaux à l'APHP (Assistance publique - Hôpitaux de Paris). Ces implants ont beau être classés à haut risque, ils ne sont par exemple toujours pas contrôlés et validés par une agence indépendante, mais certifiés par des entreprises privées, payées par les laboratoires. "Le bénéfice-risque des dispositifs médicaux n'est toujours pas correctement évalué", analyse également le professeur Vicaut. "Si on vous disait que votre médicament a été évalué en tant que tel, mais qu'il n'a pas fait l'objet d'un essai clinique comparatif par rapport aux autres alternatives thérapeutiques, chacun dirait que ce n'est pas possible. Pour les dispositifs médicaux, on n'a pas ce réflexe, qui est pourtant un réflexe de bon sens". "On parle de produits de santé, pas de lave-vaisselles, s'agace Yann Mazens, conseiller produits et technologies chez France Asso Santé, qui s'alarme de voir les industriels tenter d'assouplir une partie de la réglementation européenne. "Ce n'est pas en bradant la sécurité et l'information des personnes qu'on va collectivement avancer."
Interrogée, la Direction générale de la santé (DGS) estime que la sécurité des patients est actuellement garantie. "Il ne serait pas responsable de dire qu'il n'y a rien, ça ne fonctionne pas comme ça en matière de sécurité sanitaire", réagit son directeur, Grégory Emery, qui conclut que les données ne "permettent pas de conclure à l'existence d'un risque spécifique pour un implant ou un fabricant en particulier". Il incite les patients en difficulté à se signaler auprès de l'ANSM. "Nous poursuivons les investigations." La Haute autorité de santé, qui n'évalue plus les prothèses de hernies depuis 2009, a été saisie et doit faire des recommandations pour améliorer l'information aux patients et la prise en charge chirurgicale. Une deuxième étude épidémiologique, cette fois sur le suivi post opératoire, doit être publiée au premier trimestre 2027.
Lire les réponses complètes de l'ANSM aux questions de la cellule investigation de Radio France
*Son nom a été modifié
* Son prénom a été modifié
** Fusionnée avec Becton Dickinson
*** Ces informations ne figurant pas dans le fichier national des données de santé qui a servi de base à cette étude.
Nous transmettre une information de manière anonyme et sécurisée : alerter.radiofrance.fr
Nos réseaux sociaux :
- X @InvestigationRF
- Bluesky @investigationrf.bsky.social
- LinkedIn Cellule investigation de Radio France
- Instagram @investigation
Voir tous les contenus enquêtes
Vous pouvez désormais privilégier l'affichage des articles de franceinfo dans les résultats de recherche Google. Comment ça marche ?
Sur le même thème
-
Comment de l'amiante peut-il se retrouver dans des jouets pour enfants à base de sable, et quels sont les risques ?
-
De l'amiante détectée dans 169 établissements scolaires dans le Vaucluse
-
Prothèses mammaires PIP : la justice accorde des indemnisations allant de 6 000 à 47 000 euros pour 371 premières victimes
-
Amiante dans des écoles des Bouches-du-Rhône : "Peut-être une catastrophe à venir qu'il faudrait à tout prix éviter", selon une avocate
-
Le classement amiante du site d’ArcelorMittal à Fos-sur-Mer refusé par le ministère du Travail
Shorts
-
Des prothèses de hernie responsables de souffrances invivables ?
vidéo 2 minutes 45 -
Édouard Philippe placé sous le statut de témoin assisté
vidéo 33 secondes -
Laurent Nuñez "a nié toutes les vi0lences" envers les lycéens, dénonce une porte-parole
vidéo 1 minute 24 -
Des Français portés disparus dans l'accident de train en Espagne
vidéo 1 minute 28 -
L'acteur britannique Patrick Stewart est mort à 86 ans
vidéo 15 secondes -
"Le blocage potentiel des réseaux sociaux, c'est le signe de la surdite du pouvoir macroniste depuis 10 ans" selon Olivier Tesquet, journaliste à Télérama
vidéo 2 minutes 15 -
Trappes, le suspect arrêté et relâché trois jours avant l'attaque
vidéo 2 minutes 8 -
17 ans d'arrêt maladie : une professeure payée à ne rien faire
vidéo 1 minute 16 -
États-Unis : malaise au pays des data centers
vidéo 2 minutes 36 -
Intoxication, explosion, les gaz lacrymogènes en question
vidéo 2 minutes 59 -
Laurent Nuñez détaille le dispositif de sécurité du 31 octobre
vidéo 1 minute 36 -
Les zoos, nouvelles cibles des cambrioleurs
vidéo 1 minute 53 -
En fuite aux États-Unis, F. Bolsonaro déclare être "le leader du Brésil"
vidéo 1 minute 30 -
Attentat raciste dans les Yvelines : le suspect, Kévin T., mis en examen par un juge antiterroriste
vidéo 53 secondes -
“Laurent Nuñez a infantilisé nos organisations” : les associations étudiantes en colère après la réunion avec le ministre de l'Intérieur
vidéo 43 secondes -
"Il faut interdire les grenades contre les lycéens"
vidéo 41 secondes -
Trappes : le tireur arrêté puis relâché avant l'attentat
vidéo 1 minute 29 -
Sécheresse en Guyane, un pont aérien pour ravitailler les habitants
vidéo 2 minutes -
Deux-cents passagers d'une "croisière à vie" bloqués à quai au Cambodge
vidéo 1 minute 8 -
"39% des Français renoncent à des dépenses essentielles pour payer leur logement"
vidéo 1 minute 32 -
Accident de trains en Espagne : l'angoisse des familles
vidéo 2 minutes 14 -
Un sauveteur animalier tué par un drone en Ukraine
vidéo 1 minute 16 -
200 passagers d'un bateau de croisière abandonnés au Cambodge
vidéo 1 minute 35 -
Est-ce que les cours vont reprendre lundi pour les étudiants et les lycéens ?
vidéo 1 minute 7 -
"Il est nécessaire que les cours puissent reprendre" : Philippe Baptiste, ministre de l'Enseignement supérieur
vidéo 1 minute 13 -
Attentat raciste de Trappes : le suspect admet avoir ciblé des personnes "de type musulman, africain ou nord-africain"
vidéo 2 minutes 7 -
Le cri du coeur de la mère de Ramatou, blessée par balles
vidéo 1 minute 44 -
Accident de trains en Espagne : la piste de l'erreur humaine ?
vidéo 1 minute 3 -
L'industrie pétrolière gonfle-t-elle les prix de l'essence ?
vidéo 1 minute 15 -
L'émotion de la mère de Ramatou, la fillette blessée à La Verrière
vidéo 1 minute 12
Source: Franceinfo · Cellule investigation de Radio France, Julie Pietri
At a glance
- Topic
- World
- Country
- 🇫🇷 FR
- Publisher language
- FR
- Added to Allnira