Un album tout en douceur, grâce à un trait vaporeux et quelques camaïeux de couleurs tendres, qui contrastent avec la violence du récit.

France Télévisions - Rédaction Culture

Publié le 31/10/2026 10:18

Temps de lecture : 3min

L'autrice iranienne Nahid Kazemi. (NAHID KAZEMI / EDITIONS ÇA ET LA)
L'autrice iranienne Nahid Kazemi. (NAHID KAZEMI / EDITIONS ÇA ET LA)

Une croix rouge sur une pile de manuscrits, accompagnés de motifs de refus parfois ubuesques. Voilà ce que découvre Nahid, en 2006, le jour où elle prend ses fonctions dans une maison d'édition de Téhéran : il y a toujours une liste de raisons pour lesquelles ces livres ne paraîtront pas. "En Iran, un livre ne survit qu'après avoir perdu une partie de lui-même", explique-t-elle. Que coûte, concrètement, la censure ordinaire ? Et que devient un livre une fois qu'elle est passée ? Voici quelques-unes des questions que pose Un morceau de paradis au milieu de l'enfer de Nahid Kazemi, disponible depuis vendredi 16 octobre en librairie.

Directrice artistique, Nahid doit annoncer aux artistes que leur livre ne paraîtra pas, ou trouver un moyen de contourner la censure, quitte à dénaturer leur œuvre. Quand l'un de ses collègues lui propose d'éditer en farsi un ouvrage de référence sur l'art persan, elle accepte, et elle y trouve même un refuge. Préserver la richesse d'un patrimoine artistique devient pour elle une manière de résister à l'appauvrissement culturel que cherche à imposer un pouvoir totalitaire.

Mais l'élection d'Ahmadinejad, en 2005, change la donne : sa maison d'édition prend un virage encore plus conservateur. Dirigée par des incompétents qui ont eu leur poste par népotisme, elle déchante totalement, et pense alors à partir. Dans cette première bande dessinée autobiographique, l'illustratrice iranienne revient sur ces années où elle découvre les rouages absurdes et implacables de la censure. C'est l'un des premiers mérites de l'album : raconter la censure pas seulement à travers ses interdits spectaculaires, mais dans ses manifestations les plus ordinaires. Une croix rouge sur un document, une œuvre amputée de ce qui faisait sa singularité… La violence du système se niche dans les gestes professionnels et les conversations les plus anodines entre collègues.

Ce récit, Nahid Kazemi le confie des années plus tard, dans un train au Canada, son pays d'adoption. Une conversation autour des tapis persans conduit progressivement l'autrice à évoquer son passé en Iran. "Nous avons le temps. Trois heures jusqu'à Casselman. Je vous écoute", lui confie son interlocuteur, féru d'art iranien, rencontré par hasard dans un wagon. Ce dispositif, qui aère le récit, donne à l'histoire sa dimension intime : derrière cette maison d'édition et ses mécanismes de contrôle, le lecteur découvre le parcours d'une femme et son attachement à la création. On remonte ainsi avec elle jusqu'à son enfance à Shiraz, avec une mère qui tisse et un père calligraphe. L'Iran est raconté de l'extérieur, sans que le souvenir ne se fige.

Mais la grande singularité de l'album réside dans son dessin. Illustratrice depuis vingt ans, autrice de plus de soixante-dix livres, récompensée en 2022 au Canada par le prix littéraire du Gouverneur général, Nahid Kazemi signe ici sa première BD. Le trait est vaporeux, presque fusain, la planche reste dans un camaïeu de gris. Dans ce monde sans éclat, des touches de couleur surgissent, vert d'eau, orange : c'est l'art qui entre dans la vie de l'autrice. Le rouge, lui, est celui de la censure.

Cette douceur est un parti pris. Elle évite le pathos et laisse la place à la nuance : on rit parfois, on s'attache, on a peur aussi. Ces couleurs rappellent le travail d'illustration jeunesse qui a fait connaître l'autrice, et rend le propos accessible sans l'édulcorer. Les tapis persans, avec leurs motifs foisonnants et leurs couleurs chatoyantes, contrastent avec les tonalités plus sourdes des scènes de la vie quotidienne. Comme si l'art conservait, au milieu de cet environnement contraint, une capacité intacte à faire surgir la beauté. Un album qui est un récit sensible sur les ravages de la censure, mais aussi sur ce qui lui échappe : la mémoire, et la liberté de création.

Couverture de "Un morceau de paradis au milieu de l'enfer" de Nadhi Kazemi. (ÉDITIONS ÇA ET LÀ)
Couverture de "Un morceau de paradis au milieu de l'enfer" de Nadhi Kazemi. (ÉDITIONS ÇA ET LÀ)

Un morceau de paradis au milieu de l'enfer, traduit de l'anglais par Gabriel S. Colsim, éditions Çà et Là, 16 octobre 2026 (176 pages, 20 euros).

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Source: Franceinfo · Carine Azzopardi

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