Un an après le cessez-le-feu entre l’armée israélienne et le Hamas, les efforts pour extraire les dépouilles ensevelies sous les décombres se poursuivent dans la bande de Gaza. Environ 1 000 corps auraient été récupérés jusqu'ici, mais la tâche reste immense : selon la défense civile, entre 8 000 et 10 000 autres seraient encore enfouis sous les gravats, dont 3 000 dans la zone contrôlée par l’armée israélienne.
La guerre à Gaza a généré 61 millions de tonnes de décombres, soit 20 fois la quantité générée par l’ensemble des guerres dans le monde ces 18 dernières années, selon le Programme des Nations unies pour le développement. Lequel estime aussi que sous ces gravats, 8 000 à 10 000 corps seraient encore ensevelis.
Les excavations sont menées par les éléments de la défense civile, sous administration du Hamas, alors que les moyens manquent cruellement et que les bombardements et tirs de l’armée israélienne se poursuivent en dépit du cessez-le-feu d'octobre 2025. Extraire ces corps, les identifier, leur offrir un enterrement digne... la tâche est d’autant plus complexe que l’armée israélienne a interdit l’introduction des dispositifs ADN dans l’enclave, pourtant indispensables à l’identification des dépouilles, dont beaucoup sont en état de décomposition avancée.
"On met les restes de chaque victime dans un sac, parfois juste des os"
Le directeur du département de médecine légale de la bande de Gaza, le docteur Ahmed Duheir, explique comment le processus d’identification est mené, en l’absence de moyens.
Depuis le premier jour du cessez-le-feu, on a essayé de prévenir de la présence de victimes du côté israélien, via la Croix-Rouge internationale.
Une équipe médico-légale se rend à l’endroit où se déroulent les extractions des victimes. Des témoignages sont recueillis, pour permettre d’estimer le nombre de victimes.
Une fois que la Défense civile a procédé à l’évacuation des corps, on met les restes de chaque victime dans un sac. Parfois c’est juste des os, car la personne est restée deux ou trois ans sous les décombres.
Au niveau de la médecine légale, on procède ensuite à la documentation des squelettes. On calcule la taille, on estime l’âge, si c’est un homme ou une femme, un enfant, adulte, etc. On vérifie aussi les vêtements, et on essaie de trouver un document d’identité, en somme tout effet personnel qu’on peut prendre en photo. On montre ensuite ces photos aux familles.
Le cessez-le-feu n'a pas marqué la fin complète des bombardements. Selon le ministère de la Santé de Gaza, 1 440 personnes ont été tuées dans les bombardements entre le octobre 2025 et septembre 2026. Ces morts s’ajoutent aux 74 300 personnes tuées depuis octobre 2023.
À Deir al-Balah, un cimetière a été spécialement aménagé pour accueillir les dépouilles de personnes dont l'identité n'a pas pu être établie. Au 14 juin 2026, plus de 650 corps y étaient enterrés dans l’attente de leur identification selon le département des cimetières de Gaza. Le Comité International de la Croix-Rouge y fournit un soutien à la Défense civile, en finançant la location de deux excavatrices notamment.
Où sont passés les corps ?
Après le cessez-le-feu, l’armée israélienne s’est retirée derrière une ligne jaune. Mais ni la Croix-Rouge ni la défense civile n’ont accès à la zone sous contrôle israélien. Or, elle représente 65 % du territoire de Gaza et près de 3 000 corps pourraient toujours s’y trouver, ensevelis sous les décombres, rapporte la défense civile.
Mahmoud Basal, porte-parole de la défense civile, affirme que l’armée israélienne a déblayé des ruines dans cette zone, susceptibles d’abriter des restes humains.
Il y a des opérations de déblaiement, des bombardements aussi, dans ces zones.
Des blocs résidentiels entiers ont été déblayés, le long de la ligne jaune, où des martyrs étaient ensevelis sous les décombres.
Ces craintes sont renforcés par une analyse menée par le collectif d'investigation Forensic Architectrure, qui surveille l’activité de l’armée israélienne le long de la ligne jaune depuis le cessez-le-feu.
"Les ruines de plusieurs maisons ont été compactées et déblayées"
Début octobre, il a publié des images satellites confirmant que des débris de plusieurs maisons ont été démolis, compactés puis déblayés aux abords des postes militaires établis par l’armée israélienne, et ce alors que des corps étaient susceptibles de s’y trouver.
Júlia Nueno Guitart est chercheuse pour Forensic Architecture.
Nous avons remarqué que les ruines de plusieurs maisons ont été compactées, via les images satellites. Nous voyons maintenant les conséquences de cela : des corps qui n’ont pas été récupérés sous les décombres. Ces décombres sont ensuite déblayés.
Et nous observons particulièrement cette pratique de compactage et d’enlèvement des décombres, autour de ces bases militaires. Nous savons que certains de ces décombres sont utilisés pour la construction d’infrastructures.
C’est par exemple ce que nous avons constaté lors de la mise en place des corridors de sécurité et des corridors de Philadelphie.
Mais nous ne disposons pas de preuves concrètes. Nous pouvons voir, par exemple, sur des images satellites, des camions transportant des décombres, mais nous ne pouvons pas suivre ces camions en dehors de Gaza.
Forensic Architecture a identifié au moins quatre familles qui signalent des proches tués dans des frappes dans la zone où a été tracée la ligne jaune, et dont il n’ont pas pu récupérer les corps. Les décombres de leurs maisons ont été compactés et déblayés. C’est notamment le cas de la famille Samour, dont la maison a été bombardée le 11 octobre 2023, à Khan Younès.
Júlia Nueno Guitart poursuit :
A l’époque, il y avait des difficultés pour la défense civile d’accéder aux décombres de cette maison et de récupérer les corps.
Donc des membres de leur famille sont restés sous les décombres pendant plusieurs mois, alors qu’ils se déplaçaient vers le sud, et ils n’ont pas pu les récupérer. Et une fois la ligne jaune établie, ils n’ont pas pu revenir et la franchir.
Donc il y a encore trois membres de cette famille qui sont toujours sous les décombres. Et maintenant, les décombres de leur maison ont été compactés. Il est donc très peu probable qu’ils puissent les récupérer. Et ils n’ont eu aucun contact avec l’armée israélienne, par exemple, pour récupérer ces corps.
Les familles préoccupées
Contactée, l’armée israélienne affirme que lorsqu’un corps est découvert au cours d’une opération, elle le traite “avec respect et délicatesse” et s’efforce de coordonner son évacuation. Le Comité international de la Croix-Rouge, qui coordonne ces évacuations, affirme cependant n’avoir reçu aucun corps depuis février 2026.
Völker Turk, le Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés, a rappelé qu'Israël était tenu de rechercher et de localiser les personnes disparues en vertu du droit international. Il a estimé que la découverte de dépouilles sous les décombres ravivait des préoccupations concernant de possibles crimes de guerre.
Source: France 24 · Djamel BELAYACHI, Les Observateurs
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