Notre confrère a reçu ce jour le Grand Prix du roman pour «Le Rappel des oiseaux» (Actes Sud). Portrait d’un artiste de la fugue.
Tout comme il existe des hommes-orchestres, des hommes-plumes, plus rarement des bombes humaines, les hommes-Arlequin au manteau bigarré et dépareillé sont bien là, mais plus rares, plus singuliers ou discrets. Sébastien Lapaque fait partie de cette dernière caste aux motifs épars. En récompensant l’écrivain aux trente volumes publiés, journaliste du Figaro littéraire depuis plus d’un quart de siècle, les Académiciens ont aussi couronné, à travers Le Rappel des oiseaux (Actes Sud), un long parcours d’écrivain aussi original que surprenant, aux multiples chemins de traverse, aux échappées libres de toute entrave, aux buissonnades le portant là où on ne l’attendait pas. N’avait-il pas affirmé dans son contre-journal, Autrement et encore, paru en 2013, toujours chez Actes Sud, son fidèle éditeur : « La vie n’est belle que lorsqu’elle est compliquée, lourde de hasards et de risques, de rêves, de violences, de folies. Sans oublier ses contrariétés et ses insuffisances » ?
Ainsi, ce Rappel des oiseaux, au titre inspiré d’une pièce primesautière et gazouillante pour clavecin de Jean-Philippe Rameau. Là, au gré de 280 pages, cet amoureux de la France éternelle, du bon vin et de la gastronomie, pourfendeur de la bien-pensance et du néo-libéralisme, nous offre, en 33 tableaux, une « méditation sur l’espérance, l’amitié et la transfiguration d’une vie », qui conduit le protagoniste, Noé, sur les traces de François d’Assise, le « Poverello » qu’il avait auparavant mis en scène, en 2008, dans Sermon de saint François d’Assise aux oiseaux et aux fusées. Voici ce que Lapaque écrit à propos des volatiles chantants, dans son Rappel des oiseaux : « Depuis leur enfance, nous avons accompagné de notre bénédiction bariolée les personnages de ce livre, passant avec eux de la peur à la joie, de l’angoisse à la foi, des pépiements aux cris d’alarme. Nous les oiseaux, avec nos trilles vibrants, sans autre office que celui de la lumière naissante, sans autre service qu’une louange aux étoiles. »
De Sébastien Lapaque, on connaît le goût pour les espaces plus ou moins lointains, en tout premier lieu, le Brésil, son deuxième berceau, auquel il a consacré plusieurs livres depuis Sous le soleil de l’exil, Georges Bernanos au Brésil (1938-1945), paru en 2002, et l’Algérie, terre de son cher saint Augustin (Théorie d’Alger, Le Rappel des oiseaux où il a convié les spectres des moines trappistes de Tibéhirine, sauvagement assassinés), sans oublier l’Italie des églises et des chapelles et le terroir de France.
Du côté de ses admirations, le panthéon est occupé de longue date par Georges Bernanos (« l’écrivain aux puissants dons de visionnaire ») et Stefan Zweig, le nostalgique cosmopolite, chantre mélancolique du « monde d’hier », celui d’avant les totalitarismes brun pestiféré ou rouge sang. « On ne saurait concevoir deux hommes plus différents que Bernanos et Zweig, avait-il souligné. L’un était fait de force et de flamme, de passion et de ravissement, tel un tonnerre qui éclatait en phrases ressemblant à des éclairs. » Ajoutant à ce tandem, et dans le désordre : Pier Paolo Pasolini (avec une prédilection pour Pétrole), Madame de Sévigné, Bossuet, le champion du situationnisme Guy Debord, le réfractaire atrabilaire Philippe Muray, Pierre Boutang, Simon Leys, Rabelais, Pascal, Paul-Jean Toulet, Pessoa aux mille visages. Sans oublier l’exilé de Douarnenez aux « papiers collés » et aux « poèmes bleus », Georges Perros, le barde Xavier Grall et Robert Giraud, celui du Vin des rues et de L’Argot des bistrots, qu’il avait préfacé.
La mélancolie et l’émerveillement
Dans un mouvement de balancier, après Court voyage équinoxial. Carnets brésiliens et Georges Bernanos encore une fois, ce Versaillais d’adoption fait réapparaître en 2024, au terme d’une enquête aussi passionnante qu’obstinée, Zweig et Bernanos, qui s’étaient brièvement rencontrés au Brésil, à Barbacena, en janvier 1942, quelques jours avant la mort volontaire du romancier autrichien. D’un côté « le catholique errant, gardien de l’honneur égaré au siècle des machines» et Stefan Zweig, « le Juif humaniste, sceptique et démocrate ». Cette rencontre lui a inspiré Échec et mat au paradis, récompensé par le prix Renaudot de l’essai. Un livre salué dans les colonnes du Figaro littéraire, où l’on pouvait lire : « Vous y découvrirez un écrivain extraordinairement sensible et extraordinairement habile, c’est-à-dire un romancier complet, comme on le dit d’un athlète, parce que, chez lui, l’intuition et le métier s’équilibrent dans une parfaite maîtrise, et, comme on le dit d’un spectacle, parce qu’il sait toucher à la fois notre cœur et notre imagination, jouant en virtuose de toute la palette de nos émotions: la tendresse et l’effroi, la mélancolie et l’émerveillement, la joie et la pitié. »
Aucun genre ou peu s’en faut ne lui est étranger pour ce grand curieux né en 1971 en Allemagne, à Tübingen : roman (La Convergence des alizés, Ce monde est tellement beau, lauréat du prix Jean-Freustié), essai (Sermon de saint Thomas d’Aquin aux enfants et aux robots, On aura tout bu), nouvelle (Mythologie française, couronné en 2002 par le prix Goncourt de la nouvelle), journal de bord, carnet de voyage, portrait. Facta et verba, comme disaient les Latins.
De Simenon à Bibi Fricotin
Sans doute, est-ce dans le carnet qu’il exprime pleinement sa soif de liberté et au mieux, son inclination d’homo liber pour les évocations buissonnières et décomplexées, sans compter la régalade et la rigolade. On le voit à la lecture d’Autrement ou encore, où il convoque allègrement de Georges Simenon à l’écorché Daniel Darc, ex-chanteur de Taxi Girl, en passant par les piliers et trois-quarts du Tournoi des six nations, sans compter les Halles de Rungis fréquentées dès potron-minet ou, plus inattendu, les chemins lysergiques de Katmandou. Et bien sûr la France, sa France, ainsi définie : « C’est Jeannot Lapin et Bibi Fricotin, c’est Ronsard, Hugo et Aragon, la Loire qui prend sa source au mont Gerbier-de-Jonc, c’est le chant de la langue, la gloire et la foi… ».
Voilà donc, en ce jeudi 29 octobre 2026, son nouvel ouvrage couronné, qui porte en épigraphe cette confession du poète lituanien et visionnaire francophone Oscar Milosz (1877-1939) : « Il n’y a que les oiseaux, les enfants et les saints qui soient intéressants ». Quant au titre, Le Rappel des oiseaux, il nous renvoie à celui de son tout premier roman, écrit à 27 ans, et paru en 1998, Les Barricades mystérieuses, titre inspiré par une pièce pour clavecin – un superbe rondeau - d’un autre baroqueux magnifique, François Couperin.
Source: Le Figaro · Thierry Clermont
At a glance
- Topic
- World
- Country
- 🇫🇷 FR
- Publisher language
- FR
- Added to Allnira