"On dirait la guerre, ici !", lance un passant près de la place de la République, à Paris, se retournant sur un kiosque à journaux tellement calciné qu'on n'en devine plus que le squelette. Le lieu de rendez-vous parisien de toutes les contestations porte encore les marques des manifestations du 17 octobre, à commencer par de nombreux tags : "Acab" – acronyme anglais de l'expression "All cops are bastards", soit "Tous les flics sont des bâtards –, "Ultrariches vs Gilets jaunes", "Nos jeunes ont du talent"...

Sur les vitrines brisées des commerces, des cartes de vitriers et des petites annonces pour une "pose urgente de plaques de bois" s'accumulent. Parfois, une affiche propose de scanner un QR code renvoyant vers une cagnotte pour le propriétaire des lieux, qu'il faut "tout reconstruire".

Au centre, le Monument à la République fait l'objet d'un nettoyage minutieux par des agents de la Ville, vêtus d'une combinaison blanche comme des médecins légistes, jet d'eau haute pression à la main. D'ici la fin de la journée, les messages "Nique le RN" et "Tout le monde déteste la police" seront effacés et la statue sera de nouveau immaculée. Mais pour combien de temps ?

La place de la République et son Monument, à Paris, le 22 octobre 2026.
La place de la République et son Monument, à Paris, le 22 octobre 2026. © Pauline Rouquette, France 24

Autour, des badauds s'étonnent : "Pourquoi nettoyer maintenant ? Samedi, ils remettent ça."

Une nouvelle journée de mobilisation est en effet prévue dans toute la France samedi 24 octobre. À Paris, un seul cortège a pour l'heure été autorisé, entre Bastille et Nation. Mais si Emmanuel Macron a rappelé l'interdiction des manifestations non déclarées, les craintes de nouveaux dégâts, dans ce secteur traditionnel des contestations, restent vives.

À la veille de l'"acte II", dans les quartiers déjà sinistrés comme dans ceux situés sur le tracé des manifestations à venir, les commerçants se préparent donc déjà comme ils le peuvent.

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"Plus rien à gratter"

Autour de la place de la République et sur le boulevard de Magenta, nombre de magasins protègent leurs vitrines de hauts panneaux de contreplaqué. Certaines boutiques sont si bien recouvertes qu'on ne se douterait pas que quoi que ce soit se trouve à l'intérieur.

"Je ne sais pas s'ils vont revenir au même endroit, il n'y a plus rien", pointe une opticienne. "Ils ont tout massacré."

Consternée, celle-ci prévoit de baisser le rideau de sa boutique et espère que le quartier sera cette fois épargné. Après les évènements du 17 octobre, elle dit avoir vu la fréquentation de sa boutique chuter. "Il n'y a personne, tout le monde a peur de venir ici. La rue est morte. Ça fait peur, on dirait un monde de fous."

Plus loin, une commerçante discute dans la boutique voisine, dont il est difficile d'imaginer comment le rideau de fer a pu être à ce point broyé. Dans ses mains, elle tient une affiche prête à être installée : "Il n'y a plus rien à gratter. Vous avez déjà gâché nos vies."

Une boutique du boulevard de Magenta, à Paris, le 22 octobre 2026.
Une boutique du boulevard de Magenta, à Paris, le 22 octobre 2026. © Pauline Rouquette, France 24

La tentation de l'autodéfense

"Le contreplaqué, c'est tout ce qu'on a pu faire", regrette quant à lui le vendeur d'une boutique de cigarettes électroniques. Dans l'échoppe, où la lumière peine à passer, les vitrines sont quasi vides. Par précaution, "on a tout mis en sécurité, l'essentiel des stocks est planqué".

Dans une autre boutique, d'accessoires pour vélo, où l'un des employés s'affaire encore à ramasser le verre brisé, on a cependant opté pour une stratégie inverse. Le magasin restera ouvert samedi, dans l'espoir que cela dissuade les casseurs d'entrer et de saccager de nouveau.

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Le vendeur d'un kiosque à journaux de la place de la République est convaincu que c'est ce qui a sauvé son commerce samedi dernier. "Ils n'y ont pas touché parce que c'était ouvert."

Nombre de commerçants ont prévu de rester au chevet de leur commerce. Quitte, pour certains, à envisager de se défendre eux-mêmes.

Certaines armureries parisiennes ont annoncé avoir multiplié leurs ventes de matraques, de bombes lacrymogènes ou encore de lanceurs de balles en caoutchouc, stimulées par le désespoir de commerçants refusant de plier face aux pilleurs.

Auprès de France 24, un armurier du 10e arrondissement nuance. S'il n'est pas convaincu de l'existence d'une volonté soudaine des commerçants de s'armer, il concède cependant avoir "reçu plusieurs appels pour obtenir des renseignements".

"Nous et notre chance"

Aux abords de la place de la Bastille, d'où partira le cortège samedi, les commerçants disent ne pas avoir reçu d'indications particulières. Mais à l'entrée de la rue du Faubourg Saint-Antoine, certains ont déjà posé du contreplaqué, tandis que d'autres poursuivent le renforcement de leurs boutiques.

Perché sur son escabeau, devant un magasin de peluches et autres petits objets, un homme visse des panneaux de bois sur toute la hauteur des vitrines. À l'intérieur, un employé veille au grain. "On se protège, mais dans tous les cas, le magasin restera fermé demain", dit-il. Comme la veille, et les jours où la situation semblera à haut risque. "Là-bas, le Sephora, le Courir et le Lacoste se sont déjà fait piller."

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Sur la rue du Faubourg Saint-Antoine, à Paris, le 23 octobre 2026. © Pauline Rouquette, France 24

Le cortège s'élancera à 14 h de Bastille puis empruntera la rue de Lyon, l'avenue Daumesnil, la place Félix Éboué, le boulevard de Reuilly, le boulevard Picpus, jusqu'à la place de la Nation.

Autour de cette place, située à la limite des 11e et 12e arrondissements de Paris, les boutiques d'opérateurs téléphoniques et les banques sont déjà équipées de panneaux de protection. Comme à République, d'autres commerçants préfèrent attendre de voir comment évolueront les évènements dans la journée de samedi.

"On fermera peut-être un peu plus tôt", explique le propriétaire d'un bar-tabac de la place. "On baissera le rideau de fer, en espérant que ce soit suffisant. Faire installer des protections supplémentaires, c'est un budget", poursuit-il. "Donc demain, ce sera nous et notre chance."

Source: France 24 · Pauline ROUQUETTE

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