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Publié le 07/11/2026 07:04

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Un adolescent se couvre les yeux après avoir été touché par des gaz lacrymogènes à Paris, le 31 octobre 2026. (TELMO PINTO / NURPHOTO / AFP)

Ces armes intermédiaires sont soupçonnées d'être à l'origine de troubles menstruels et de divers effets néfastes sur l'organisme. Mais en l'absence d'études épidémiologiques, les connaissances scientifiques actuelles ne permettent pas d'établir un lien de causalité.

Depuis le début du mouvement social en France, les témoignages inquiets se multiplient autour des effets sur la santé des gaz lacrymogènes. "Première fois de ma vie que j'ai dû taper 'lacrymo allaitement' dans mon moteur de recherche en rentrant de manif'", a écrit sur X Marine Tondelier, au lendemain de la manifestation du samedi 31 octobre.

Déplorant le peu d'études scientifiques sur les effets de l'exposition au gaz lacrymogène, la candidate écologiste à l'élection présidentielle a demandé "au gouvernement de commander une étude scientifique pour évaluer la dangerosité des gaz lacrymogènes et leur impact sur notre santé". Avant elle, le collectif Lacrymos de sang a recueilli au mois d'octobre plus de 10 000 témoignages de personnes menstruées qui ont fait état d'effets sur leur cycle après une exposition au gaz lacrymogène.

Dans ce sillage, plusieurs femmes ont témoigné fin octobre auprès de franceinfo de retards de règles et de douleurs inhabituelles, après avoir été exposées lors de manifestations. Interrogé à ce sujet lundi lors d'une audition sur le budget 2027, Laurent Nuñez a répondu qu'il n'avait "pas connaissance du caractère nocif des gaz lacrymogènes, qui est l'armement intermédiaire de base". "Donc, je ne suspendrai pas par principe de précaution l'utilisation des gaz lacrymogènes", a ajouté le ministre de l'Intérieur.

Les inquiétudes ne concernent pas seulement les potentiels effets de ces gaz sur le cycle menstruel. Le 17 octobre, un manifestant est mort aux abords du cortège parisien. La famille de Christophe M. a déposé une plainte dans laquelle elle demande que les analyses complémentaires de son autopsie "portent sur les éventuels effets du gaz lacrymogène sur (son) état", a annoncé son avocat sur X, le 28 octobre. Rien ne permet toutefois à ce stade d'établir un lien entre une éventuelle exposition au gaz lacrymogène et sa mort.

Les effets immédiats de l'exposition aux gaz lacrymogènes sur l'être humain sont documentés par plusieurs études scientifiques, mais la recherche reste largement insuffisante. Le 2-chlorobenzylidène malononitrile (ou gaz CS), la substance chimique de cette arme, est utilisé "pour faire fuir les personnes exposées, en activant une réaction de douleur, notamment au niveau des voies respiratoires et des yeux", rappelle le toxicologue Fabrizio Pariselli, directeur de l'unité prévention du risque chimique au CNRS.

Ce produit a également un effet irritant. Il se manifeste sur les yeux, la peau et les voies respiratoires, selon la fiche toxicologique de l'Institut national de recherche et de sécurité (INRS). Des troubles digestifs et des maux de tête peuvent parfois également être ressentis, précise l'INRS. Si ces symptômes diminuent "en quelques heures", "des effets plus prolongés sur la peau et l'œil ne sont pas impossibles", détaille l'institut. "Au niveau respiratoire, les effets d'irritation peuvent rester plusieurs jours, voire plusieurs semaines", ajoute Fabrizio Pariselli.

Les effets néfastes sur la santé après une exposition aux gaz lacrymogènes dépendent notamment de la quantité et de la durée d'exposition, explique l'agence britannique de sécurité sanitaire. "Une exposition prolongée à de grandes quantités de gaz CS (...) dans un espace confiné, peut entraîner des lésions pulmonaires. Des blessures physiques aux yeux peuvent survenir si du gaz CS est pulvérisé directement à très courte distance". En cas de disparition des symptômes rapidement après exposition, "les effets sanitaires à long terme sont peu probables", écrit de son côté l'agence de santé publique américaine (CDC).

Peu d'études récentes se sont cependant intéressées aux effets à long terme. Une lacune soulignée par une "revue systématique des blessures et des décès causés par les gaz lacrymogènes et les sprays au poivre", publiée en 2017 dans le journal scientifique BMC Public Health. Cette synthèse de 31 études réalisées entre 1990 et 2015 dans 11 pays différents établit que "les agents irritants chimiques peuvent provoquer des blessures graves, des handicaps permanents et, dans de rares cas, la mort".

En plus des nombreuses lésions traumatiques causées par les projectiles lacrymogènes lancés par les forces de l'ordre, des symptômes psychiatriques, des troubles respiratoires et des affections dermatologiques persistants ont également été constatés. Ces effets ont été probablement "sous-estimés", en raison de "l'absence d'obligations systématiques de déclaration des décès et des blessures survenant dans le cadre d'opérations de contrôle des foules", soulignent les auteurs.

Les scientifiques alertent également sur l'usage de cette arme sans discernement. "Les agents irritants chimiques (...) peuvent affecter non seulement les cibles visées, mais aussi les manifestants pacifiques (...) ainsi que les forces de l'ordre elles-mêmes", est-il souligné. Des "blessures chez des enfants et des personnes âgées" ont notamment été relevées. Ces populations, ainsi que les personnes souffrant de maladies chroniques, sont "plus vulnérables" à l'exposition à la toxicité chimique, est-il rappelé.

Une autre étude, publiée en 2020 par l'Association toxicologie-chimie de Paris, souligne qu'"à dose plus ou moins élevée, le gaz CS provoque un effet irritant, pouvant entraîner des dommages susceptibles de devenir irréversibles au niveau des yeux, de la peau, des poumons et du [tube digestif]". Ce rapport émet également l'hypothèse d'un lien entre troubles du cycle menstruel et exposition au gaz lacrymogène. Mais le lien de causalité reste à démontrer. Diffusée sous forme de prépublication, cette étude n'a pas été évaluée par les pairs, un processus permettant de valider scientifiquement une recherche.

Une autre étude américaine, publiée en 2023 dans la revue Frontiers in Epidemiology, s'intéresse aux conséquences gynécologiques et obstétricales de l'utilisation du gaz lacrymogène par les forces de l'ordre lors du mouvement Black lives matters survenu entre 2020 et 2021 aux Etats-Unis. L'enquête, menée en ligne auprès de 1 276 personnes menstruées exposées à ces agents chimiques, suggère un lien entre une exposition et des effets néfastes sur la santé reproductive.

Crampes utérines, saignements menstruels précoces ou retardés, sensibilité mammaire : 83% des personnes ayant répondu ont rapporté au moins un effet indésirable à la suite d'une exposition. Par ailleurs, parmi un sous-groupe restreint de 19 personnes enceintes au moment de l'exposition, dix ont rapporté une fausse couche ultérieure. Cette étude reposait cependant sur l'auto-évaluation, la rendant largement imparfaite.

Les auteurs alertent donc sur l'urgence de mener "une enquête plus approfondie sur la sécurité de ces produits et leurs impacts sur la santé individuelle et collective (...) compte tenu de l'utilisation généralisée de ces agents chimiques et de leur potentiel de dommages sur la santé reproductive".

Des "hypothèses sur le mécanisme d'action de ce produit existent", mais l'état de la recherche ne permet pas de dire si les seuls gaz lacrymogènes sont responsables de ces symptômes, rappelle le toxicologue Fabrizio Pariselli. "Ce n'est pas parce qu'on a été exposé à un produit et que l'on ressent un effet que celui-ci est lié au produit. D'autres facteurs personnels ou environnementaux peuvent entrer en jeu. Il faut pouvoir les identifier avant de définir une cause à effet."

Afin de l'établir, il faudrait réaliser "une étude épidémiologique ou mécanistique chez l'animal", estime-t-il. Mais "tant que les pouvoirs publics ne s'emparent pas de ce problème, on ne pourra pas imposer des tests aux industriels qui mettent sur le marché ce type de substances", regrette ce directeur de recherche du CNRS. Contactés, ni l'Inserm ni l'Anses ne mènent actuellement d'études sur ce sujet.

De son côté, le ministère de l'Intérieur a affirmé à franceinfo avoir "mené entre 2021 et 2022 plusieurs études permettant d'évaluer l'exposition individuelle aux gaz lacrymogènes, notamment de manière répétée pour le personnel des forces de sécurité intérieure". Selon le ministère, qui n'a pas fourni le résultat de ces études, "lors des essais, les valeurs limites à court terme sur 15 minutes n'ont pas été atteintes". "Habituellement, ces signes sont régressifs en quelques heures ; toutefois, des effets plus prolongés sur la peau et l'œil (kératite ponctuée) ne sont pas impossibles", admet-on toutefois de même source. La kératite ponctuée est une inflammation de la cornée qui guérit complètement dans la plupart des cas.

La Direction générale de la santé (DGS), rattachée au ministère, "n'a pas été saisie de cette question à ce stade et ne dispose pas de données particulières sur ce sujet", a-t-elle également fait savoir à franceinfo. Selon la DGS, "les données scientifiques disponibles ne permettent pas d'établir un lien de causalité entre exposition aux agents lacrymo et perturbations du cycle menstruel. Les éventuels effets gynécologiques et endocriniens de ces substances demeurent insuffisamment documentés". La DGS affirme néanmoins rester vigilante "à tout signal qui pourrait être porté à (sa) connaissance".

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Source: Franceinfo · Mathilde Texier

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