Ce dimanche 25 octobre 2026, les Brésiliens choisiront un nouveau président. Ce sera soit l’actuel mandataire, Luiz Inacio Lula da Silva, qui brigue à 80 ans un quatrième mandat, soit son challenger, le sénateur d’extrême droite Flávio Bolsonaro. Deux personnalités avec deux visions opposées pour l’avenir de leur pays. Le politologue et professeur à la Fondation Getulio Vargas Cláudio Couto analyse les forces et les faiblesses des deux candidats et si Flávio Bolsonaro aura les pleins pouvoirs en cas de victoire.
De notre envoyé spécial à São Paulo,
Vous avez déjà observé beaucoup d’élections présidentielles. Existe-t-il une particularité pour celle de cette année ?
Cláudio Couto : Cette élection est extrêmement serrée. Depuis le premier tour, Lula et Flávio Bolsonaro dominent la compétition, sans qu’aucun candidat alternatif n’ait réussi à émerger. Cette tendance, déjà visible en 2022, s’est encore accentuée.
C’est aussi probablement la dernière élection présidentielle de Lula. Il est au cœur de la vie politique brésilienne depuis 1978, lorsqu’il s’est imposé comme dirigeant syndical. Après plusieurs candidatures présidentielles, il a été élu en 2002, puis réélu en 2006. Il a ensuite permis l’élection de Dilma Rousseff, avant de revenir au pouvoir en 2022, face à Jair Bolsonaro.
À 80 ans, il est difficile d’imaginer qu’il puisse encore briguer un nouveau mandat après quatre années supplémentaires à la présidence. Nous sommes donc à la fin d’un cycle. Lula est une figure centrale de la démocratisation du Brésil, tandis qu’une nouvelle génération émerge au sein de l’ultradroite, notamment avec Flávio Bolsonaro.
Enfin, ce second tour pourrait réserver un retournement de situation. C’est une possibilité, même si rien ne permet de l’affirmer. Un autre élément inhabituel est l’augmentation du nombre d’électeurs indécis à l’approche du scrutin.
Les sympathisants de Luiz Inacio Lula da Silva se mobilisent davantage dans les rues et sur les réseaux sociaux. Cette mobilisation peut-elle faire la différence ?
Je pense que oui, et qu’elle commence déjà à produire des effets. Après le premier tour, Flávio Bolsonaro était en tête. Il a également commencé la campagne pour le second tour avec une avance, mais celle-ci s’est progressivement réduite. Le dernier sondage de Datafolha montre même une égalité entre les deux candidats parmi les suffrages valides.
Les mobilisations dans la rue contribuent à cette dynamique. Elles ne suffisent pas nécessairement à faire changer les électeurs d’avis, mais elles modifient l’atmosphère générale et peuvent inciter les sympathisants à convaincre leurs proches de voter pour leur candidat.
Autre nouveauté : pour la première fois depuis l’essor du bolsonarisme, la gauche semble avoir réussi à mener une mobilisation efficace sur les réseaux sociaux. Un député du Minas Gerais, André Janones, allié de Lula, a notamment organisé une campagne sur Internet, en particulier sur WhatsApp. Le conflit juridique autour de son groupe a attiré davantage l’attention sur cette initiative. C’est ce qu’on appelle l’« effet Streisand » : en cherchant à empêcher la diffusion d’une information, on contribue à la rendre encore plus visible.
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Lula a-t-il été désavantagé sur les réseaux sociaux et par les grandes entreprises technologiques, comme Meta ?
Je le pense, au vu des éléments dont nous disposons. L’intelligence artificielle de Meta aurait refusé de produire du contenu pour Lula, tout en en produisant pour Bolsonaro. Le système de recherche aurait également présenté un comportement similaire, en trouvant la campagne de Flávio Bolsonaro, mais pas celle de Lula.
Des chaînes appartenant à des soutiens de Lula sur Internet ont aussi été supprimées, y compris celle de la campagne officielle, sans que la campagne de Bolsonaro semble subir le même traitement.
Tous ces éléments suggèrent un biais. Il y a trop de coïncidences pour considérer que tout cela est purement accidentel, d’autant que ces incidents se répètent dans différents domaines des technologies numériques. C’est très préoccupant.
Nous savons par ailleurs que le gouvernement de Donald Trump est aligné sur l’ultradroite brésilienne, notamment sur la famille Bolsonaro, et qu’il entretient des relations étroites avec les grandes entreprises technologiques. L’intervention américaine que certains redoutaient dans cette élection ne passe peut-être pas directement par Washington, mais pourrait éventuellement emprunter un intermédiaire comme Meta ou une autre entreprise du secteur.
Malgré les progrès sociaux accomplis pendant ses mandats, Lula suscite encore une forte hostilité dans une partie de la société. Comment expliquez-vous cet antipétisme ? En référence au Parti des travailleurs (PT), la formation de Lula
L’antipétisme est un phénomène majeur au Brésil. Les chercheurs David Samuels et Cesar Zucco ont montré que la compétition politique est largement structurée par l’opposition entre les partisans du Parti des travailleurs (PT) et ses adversaires. Cette fracture existait déjà avant l’essor du bolsonarisme.
L’antipétisme s’est notamment développé en réaction aux politiques sociales de Lula, comme la Bolsa Família, qui ont contribué à réduire la pauvreté et les inégalités. L’amélioration du niveau de vie des catégories les plus modestes a aussi remis en cause certaines formes de distinction sociale. Lorsque des personnes plus modestes accèdent à davantage de biens de consommation, certains groupes peuvent avoir le sentiment de perdre le statut qui les distinguait.
Le deuxième facteur est celui des scandales de corruption, notamment le mensalão et les affaires liées à Petrobras. Le PT n’est pas le seul parti concerné par la corruption, mais son identité politique forte rend ces scandales particulièrement visibles. Ils ont durablement entaché son image et permis à certains opposants de justifier leur rejet du parti au nom de la lutte contre la corruption.
Pendant longtemps, cette opposition s’est incarnée dans le Parti de la social-démocratie brésilienne (PSDB), une formation de centre droit. Mais, à partir de 2018, le bolsonarisme a pris sa place et renforcé l’antipétisme.
Tout cela limite aujourd’hui la popularité de Lula. À la fin de son deuxième mandat, en 2010, il recueillait 83 % d’opinions favorables. Un tel niveau paraît désormais difficilement imaginable, compte tenu de la polarisation profondément installée dans la société brésilienne.
Il faut également tenir compte de la durée de sa présence au premier plan de la vie politique. Depuis 1978, Lula occupe une place centrale dans le pays : il existe une forme de lassitude à son égard.
Enfin, la situation économique joue un rôle. Les indicateurs sont plutôt positifs, avec une inflation basse, une croissance au rendez-vous, un chômage faible et des revenus en hausse. Mais le coût de la vie reste élevé en raison de l’inflation passée. Les Brésiliens peuvent donc avoir le sentiment que leurs difficultés économiques ne sont pas résolues, malgré les améliorations récentes.
Lula est parfois accusé de privilégier les classes populaires au détriment des classes moyennes, elles aussi confrontées à la hausse du coût de la vie. Qu’en pensez-vous ?
Cette perception existe. Elle rejoint en partie le ressentiment des classes moyennes traditionnellement établies, qui ont le sentiment d’avoir perdu leur statut social distinctif.
Mais il existe aussi un paradoxe. Pendant les gouvernements du PT, une partie importante de la société brésilienne a connu une ascension sociale. La « classe C », une catégorie intermédiaire en matière de revenus qui ne correspond pas exactement aux classes moyennes européennes ou américaines, a considérablement grandi. Elle représentait un peu moins de 30 % de la population, puis plus de 50 % pendant les années des gouvernements du PT.
Or, ces catégories émergentes aspirent à poursuivre leur ascension économique, mais leurs attentes n’ont pas été pleinement satisfaites. Il existe donc une frustration. D’un côté, les classes moyennes traditionnellement établies ont le sentiment d’avoir perdu leur distinction sociale ; de l’autre, les catégories qui ont connu une ascension n’ont pas obtenu tout ce qu’elles espéraient.
C’est là le paradoxe : cette frustration est en partie le produit des progrès économiques que les gouvernements du PT ont eux-mêmes rendus possibles.
Aujourd’hui, Lula et le PT rencontrent des difficultés auprès de ces électeurs, qui ont davantage tendance à voter pour le bolsonarisme que pour le pétisme, notamment chez les 30-45 ans. Cette tendance est encore plus marquée chez les hommes. Cette frustration à l’égard du gouvernement constitue donc un frein pour Lula.
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La force de Flávio Bolsonaro signifie-t-elle que le bolsonarisme est désormais solidement implanté, indépendamment de son père ?
Absolument. Mais je parlerais plus de l’ultradroite que du bolsonarisme. Cette ultradroite est aujourd’hui solidement implantée au Brésil.
Le bolsonarisme est devenu la force dominante de ce camp, avec une identité forte construite autour du nom Bolsonaro et d’un dirigeant charismatique. Il a aussi fait émerger de jeunes responsables politiques. À l’inverse, la gauche apparaît plus vieillissante : jusqu’à la législature actuelle, les parlementaires du PT avaient l’âge moyen le plus élevé au Congrès.
Même si Flávio Bolsonaro perdait cette élection, et même si le projet politique familial perdait de sa centralité, l’ultradroite resterait puissante. Elle s’est profondément enracinée dans une société majoritairement conservatrice sur certaines questions, notamment les valeurs, la sécurité publique et la religion. Cela ne signifie pas que les Brésiliens sont conservateurs sur tous les sujets : ils restent notamment attachés à l’intervention de l’État et aux aides sociales.
Le bolsonarisme séduit également par son discours antisystème. Une partie de la population est lassée du système politique traditionnel, des institutions et du fonctionnement de l’État, y compris de la justice. Bolsonaro a toujours entretenu cette rhétorique, même lorsqu’il était au pouvoir, en se présentant comme un adversaire du système. Ce discours reste efficace et contribue à expliquer pourquoi l’ultradroite devrait rester présente dans la vie politique brésilienne pendant longtemps.
S’il gagne, Flávio Bolsonaro pourrait s’appuyer sur une majorité au Parlement et nommer de nouveaux juges à la Cour suprême. Existe-t-il un risque de concentration excessive du pouvoir ?
Ce serait un danger pour le pays. Nous ne parlons pas d’un homme politique conventionnel issu de la droite classique, mais d’un mouvement d’ultradroite qui porte une vocation autoritaire.
Ce camp a tenté un coup d’État sous le gouvernement de Jair Bolsonaro et a souvent glorifié l’autoritarisme, notamment celui de la dictature brésilienne. Jair Bolsonaro, Flávio Bolsonaro et d’autres membres de leur famille ont également exprimé leur volonté de modifier la composition de la Cour suprême pour qu’elle corresponde davantage à leurs orientations politiques.
Malgré ses nombreux problèmes, la Cour suprême a constitué un contre-pouvoir essentiel pour défendre l’État de droit. Elle peut commettre des excès, mais elle permet aussi de freiner les abus de l’exécutif et parfois du pouvoir législatif.
Si un même groupe politique parvenait à exercer une hégémonie au Congrès et à exercer une influence déterminante sur la Cour suprême, le risque serait considérable, surtout compte tenu de sa vocation autoritaire. Il faut aussi prendre en compte les alliances possibles avec les conservateurs traditionnels, ainsi que les soutiens dont ce camp dispose parmi les gouverneurs de plusieurs grands États, notamment São Paulo, le Minas Gerais, le Paraná, Rio de Janeiro et le Rio Grande do Sul.
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Peut-on dire que la démocratie brésilienne est réellement en jeu lors de ce second tour ?
Oui, je le pense. Une victoire de Lula permettrait notamment de rétablir un contrepoids. Les nominations à la Cour suprême ne se feraient pas selon les critères privilégiés par le bolsonarisme. Lula pourrait aussi tenter de nouer des alliances avec des secteurs de la droite traditionnelle afin de rééquilibrer les rapports de force au Congrès.
Le contexte international compte également. En cas de victoire, Flávio Bolsonaro pourrait s’aligner sur le gouvernement Trump et sur plusieurs autres gouvernements d’ultradroite en Amérique latine, notamment en Argentine, au Paraguay, au Chili, en Colombie et au Salvador.
Le Brésil est le principal pays de la région par sa population, son poids économique et sa superficie. Il est donc important qu’il conserve une position indépendante.
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Si Lula est réélu, que pourra-t-il faire face à un Congrès dominé par la droite et à des gouverneurs proches de Bolsonaro ?
Lula pourrait empêcher des abus de pouvoir en jouant un rôle de contrepoids. En revanche, il lui serait plus difficile de mettre en œuvre son programme, car il devrait composer avec une majorité parlementaire qui lui est largement hostile.
Une négociation resterait possible avec les secteurs pragmatiques de la droite traditionnelle, mais la marge de manœuvre du président est aujourd’hui plus réduite qu’auparavant. Depuis 2015, le Congrès a acquis une autonomie considérable en contrôlant une part croissante du budget fédéral. Lors de ses deux premiers mandats, Lula disposait de ressources budgétaires qu’il pouvait mobiliser dans ses négociations avec les parlementaires. Ce n’est plus le cas aujourd’hui.
Cette évolution complique les compromis, mais ne les rend pas impossibles. Au cours de son troisième mandat, Lula a réussi à faire adopter des réformes importantes, notamment la réforme fiscale, attendue depuis des décennies. Il a également fait avancer plusieurs politiques publiques, même si cela lui a coûté politiquement.
Une nouvelle présidence Lula constituerait donc, à mes yeux, un contrepoids essentiel à la montée de l’ultradroite.
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Source: RFI · Achim Lippold
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