Par Philippe Jaenada
Publié le 04/09/2026 à 19h00, mis à jour le 03/11/2026 à 12h57
Édito - L’écrivain a reçu ce 3 novembre le prix Goncourt 2026 pour L’Inconnue du quai de Javel. Un livre qui plonge dans l’énigme du meurtre de Louise Cansot, retrouvée étranglée à Paris en 1949. Et si on avait mieux regardé ses accessoires ?
Passer la publicité Passer la publicitéDans les affaires criminelles (comme dans la vie), peu d’objets portent plus mal leur nom que les « accessoires ». Ils sont souvent essentiels, sous leur air trompeur de simple décoration. L’énigme judiciaire qui m’a occupé à temps plein pendant deux ans aurait sans doute été résolue à l’époque, ou mieux comprise en tout cas, si l’on avait accordé plus d’attention à la « panoplie » de la victime, Louise Cansot. Et d’abord, en particulier, à ce qui lui manquait quand on l’a retrouvée étranglée au bord de la Seine, quai de Javel, une nuit de septembre 1949, à 29 ans : elle n’avait ni son sac à main, ni ses chaussures (ce n’est pas anodin) ; ni sa culotte, son soutien-gorge, sa combinaison (du linge accessoire, en quelque sorte) ; son pull tricoté main (à manches courtes, six petits boutons sur une épaule) était mis à l’envers ; sa jupe-culotte était étrangement déchirée en équerre sur la hanche gauche.
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On aurait dû se soucier bien davantage de son rouge à lèvres, sombre et brillant, elle ne sortait jamais sans : on n’a pas noté son absence cette nuit-là ; en revanche, ses ongles des mains et des pieds étaient parfaitement vernis, et pas par hasard ; mais ces accessoires dont on ne porte que la trace, rouge à lèvres et vernis, ont été également laissés de côté par les enquêteurs. On n’a pas fait cas non plus d’un gant ajouré en chevreau qu’elle avait égaré quelques jours plus tôt dans un bistrot.
Si le diable est dans les détails, les anges gardiens sont dans les accessoires.
Philippe Jaenada
On ne s’est préoccupé, à juste titre mais seulement parce qu’il sortait de l’ordinaire, parce qu’il était une sorte d’accessoire vedette, que d’un éventail qu’on lui avait offert, qui avait appartenu à Marie Mancini, le premier amour de Louis XIV, et qu’elle espérait vendre pour manger plus d’une demi-fois par jour et payer la nourrice de sa petite fille. Il n’avait finalement rien à voir avec l’histoire, ça n’a servi à rien.
« Petites choses »
On l’aurait aussi mieux comprise, on aurait par conséquent mieux compris ce qui l’a tuée, cette jeune femme perdue, ancien modèle le plus demandé par les peintres de Montparnasse, si l’on s’était attardé sur les témoignages de ses amies au sujet de ce qui intéressait bien peu messieurs les policiers : même pauvre, sans plus un seul bijou, même à bout de ressources et affolée, elle s’est toujours efforcée de conserver de jolies chaussures, un joli sac. Une apparence. Pourquoi ? Ces « petites choses » auraient aidé à la suivre dans ses derniers jours, ses dernières heures, et auraient montré le chemin jusqu’à son assassin. On les a ignorées, ou on n’a pas su les voir. Elles auraient permis, mieux observées, de lui rendre justice. Si le diable est dans les détails, les anges gardiens sont dans les accessoires.
Philippe Jaenada est écrivain. Son nouveau roman, « L’Inconnue du quai de Javel », vient de paraître aux Éditions Flammarion.
Source: Le Figaro · Philippe Jaenada
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