Pendant que se déroulait la grande journée de mobilisation sociale, jeudi 5 novembre, Édouard Philippe était au salon Euronaval, un événement consacré aux équipements navals de défense et de sécurité maritime. Un sujet important et directement lié aux pouvoirs régaliens du président de la République qu’il souhaite devenir, mais très loin du mouvement social qui a occupé les médias tout au long de la journée.

Ce n’est pas la première fois que le candidat Horizons à l’élection présidentielle de 2027 semble déconnecté de ce que vit le pays. Déjà, lors de la première journée de mobilisation nationale le 29 septembre, lorsque le mouvement lycéen avait rejoint les cortèges syndicaux de la fonction publique, il avait choisi cette journée pour présenter son projet de réforme des retraites. Combien de Français savent désormais que l’ancien Premier ministre d’Emmanuel Macron (2017-2020) propose de fixer l’âge légal de départ à la retraite à 65 ans assorti de 45 annuités ? À l’évidence, pas grand monde.

S’il trouve désormais les revendications lycéennes légitimes, Édouard Philippe les a dans un premier temps moquées, évoquant le 1er octobre lors d’un déplacement en Haute-Savoie des pancartes qui disaient "8 h 30-17 heures, c’est trop" ou "La cantine ce n’est pas bon". "Je ne suis pas sûr que des revendications de cette nature justifient que l’on brûle un lycée", avait-il alors jugé.

"La crise sociale et la crise lycéenne sont arrivées pour lui au très mauvais moment. On est dans une période où, d’habitude, les candidats abattent leurs cartes, affichent leurs propositions. Et alors qu’il commençait à faire ça, cette gigantesque crise surgit, rendant n’importe quelle proposition inaudible. Plutôt que de réagir à ce qu’il se passe, Édouard Philippe a fait un choix qu’il revendique : celui d’avancer à son propre rythme. Il fait le pari que cela plaira à un électorat suffisamment large pour accéder au second tour", analyse le politologue Bruno Cautrès, chercheur au Centre de recherches politiques de Sciences-Po (Cevipof).

Le pari semble toutefois mal engagé. À moins de six mois du premier tour de l’élection présidentielle, l’heure est grave pour le maire du Havre, qui ne cesse, mois après mois, de chuter dans les intentions de vote. Alors qu’il a longtemps été donné comme le grand favori pour figurer au second tour face à Marine Le Pen, il est désormais systématiquement dépassé dans les études d’opinion par Jean-Luc Mélenchon. Le dernier sondage Ifop pour LCI, publié mardi 3 novembre, le donne même pour la première fois sous la barre des 10 % dans l’hypothèse où Gabriel Attal se maintiendrait.

"Édouard Philippe n'est pas tout à fait capable de se qualifier au second tour", a admis le ministre de la Justice, Gérald Darmanin, qui le soutient depuis fin août, relevant "un danger pour nous et pour lui" et appelant le président de Renaissance, Gabriel Attal, à se retirer de la course à l’Élysée.

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Philippe accusé de racisme, Attal de dérives sécuritaires

Pour ne rien arranger, Édouard Philippe est maintenant accusé par la gauche et par l’ancien Premier ministre Dominique de Villepin d’avoir tenu des propos racistes lors d’une interview avec le magazine Le Point le 27 octobre puis de les avoir réitérés au 20 h de TF1 le 1er novembre.

"Lors des violences du 18 octobre, la surreprésentation de jeunes issus de l'immigration était patente. Selon le mot de Péguy, il faut 'voir ce que l'on voit'. L'échec de l'intégration dans notre pays depuis plusieurs décennies est incontestable. Ce qui ne minimise en aucun cas certaines superbes réussites d'intégration républicaines !", a déclaré Édouard Philippe dans l’hebdomadaire, puis sur TF1.

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Une observation qui ne repose sur aucun chiffre du ministère de la Justice ni sur aucun autre élément factuel, le tout dans un contexte où les propos racistes de l’extrême droite sont fortement dénoncés depuis l’attentat terroriste raciste commis le 23 octobre par Kévin T. à Trappes et à La Verrière.

Y voyant une façon de se différencier du candidat Horizons, le camp Attal s’est joint aux critiques. La députée et soutien du candidat Renaissance, Prisca Thévenot, a déploré mardi soir sur LCI l’utilisation par Édouard Philippe de l’expression "Français issus de l’immigration". "À partir de quelle génération on arrête d’être considérés comme des immigrés ?", a-t-elle demandé.

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"Ce n’est pas si surprenant que ça de voir Édouard Philippe tenir ces propos car c’est un candidat qui a toujours affirmé une identité de droite. Or, une campagne électorale est un espace concurrentiel et sa stratégie consiste à ramener vers lui l’électorat du parti Les Républicains qui voit que la campagne de son candidat, Bruno Retailleau, patine également. De son côté, Gabriel Attal se positionne au centre, donc il y a une cohérence", analyse Bruno Cautrès.

Il n’est pas certain que cette critique visant son concurrent direct au sein du "bloc central" permette pour autant à l'autre ancien Premier ministre d'Emmanuel Macron (2024) de relancer sa campagne. Gabriel Attal est encore plus loin qu’Édouard Philippe dans les sondages et a lui aussi été la cible de critiques.

Ses propositions sécuritaires, notamment, après les scènes de chaos du 17 octobre, – mobilisation de l’armée, utilisation de drones, de la reconnaissance faciale et suspension des réseaux sociaux – ont été pointées du doigt pour être plus proches de celles de l’extrême droite que du progressisme dont il se revendique.

"Ils ont soutenu Macron et doivent désormais faire avec son héritage"

Le contexte du mouvement lycéen ne l’aide pas non plus. Gabriel Attal a été en 2018 le rapporteur de la loi ayant mis en place Parcoursup et son court passage comme ministre de l’Éducation en 2023 a davantage été marqué par son combat contre le port de l’abaya que par sa volonté de réduire le nombre de professeurs absents non remplacés.

La donne est d’autant plus complexe pour le candidat du parti du président, souvent décrit comme l'incarnation du macronisme, qu’il souhaite en plus pérenniser la stratégie d’Emmanuel Macron de rassemblement au-delà du clivage droite-gauche, quand Édouard Philippe s'en démarque et s'inscrit davantage comme un candidat de droite.

"On voit bien qu’il est très difficile pour les candidats issus de ce qu’on a appelé le 'socle commun' de ne pas être affectés par le bilan du chef de l’État. Ils ont tous soutenu Emmanuel Macron et participé à son action. Ils doivent désormais faire avec son héritage", souligne Bruno Cautrès.

Les deux anciens chefs de gouvernement s’accusent désormais l’un l’autre d’être macroniste. Lors de son passage au 20 h de TF1, Édouard Philippe a ainsi reproché à Gabriel Attal d’être le "continuateur du macronisme". L’entourage de Gabriel Attal répond qu’Édouard Philippe a été de son côté "l’instigateur du macronisme".

Résultat : alors qu’aucun d’entre eux ne semble en mesure d’accéder au second tour de l’élection présidentielle à l’heure actuelle, les tensions s’exacerbent pour savoir lequel des deux devrait se retirer au profit de l’autre pour préserver les chances de la famille centriste.

Édouard Philippe estime que les sondages devraient inciter Gabriel Attal à abandonner, mais ce dernier insiste maintenant pour organiser une primaire élargie à droite à Bruno Retailleau et David Lisnard, voire aussi à gauche à Raphaël Glucksmann. "Je ne crois pas que cette primaire aura lieu", lui a répondu le 1er novembre le maire du Havre.

Source: France 24 · Romain BRUNET

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