Un livre qui décrit en creux quarante ans d'allers-retours sulfureux entre la France et la Russie.

France Télévisions - Rédaction Culture

Publié le 29/10/2026 06:00

Temps de lecture : 3min

L'écrivain Paul Greveillac. (JOEL SAGET / AFP)
L'écrivain Paul Greveillac. (JOEL SAGET / AFP)

On connaissait Paul Greveillac romancier avec Les Âmes rouges, prix Roger-Nimier 2016, une plongée dans la censure et le cinéma de l'URSS post-stalinienne. Avec Cadence secrète, consacré au compositeur Alfred Schnittke. Ou encore Maîtres et esclaves, qui avait été finaliste du prix Goncourt 2018. Avec Paris-Moscou, qui paraît jeudi 29 octobre aux éditions Rue Fromentin, l'écrivain passe à la nouvelle.

Les huit récits, illustrés de photographies de l'auteur, courent sur quarante ans de liaisons dangereuses entre la Russie et la France, de la chute de l'URSS à la guerre en Ukraine. Et le casting de ces nouvelles est de ceux qu'on n'attend pas vraiment. Il part d'un producteur de rock qui s'escrime à finaliser l'album posthume du chanteur Victor Tsoï pour arriver à un écrivain devenu tireur d'élite qui s'envole vers le Donbass, en passant par une jeune championne de tennis biélorusse qui découvre entre deux avions que son pays n'existe plus, un PDG de laboratoire qui est pris en otage, ou encore un ancien du KGB qui sauve un chien aveugle pour tromper l'ennui. Des personnages de toutes sortes que la grande histoire rattrape par le bas du pantalon.

C'est là le principal tour de force du recueil : l'histoire n'y est jamais en surplomb, mais passe par une semelle ou un détail du décor. Dans la nouvelle Balle de match, par exemple, ce sont des particules de terre battue, nichées entre les sillons d'une basket depuis le tournoi de Roland-Garros, qu'un aspirateur finit par avaler sur le linoléum d'un aéroport. Dans Le Terminus du rêve, le triomphe du capital est évoqué par un choc pétrolier et une ligne de métro prolongée. Et c'est l'absence d'un drapeau sur les portails des parcs qui fait comprendre à la jeune joueuse de tennis qui rentre dans son pays que "Mikhaïl Gorbatchev était à la tête d'un vaisseau fantôme" et que "l'URSS, c'était terminé".

L'écriture est dans la même veine : vive et moqueuse. Paul Greveillac a un œil d'entomologiste qui voit des sourcils "éparpillés au vent comme les aigrettes d'un pissenlit fragile" ou un "arbre magique" qui joue "les métronomes du silence". Une Soviétique blonde, à la coupe au carré, devient une "Claudia Cardinale slave", avec un détour érudit par le cinéaste Kalatozov et le brise-glace "Krassine" de son film La Tente rouge. La guerre est une "régate autour du monde en solitaire, mais avec des potes", et quelques lignes plus loin, l'insuline qui coule dans le corps d'un homme, au milieu des relents des toilettes, devient une "tache de lumière". La langue elle-même fait partie du champ de bataille : un Russe jure en yiddish parce que sa langue maternelle y trouve de meilleurs exutoires que les "butées dévergondées du russe", et le russe de l'exilé est "greffé de mots étrangers au cyrillique phonétique".

Mais le vrai talent de l'auteur réside dans l'art de la chute. Elle n'est jamais un coup de théâtre, mais le plus souvent une phrase brève qui referme une scène sur un geste ou une sensation. Balle de match s'achève ainsi sur la gorge de la championne qui se serre, "sans explication", devant le stade de son enfance. Arcturus se termine sur un verbe au conditionnel : "Arcturus vivrait". Ukropie sur la plaine du Donbass qui attend le regard gris du tireur, et Chasse gardée finit à hauteur d'enfant, avec un garçon qui rêve qu'en suivant le fleuve, "on pouvait gagner Moscou" avant de revenir sur les petits bateaux des jardins du Luxembourg. Même à l'intérieur de chaque nouvelle, une chute est une chute qui clôt la séquence : "Elle dormit", "Mais non", ou "L'URSS, c'était terminé", par exemple. Le livre, enfin, se referme sur un coup de feu à peine entendu et sur les oiseaux qui se taisent.

Formé aux lettres et aux sciences politiques, installé successivement à Vienne, à Shanghai et à Dublin, Paul Greveillac a fait de l'ère communiste et du monde slave et post-soviétique son terrain d'écriture. Mais là où d'autres expliquent beaucoup, lui préfère faire confiance à son lecteur, en utilisant l'ironie et la tendresse et en les faisant également passer en creux dans ce qu'il ne dit pas. Ce recueil de nouvelles possède ainsi une cohérence intrinsèque, malgré une variété de tons qui nous plonge dans le réalisme le plus brutal, puis sans transition dans une certaine mélancolie, ou qui saute de la farce au suspense. Un livre crépusculaire mais jamais sombre, où la lumière revient au détour de chaque phrase sans crier gare.

Couverture de l'ouvrage "Paris-Moscou" de Paul Greveillac. (EDITIONS RUE FROMENTIN)
Couverture de l'ouvrage "Paris-Moscou" de Paul Greveillac. (EDITIONS RUE FROMENTIN)

Paris-Moscou de Paul Greveillac, éditions Rue Fromentin, 180 pages, 18 euros, en librairie le 29 octobre 2026.

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Source: Franceinfo · Carine Azzopardi

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