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Publié le 29/10/2026 05:44

Temps de lecture : 6min

Des personnes racisées racontent la peur et le racisme du quotidien, après l'attentat de Trappes, survenu le 23 octobre 2026. (CELIA EL KHOMSSI / FRANCEINFO)
Des personnes racisées racontent la peur et le racisme du quotidien, après l'attentat de Trappes, survenu le 23 octobre 2026. (CELIA EL KHOMSSI / FRANCEINFO)

L'attentat raciste survenu à Trappes a ravivé dans l'esprit de nombreuses personnes noires, arabes ou encore asiatiques les angoisses et les micro-agressions qu'elles subissent régulièrement en France.

"Quand je rencontre des personnes blanches, je me sens obligé de dire que je suis un arabe gentil." Nacim, 16 ans, s'inquiète de la montée du racisme en France. Comme des milliers de personnes rassemblées partout en France, il s'est rendu, lundi 26 octobre, à Paris, au rassemblement en soutien aux victimes de l'attentat raciste de Trappes qui a coûté la vie à Pengo Bossio Wangi. Nacim, citoyen marocain, évoque les "contrôles au faciès" dans le métro et le "sentiment de ne pas être le bienvenu" en France.

Ali Rabeh, le maire de Trappes, témoigne lui aussi de ces situations de discrimination dans sa ville. Face à Emmanuel Macron, l'élu du parti Génération.s a évoqué la peur et le sentiment de vulnérabilité ressentis par une partie de ses habitants après l'attentat. L'édile a également confié avoir lui-même été confronté à des insultes et à des menaces racistes. "Depuis que je la porte [mon écharpe de maire], je n'ai jamais autant entendu que j'étais un 'Français de papier', que je 'mérite une balle', 'd'être expulsé'", a-t-il expliqué.

Après l'attentat, Serge Ouattara Oule, étudiant de 24 ans et co-président de SOS Racisme Gironde, a été envahi par l'effroi. Avant de se rendre au rassemblement organisé lundi à Bordeaux, le jeune homme a même redouté de sortir dans la rue. "J'avais peur, je me disais que des personnes pouvaient m'attaquer uniquement parce que je suis noir", témoigne-t-il. L'étudiant décrit une hypervigilance permanente : regarder autour de soi, surveiller les personnes qui s'approchent, réfléchir à ses déplacements et anticiper les risques.

Lya, 16 ans, a elle découvert la nouvelle devant sa télévision, chez sa grand-mère. Métisse, la lycéenne a immédiatement ressenti de la stupeur, puis de l'indignation. "Je me suis dit que là, le pays prenait un tournant qui m'inquiétait", raconte-t-elle.

"J'ai l'impression qu'en France, ce n'est plus une honte d'être raciste."

Lya, lycéenne

à franceinfo

Pour l'adolescente, le plus inquiétant est de constater que le racisme ne se limite pas aux agressions physiques ou aux insultes proférées dans la rue. Il se manifeste aussi dans des comportements ordinaires, parfois présentés comme de simples plaisanteries. Et de raconter avoir subi des humiliations, au sein de son lycée privé, à Monaco, où la majorité de ses camarades étaient blancs et issus de milieux favorisés.

"Pour eux, c'était normal d'imiter des coups de fouet, de me frapper et de me dire : 'Allez esclave'. Pour eux, c'était de l'humour."

Lya, lycéenne

à franceinfo

Ces exemples de racisme trouvent un écho dans les données : en 2025, 16 485 infractions à caractère raciste, xénophobe ou antireligieux sur le territoire français ont été recensées par le ministère de l'Intérieur. Les injures, provocations, menaces et diffamations représentent une part importante des faits enregistrés.

"Les propos discriminatoires présents dans certains discours médiatiques et politiques contribuent à banaliser le racisme, et souvent les réactions ne sont pas assez fermes", estime pour sa part Nassim Bourzoufi, le cousin de Djamel Bendjaballah, assassiné par un militant d'ultradroite en 2024.

Le professeur d'histoire-géographie décrit la même réalité que Lya et un racisme qui s'exprime à travers les petites phrases du quotidien. Lorsqu'il est entré à l'université, en licence d'histoire, ses camarades lui ont lancé : "Tu parles bien, tu viens d'où ?" Né en France, Nassim se retrouve malgré tout sommé de justifier ses origines.

"On a toujours l'impression qu'on nous observe, de déranger."

Nassim Bourzoufi, professeur d'histoire-géopgraphie

à franceinfo

Cette suspicion, raconte-t-il, peut se manifester dans les transports, les magasins ou même au sein de l'Education nationale. Selon lui, elle impose de prouver constamment sa légitimité, son sérieux et son appartenance à la société française.

Nassim raconte également la pression transmise dès l'enfance. En classe de CM2, après une petite bagarre à l'école, son père lui a adressé un avertissement qui le marque encore : "Nous, on est des Arabes, il faut bien se tenir parce qu'après, si toi tu fais quelque chose de mal, on va te reprocher d'être arabe." Cette phrase résume, à ses yeux, la nécessité d'être irréprochable que ressentent de nombreuses personnes racisées.

Une vigilance permanente qui porte un nom : la "charge raciale", un terme apparu aux Etats-Unis il y a plus de 20 ans. L'expression désigne le poids psychologique que représente l'anticipation du racisme. Elle se traduit par une adaptation constante des comportements, de la parole, de l'apparence et des déplacements, dans le but d'éviter les discriminations ou de limiter leurs conséquences. Dans son rapport annuel de 2025, la Commission nationale consultative des droits de l'homme souligne que le racisme quotidien, souvent diffus et insidieux, peut conduire les personnes qui le subissent à planifier continuellement leur vie pour anticiper les situations discriminatoires. Ce processus peut affecter durablement la santé physique et psychique des personnes concernées.

Nassim Bourzoufi en connaît pleinement les effets. Lorsqu'il croise la police au volant de sa voiture, son cœur accélère, dit-il, alors qu'il n'a rien fait de répréhensible. Il lui arrive également de renoncer à entrer dans certains restaurants. "Je me demande souvent : 'est-ce que je vais me sentir bien si je me rends dans tel endroit ?'", confie-t-il. Serge Ouattara Oule évoque, lui aussi, une suradaptation qui touche par exemple son apparence ou sa manière de s'exprimer. En milieu rural, où il a parfois été le seul élève noir de son collège ou de son lycée, il a appris à longuement observer son environnement avant de s'y sentir suffisamment en sécurité.

Karidja, étudiante en droit à Paris, explique avoir grandi dans un environnement scolaire où la faible mixité rendait certaines humiliations presque invisibles aux yeux de ses camarades. Enfant, elle portait, de temps en temps, des tresses réalisées avec des rajouts de mèches. "On me demandait si mes cheveux étaient vraiment les miens", raconte-t-elle avec désarroi.

"Certains enfants plaisantaient en disant que c’étaient des cheveux de morts."

Karidja, étudiante

à franceinfo

A sept ans, elle ne savait pas comment répondre. Avec le temps, ces remarques ont contribué à fragiliser son rapport à son physique. Elle a longtemps voulu lisser ses cheveux avant d'apprendre progressivement à les accepter. Aujourd'hui encore, elle déplore les questions insistantes et les demandes pour toucher ses cheveux crépus.

"J'ai aussi intériorisé l'obligation de rester calme en public", confie l'étudiante. Une femme noire qui hausse le ton risque, selon elle, d'être immédiatement perçue comme agressive, là où une femme blanche pourrait être considérée comme simplement énervée.

"On sait que ça va être des traits qui vont être attribués à notre communauté et non pas à notre personne."

Karidja, étudiante

à franceinfo

Cette nécessité de maîtriser ses réactions est aussi décrite par Kevine, une jeune femme qui témoigne de discriminations dans le monde professionnel. Lors d'une expérience dans la vente, elle affirme qu'un employeur lui a expliqué préférer une candidate blanche, à expérience égale, parce qu'elle correspondait davantage à l'image de l'enseigne.

"Il y a aussi des blagues racistes et sexistes, au travail, comme 'les Noires sont plus performantes au lit', ou pendant la canicule cet été, on m'a dit 'mais pourquoi tu as chaud, tu dois être habituée'", raconte Kevine. Selon elle, une erreur ou un désaccord peuvent être interprétés différemment en fonction de la couleur de peau. Elle estime devoir constamment démontrer ses compétences au travail et surveiller son comportement pour éviter d'être considérée comme agressive ou incompétente.

Mei*, 43 ans, dénonce la tendance à enfermer les personnes racisées dans une identité collective : "On nous généralise tout le temps. On dit tout le temps : 'Vous les Asiatiques, vous les Arabes'. Est-ce qu'on dit ça à des personnes blanches ?" Elle regrette que les personnes blanches bénéficient davantage du droit à l'individualité, tandis que les personnes racisées sont régulièrement renvoyées à leurs origines. "En tant que personne racisée, et asio-descendante, je n'ai pas eu les mêmes chances que les personnes blanches dans le milieu professionnel, on appelle ça 'le plafond de bambou', c'est profondément raciste", explique-t-elle.

Comme Mei, de nombreuses personnes racisées subissent du racisme au quotidien mais ne vont pas jusqu'à porter plainte. Selon un sondage réalisé en avril 2026 pour la Ligue internationale contre le racisme et l'antisémitisme (Licra), 46% des Français déclarent avoir subi, au cours de leur vie, des agressions ou des discriminations à caractère raciste.


* Le prénom a été changé à la demande de l'intéressée.

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Source: Franceinfo · Marianne Leroux

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