Elles sont touchées par le cancer du sein, mais contestent Octobre rose. Des voix de patientes se font de plus en plus entendre pour critiquer les messages et les pratiques de la campagne de sensibilisation, qui sert parfois, selon elles, de paravent à l’inaction politique. Sans renoncer à cette mobilisation, elles appellent à aller plus loin.
Comme chaque mois d’octobre, le petit ruban rose réapparaît aux revers des vestes tandis que les vitrines des commerces, les courses solidaires et les monuments se parent de rose. La cantine de France Médias Monde n'échappe pas à cette déferlante, n'hésitant pas à proposer burgers et purée rose. Objectif de la campagne annuelle Octobre rose : encourager le dépistage du cancer du sein, le plus meurtrier chez les femmes en France, et financer la recherche.
Difficile, a priori, de trouver cause plus consensuelle, quand on sait qu'avec 12 765 décès en 2023 et 61 214 nouveaux cancers diagnostiqués, selon l’Institut national du cancer (Inca), la France est le pays où les femmes sont le plus touchées par le cancer du sein au monde, juste derrière l'Australie, selon le Centre international de la recherche sur le cancer. Un nombre qui continue de grimper.
« Un mois assez difficile à supporter »
« Pour moi, comme pour beaucoup de malades, c'est un mois qui est assez difficile à supporter en fait », explique Lénaïg, membre du collectif Cancer Colère, né en 2025 dans le contexte de la mobilisation contre la loi Duplomb. À 38 ans, elle est toujours sous traitement après une récidive de son premier cancer diagnostiqué en 2021, quelques mois après la mort de sa mère, elle-même emportée par un cancer du sein.
Mais son malaise tient surtout au décalage entre la mobilisation et ce qu’elle vit comme patiente. Le « grand show musical » d’ouverture sous la tour Eiffel, les illuminations, les paillettes... Comme si la mobilisation devenait « une fête », très loin de la réalité des traitements et des besoins des malades. Lors de sa récidive en novembre 2025, Lénaïg a immédiatement demandé un soutien psychologique. « Le premier rendez-vous qu’on était en mesure de me proposer était fin janvier », témoigne-t-elle. Elle oppose cette difficulté d’accès aux consultations aux ateliers de soins du visage ou de maquillage proposés en octobre. Contraste aussi entre « ce mois vitrine » et ses soins dans un établissement pourtant réputé, où elle déplore le manque de moyens et de personnel.
C’est ce décalage que Cancer Colère, qui a rebaptisé l'événement « Octobre Colère », veut faire entendre à travers sa campagne. L’objectif, précise Lénaïg, n’est pas de critiquer les personnes qui trouvent du « réconfort » dans Octobre rose, mais d’exiger davantage de cette mobilisation. Cette colère a trouvé un écho politique lorsque Mathilde Panot a annoncé, dans une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux, qu’elle ne porterait pas le ruban rose, la présidente des députés La France insoumise (LFI) dénonçant le « cynisme absolu » de la campagne.
Dépister, mais aussi prévenir les causes
« Voir tout un tas d'hommes et de femmes politiques avec le ruban rose épinglé à leur poitrine alors que certains ont soutenu, la loi d'urgence agricole, qui autorise la réintroduction de deux insecticides [votée en juillet dernier avec l'appui de la droite, de l'extrême droite et d'une partie des macronistes, NDLR], ou encore les textes européens "omnibus", c'est assez choquant, dénonce Lénaïg. On aimerait que ce problème soit adressé, plutôt que d’avoir simplement des personnes qui, par une espèce d’automatisme, vont participer à cette campagne sans questionner leur vote. »
Même si les recherches manquent, des travaux ont mis en évidence un lien entre l’utilisation de certains pesticides et le risque accru de cancer du sein, rappelle l'Inserm.
C’est l’une des principales critiques de Cancer Colère : une mobilisation centrée sur le dépistage et les comportements individuels, qui laisse trop peu de place aux expositions environnementales et professionnelles et aux moyens de les prévenir. Octobre rose « oublie un peu trop vite que les causes du cancer du sein ne sont pas juste génétiques ou liées à des facteurs individuels », estime le collectif. Dans son tract, il dénonce « l’imposture des pollueurs et des pouvoirs publics pour ne jamais s’attaquer aux causes environnementales de nos cancers ». Dans son parcours, relève Lénaïg, les médecins l'ont interrogée sur sa consommation d’alcool et de tabac. « Mais on ne m’a jamais demandé moi où j’avais travaillé et si j’avais été en contact avec des polluants ».
Pour l’anthropologue Mounia El Kotni, spécialiste des questions de genre et de santé, les discours de prévention restent centrés sur les comportements individuels. « Je trouve qu’on reste sur quelque chose d’individuel et on n’aide pas à penser le systémique. » Elle voit dans la mobilisation de Cancer Colère, qui réunit des malades, des agriculteurs et des médecins, une manière de relier la maladie aux conditions de vie et aux expositions environnementales. « C’est vraiment un pas important. »
Contactée, Ruban Rose, l'association derrière l'événement organisé sous la tour Eiffel par exemple, tient à distinguer son action d’« Octobre Rose », une mobilisation désormais portée par de nombreux acteurs. Dans une réponse écrite, elle défend la complémentarité des approches : « Mieux comprendre les causes, faire progresser les traitements, améliorer la qualité de vie et favoriser le dépistage : ces actions sont complémentaires et indissociables. » L’association indique avoir engagé une étude multidisciplinaire sur les facteurs de risque et les freins au dépistage.
Même sur le dépistage, au cœur des messages d’Octobre rose, force est de constater que sensibiliser ne suffit pas. En 2024, seules 44 % des femmes concernées ont participé au programme organisé qui propose une mammographie tous les deux ans aux femmes de 50 à 74 ans, contre 52,3 % en 2011, selon Santé publique France. Si ce chiffre doit être complété par les dépistages réalisés en dehors du programme, il est largement en deçà de la moyenne européenne.
La Ligue contre le cancer souligne que cette participation ne peut pas reposer uniquement sur les femmes. Elle plaide pour des actions toute l’année à la rencontre de celles qui restent éloignées des soins. Elle pointe aussi les obstacles dans le parcours : tous les centres ne participent pas au programme et des dépassements d’honoraires peuvent survenir lors d’examens complémentaires par exemple. L’association réclame leur interdiction.
Des fonds essentiels... et du « pinkwashing »
Reste que la mobilisation permet de récolter de l'argent. À la Ligue contre le cancer, la collecte du mois d’octobre représente environ 12 % à 15 % de la collecte annuelle, toutes actions confondues, indique Bilel Ben Hassine, directeur marketing chargé de la collecte de fonds. Des fonds « importants », rappelle-t-il, qui financent la recherche, mais aussi la prévention, l’accompagnement des malades et de leurs proches et le plaidoyer. Mais cette mobilisation attire aussi les entreprises en quête d’image. « On sent que c’est un rendez-vous marketing pour beaucoup d’entreprises », reconnaît-il.
Avec d’autres malades du collectif, Lénaïg a aussi commencé à répertorier les publicités pour des produits roses commercialisés à l’occasion d’octobre : des éponges et même des brosses à cheveux… Ce qu’elle interroge, c’est aussi la destination de l’argent : quelle part du prix est reversée, et à qui ? Lénaïg insiste sur l’importance de continuer à donner et à se mobiliser en octobre. Mais elle invite à privilégier les dons directs aux instituts de soins ou aux associations de patientes, plutôt que l’achat de produits solidaires dont les reversements restent flous.
Pour éviter le « pinkwashing » et de servir de caution marketing, seules 4 % des quelque 700 sollicitations d'entreprises adressées à la Ligue contre le cancer pour Octobre rose aboutissent. Sont d'office exclues bien sûr les entreprises de l’alcool et du tabac. Pour le reste, « on sonde la sincérité de leur engagement ». En contrepartie, il faut aussi que les partenaires s'engagent à relayer les messages de prévention. Pour les opérations commerciales de type un produit acheté égale un euro reversé, l'association veille à ce que le prix de vente n'augmente pas à cette occasion.
La défiance à l'égard d'Octobre rose est aussi nourrie par les origines de la campagne, importée des États-Unis. En 1985, la première semaine américaine de sensibilisation au cancer du sein bénéficiait du soutien d’Imperial Chemical Industries (ICI), un groupe britannique qui produisait des pesticides, mais aussi du tamoxifène, un traitement contre le cancer du sein. Selon une enquête de Metro Times, publiée en 1993 et rapportée par Le Monde, ce financement lui donnait un droit de veto sur les messages diffusés. Les activités pharmaceutiques et agrochimiques ont depuis été séparées.
En France, Octobre rose et son ruban ne sont lancés qu'en 1994 par le groupe de cosmétiques Estée Lauder et le magazine Marie Claire.
Mélanie Courtier, directrice de l’association Jeune & Rose, partage beaucoup de ces critiques : le rose omniprésent qui peut donner une vision réductrice de la maladie, les courses où l'on enfile juste un t-shirt rose... Mais elle s’inquiète de « voir discréditée une mobilisation, certes imparfaite, mais essentielle : c’est aussi ce qui nous permet de bosser les onze autres mois de l’année, rappelle-t-elle, et de financer les actions gratuites proposées aux patientes ».
« Les combats ne s’opposent pas », insiste-t-elle, soulignant que son association aborde aussi la santé environnementale dans ses interventions, notamment auprès des lycéens. Aux municipalités qui la sollicitent, elle demande des ateliers de prévention et des conférences. « Si c’est juste colorié de rose, ça ne suffit pas. ».
Pour Jeune & Rose, octobre reste aussi une « fenêtre » pour faire entendre les jeunes patientes, qui sont un « angle mort » des politiques de prévention. « Nous, on a toutes été touchées entre 25 et 40 balais », pointe Mélanie Courtier. L’enjeu est donc de profiter de cette attention pour porter leurs messages : « S’il n’y avait pas Octobre Rose, ces municipalités, ces lycées, ces structures ne nous appelleraient même pas. »
Source: RFI · Aurore Lartigue
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