Le réalisateur hongrois, oscarisé en 2016, revient avec un drame historique axé sur les derniers jours de la vie de Jean Moulin. Dans ce rôle à contre-emploi, Gilles Lellouche est bouleversant.
France Télévisions - Rédaction Culture
Publié le 25/10/2026 06:00
Temps de lecture : 6min
Auréolé du Grand Prix du Festival de Cannes en 2015 pour Le Fils de Saul, son premier long-métrage, le réalisateur hongrois Laszlo Nemes, 49 ans, revient sur grand écran avec Moulin, son quatrième film, le premier qu'il n'ait pas écrit lui-même.
Centré sur les derniers jours de la vie de Jean Moulin, et la confrontation avec son bourreau, le film sort en salles mercredi 28 octobre avec Gilles Lellouche dans le rôle du héros français de la Résistance et le comédien allemand Lars Eidinger dans celui du chef de la Gestapo lyonnaise Klaus Barbie. Présenté en sélection officielle au Festival de Cannes 2026, le film avait été bien accueilli, sans toutefois figurer au palmarès.
Moulin a été tourné en Hongrie, en décors réels, à l'exception des scènes situées dans la prison de Montluc, reconstituée en studio dans la banlieue de Budapest. L'équipe avait bien effectué des repérages à Lyon, mais la ville s'était révélée trop différente de celle de 1943.
Après des images d'archives évoquant la débâcle de 1940 et l'occupation de la France par l'Allemagne nazie, le film s'ouvre avec le parachutage de Jean Moulin dans les Alpilles, en Provence, une nuit de janvier 1942. Venu de Londres, il est porteur d'un ordre de mission du général de Gaulle qui l'a chargé d'unifier les réseaux de la Résistance intérieure.
Cet homme est un intellectuel plus qu'un agent de terrain. Dans le film, Klaus Barbie est frappé par son intelligence. Moulin fut, à 37 ans, le plus jeune préfet de France. Il adopta un faux nom chargé d'histoire, Jacques Martel, choix qui lui permit de conserver ses initiales, "JM". Le film ne s'attarde pas sur ses antécédents, au point qu'il manque parfois des éléments de contexte pour comprendre qui était cet homme, pourquoi il avait été choisi par le général de Gaulle et pour s'attacher à lui.
Dans sa présentation du film, le producteur Alain Goldman explique d'ailleurs que Moulin n'était pas un biopic classique, mais un film destiné à poser la question : c'est quoi résister ? Il raconte avoir contacté Laszlo Nemes en 2024 pour lui soumettre le scénario écrit par Olivier Demangel. Le réalisateur hongrois, qui a vécu en France et fait ses études à Paris, a accepté de relever ce défi difficile. S'emparer de la figure du héros national français constitue une sacrée responsabilité.
Alain Goldman évoque "un film immersif" concentré sur les derniers jours de Jean Moulin, sa confrontation à Klaus Barbie, chef de la Gestapo de Lyon, et à l'appareil totalitaire. Il considère que "Jean Moulin et Klaus Barbie incarnent deux facettes de l'être humain, qui font partie de nous" et qu'il était "important que ce mal et ce bien soient représentés et incarnés".
Lorsqu'il évoque les conditions du tournage, Gilles Lellouche parle "d'une expérience épuisante, éprouvante, qui reste et qui s'imprime dans la mémoire". Le réalisateur lui a demandé d'aller contre sa nature. "Moi qui suis très volubile, j'ai dû me battre un peu contre moi-même avant que cette sobriété qu'on recherchait ne devienne comme un réflexe", raconte-t-il. Son partenaire allemand a fait l'essentiel de sa carrière au théâtre. Pour jouer le rôle du criminel de guerre Barbie, Lars Eidinger a appris ses textes en français phonétiquement.
Les Allemands n'ont rien consigné de l'interrogatoire de Jean Moulin après son arrestation à Caluire-et-Cuire, le 21 juin 1943, dans la salle d'attente du docteur Dugoujon. Si le film est basé sur certains faits historiques avérés, il est fondamental de garder en tête qu'il s'agit d'une œuvre de fiction. Le personnage interprété par Louise Bourgoin, en particulier, n'a jamais existé. Cette comtesse qui fait appel aux talents de décorateur de Jacques Martel, la légende de Jean Moulin, a été créée de toutes pièces pour les besoins du récit. Le rôle que le scénariste et le réalisateur lui font jouer, particulièrement après l'arrestation du chef de la Résistance, gênera probablement les historiens et les puristes attachés à une vérité, même relative, des faits.
La scène dans laquelle Klaus Barbie force cette comtesse imaginaire à danser avec l'homme qu'il cherche par tous les moyens à démasquer provoque un profond malaise. Était-il nécessaire de forcer le trait dans une histoire déjà effroyable ? La question se pose depuis des décennies, pratiquement chaque fois que l'on traite de la Seconde Guerre mondiale en général, et de la Shoah en particulier. Laszlo Nemes, auteur d'un film sur un kapo d'Auschwitz-Birkenau, le sait mieux que personne. On se souvient aussi des débats suscités par la scène de la chambre à gaz transformée en salle de douche dans le film de Steven Spielberg : La Liste de Schindler, et plus récemment, les polémiques qui ont accompagné le film de Jonathan Glazer : La Zone d'intérêt.
Laszlo Nemes a tourné Moulin en 35 mm et en format scope : "C'est très important pour moi que l'atmosphère soit aussi hypnotique que possible, explique-t-il dans le dossier de présentation, comme si on essayait de rendre le passé présent. Pour moi, insiste-t-il, la magie du cinéma est liée à la pellicule, les jeunes générations de cinéastes y reviennent d'ailleurs." Formellement, Moulin est effectivement un film fascinant avec un superbe travail sur la photographie.
Le cinéaste joue du clair-obscur, du contre-jour et des ombres chinoises à la manière d'un peintre. Il emploie des lampes, de toutes formes et de toutes sortes, pour éclairer les scènes. Des plafonniers, des torches, des phares dans la nuit, des globes dans un long couloir... Leur présence, discrète mais permanente, crée un climat angoissant, baignant jusqu'à saturation la pellicule de couleurs diaphanes.
Il se singularise aussi par des mouvements de caméra extrêmement fluides qui accompagnent les déplacements des personnages. Moulin est un homme qui "doute de tout le monde", comme il le dit dans une réplique du film. Il vit dans la clandestinité, constamment aux aguets. Le moindre regard porté sur lui le met en alerte. Un climat anxiogène particulièrement bien rendu dans le film. Jean Moulin, alias Max, son pseudonyme de résistant, est dans le viseur de l'occupant, puis dans l'œilleton de sa cellule de la prison de Montluc.
En multipliant les plongées et les contre-plongées, le metteur en scène souligne les rapports de domination que Klaus Barbie instille peu à peu. Ne réussissant pas à le faire tomber dans les pièges d'une conversation apparemment civilisée, "le boucher de Lyon" ira jusqu'à le torturer, pratiquement jusqu'à la mort, pour le faire parler. Il n'y parviendra pas. On devine que le réalisateur hongrois a voulu sortir du stéréotype du nazi barbare et aboyeur. Il fait de Klaus Barbie un enquêteur habile et matois sans parvenir à éviter l'écueil du manichéisme et de la caricature. Le scénario aurait beaucoup gagné à être plus nuancé.
Dans ce rôle à contre-emploi, tout en sobriété et en intériorité, Gilles Lellouche campe un Jean Moulin fragile et humain, un homme au bord du précipice qui résistera jusqu'à la fin. Jusqu'à ce que la porte de l'enfer se referme.
Genre : Drame historique
Réalisation : Laszlo Nemes
Scénario : Olivier Demangel
Avec : Gilles Lellouche, Lars Eidinger, Louise Bourgoin, Félix Lefebvre, Marcin Czarnik, Max Warburton
Pays : France
Sortie : 28 octobre 2026
Distribution : Studio TF1
Synopsis : Juin 1943, Jean Moulin, chef de la Résistance, est arrêté alors qu'il tente de réunifier les forces de l'Armée secrète. Interrogé par Klaus Barbie, le chef de la Gestapo de Lyon, Moulin est entraîné dans une confrontation implacable. Son ultime combat face à la manipulation et la brutalité commence. Le destin de la France libre en dépend.
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Source: Franceinfo · Valérie Gaget
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