Sept ans après l’interpellation à Paris de Cédric Chouviat qui avait conduit à sa mort, trois policiers comparaissent lundi 26 et mardi 27 octobre devant le tribunal correctionnel de Paris pour « homicide involontaire ». Ils sont soupçonnés d’avoir fait preuve de négligence en ne prêtant pas suffisamment attention aux signaux de détresse respiratoire du chauffeur-livreur.

Publié le : 26/10/2026 - 08:15

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C’est le récit d’un contrôle routier banal qui vire au drame. Comme des dizaines d’autres pratiqués chaque jour en France, il aurait pu se terminer sans conséquence pour la personne interpellée ou avec une simple amende. Celui-ci s’est achevé tragiquement par la mort de Cédric Chouviat, chauffeur-livreur de 42 ans et père de cinq enfants. Le 3 janvier 2020, il circule sur un deux-roues à Paris, quai Branly, en bord de Seine, lorsqu’un équipage de quatre policiers procède à son contrôle. La raison : il utilise son téléphone portable en roulant et sa plaque d’immatriculation est masquée par la saleté.

Cédric Chouviat commence à filmer la scène avec son téléphone, environ deux minutes après son immobilisation par les forces de l'ordre. Rapidement, les échanges se tendent. Une provocation verbale s’installe entre lui et l’un des fonctionnaires de police. Ce dernier le repousse de la main et lui demande de respecter une distance équivalente à la longueur d’un bras. La tension monte encore lorsque Cédric Chouviat qualifie les agents de « clown », puis demande au même d’ajouter une formule de politesse à l’ordre qui lui a été donné de nettoyer sa plaque. « Vous croyez que je vais me mettre à quatre pattes ? Je vais vous sucer la bite, aussi ? », se voit-il répondre de la part du policier.

La spirale verbale est lancée et ne retombera pas. Le même agent, croyant entendre une insulte, décide d’interpeller Cédric Chouviat pour outrage. Ce dernier est plaqué au sol, sur le ventre. Le chauffeur-livreur porte toujours son casque doté d’un micro qui enregistre ses propos. À neuf reprises, il répète « j’étouffe » puis fait un malaise. Il faut plusieurs minutes aux policiers pour constater que l’homme ne répond plus. Ils s’affairent à ôter la jugulaire de son casque, appellent les pompiers, réalisent un massage cardiaque. En vain.

Transporté à l’hôpital dans le coma et avec un pronostic vital engagé, Cédric Chouviat décède deux jours plus tard, le 5 janvier 2020. L’autopsie révèle une mort par asphyxie avec fracture du larynx.

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« Comportement inadapté, négligent et imprudent »

Plus de six ans après les faits, trois policiers sont renvoyés devant le tribunal correctionnel de Paris pour homicide involontaire. Le quatrième agent présent lors de l’interpellation a bénéficié d’un non-lieu. Dans leur ordonnance de renvoi consultée par RFI, les juges d’instruction estiment que le plaquage ventral « exagérément long » subi par Cédric Chouviat a engendré une détresse rapide. Ils notent que les policiers, focalisés sur le menottage du chauffeur-livreur, « n’ont pas prêté attention à son bien-être et à son état de santé », alors même qu’il manifestait des signes de malaise. À leurs yeux, les fonctionnaires sont d’autant plus fautifs qu’ils avaient été sensibilisés aux risques que comportait cette technique d’immobilisation.

En conclusion, écrivent les magistrats instructeurs, les agents « ont adopté un comportement inadapté, négligent et imprudent » à l’endroit de Cédric Chouviat, dont le décès a été causé par « les actions conjuguées des trois fonctionnaires ». Pour justifier le chef d’homicide involontaire, ils estiment que « le dossier ne permet pas d’établir que les gestes techniques de maîtrise et de contrainte [...] mis en œuvre sur la personne de Cédric Chouviat [l'ont] été dans l’intention de porter atteinte à son intégrité physique, mais afin de parvenir à son menottage et à son interpellation ».

La famille de Cédric Chouviat, qui se bat depuis plus de six ans pour obtenir un procès, n’est pas satisfaite de la qualification pénale retenue. Sofia Chouviat, fille de la victime, estime que les conclusions de l’instruction démontrent que « ces policiers n’étaient pas habités par l’urgence de protéger. » Selon elle, leur inaction, alors que son père agonisait, prouve que ce n’était « pas un accident ». « Nous ne laisserons pas la vérité se faire étouffer comme mon père l’a été. »

« L’homicide involontaire ne correspond pas à la réalité des faits, appuie Arié Alimi, l’un des trois avocats de la famille. Cédric a été étranglé deux fois, il a subi un plaquage ventral, les policiers sont montés sur son dos et y sont restés de longues minutes. Dire que ces faits correspondent à des faits involontaires est une hérésie juridique et factuelle. » Avec ses confrères Vincent Brengarth et William Bourdon, il compte plaider l’incompétence du tribunal correctionnel de Paris et ainsi obtenir le renvoi de l’audience devant une juridiction criminelle pour violences volontaires ou homicide volontaire, des infractions pouvant être punies de 20 ou 30 ans de réclusion.

Des signaux de détresse ignorés ?

Dans un rapport d’enquête rendu en avril 2026, le Défenseur des droits, saisi cinq jours après le drame, avait lui aussi conclu à « un usage disproportionné de la force » et dénoncé l’utilisation de la technique du plaquage ventral, celle-ci ayant créé « une situation particulièrement risquée pour l’intégrité physique » de Cédric Chouviat. L’autorité enjoignait le ministère de l’Intérieur « d’établir un cadre normatif clair, précis et actualisé de cette technique », toujours enseignée dans les écoles de police.

Pauline Ragot et Thibault de Montbrial, avocats de deux policiers mis en cause, avaient pointé auprès de l’AFP « plusieurs inexactitudes factuelles, ce qui atténue pour le moins la portée » de la décision du Défenseur des droits. Sollicitée par RFI, Pauline Ragot explique que ses clients « ont agi dans le cadre d’une interpellation difficile », sur un axe de grande circulation. « À aucun moment, ils n’ont pu percevoir la détresse physique [de Cédric Chouviat] ; à défaut, le policier qui tentait de le maîtriser aurait évidemment relâché sa prise », précise-t-elle. Une ligne de défense qui correspond aux explications avancées par les quatre policiers lors de leurs auditions. Ceux-ci affirment avoir interprété les battements de jambes de Cédric Chouviat comme des signes de rébellion et non comme des manifestations d’asphyxie.

Par ailleurs, si certains confirment avoir perçu des propos tenus par Cédric Chouviat au cours de son interpellation, tous assurent ne pas avoir entendu les « j’étouffe » répétés à neuf reprises. La faute, d’après l’un d’eux, « au bruit de la circulation », très dense ce jour-là, couplée au volume sonore des moteurs. Une justification jugée crédible d’après les magistrats instructeurs dans leur ordonnance de renvoi. « Le dossier, écrivent-ils, ne permet pas de contredire les affirmations des policiers qui indiquent n’avoir pas perçu les signes de détresse » de Cédric Chouviat. L’absence de perception des signaux de malaise du chauffeur-livreur sera l'un des points clés des débats.

Les trois agents mis en cause encourent jusqu’à dix ans de prison.

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Source: RFI · Baptiste Coulon

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