Sébastien Lecornu et plusieurs ministres ont reçu des influenceurs et des médias en ligne spécialisés sur les sujets de scolarité. Ils ont été informés en premier des mesures envisagées par le gouvernement pour répondre au mouvement, au grand dam des syndicats lycéens.

France Télévisions

Publié le 27/10/2026 17:50

Temps de lecture : 5min

Les créatrices de contenu Anna Baldy et Mathilde Fouqué répondent aux questions des médias après avoir été reçues à Matignon par Sébastien Lecornu et plusieurs ministres, le 27 octobre 2026. (DANIEL PERRON / HANS LUCAS / AFP)
Les créatrices de contenu Anna Baldy et Mathilde Fouqué répondent aux questions des médias après avoir été reçues à Matignon par Sébastien Lecornu et plusieurs ministres, le 27 octobre 2026. (DANIEL PERRON / HANS LUCAS / AFP)

"Remplacement" de Parcoursup, créations de postes, rénovation du bâti… Le gouvernement a listé lundi 26 octobre plusieurs mesures pour apaiser la colère de nombreux lycéens et étudiants en France. Avant d'être officialisées, elles ont cependant été dévoilées par des influenceurs reçus à Matignon.

Comme l'a révélé France Inter lundi matin, huit créateurs de contenus ont été conviés lundi matin à une réunion organisée par Sébastien Lecornu, en présence des ministres de l'Education nationale et de l'Enseignement supérieur, Edouard Geffray et Philippe Baptiste. Dans le détail, Anna Baldy (@grandebavardeuse, plus de 600 000 abonnés cumulés sur TikTok et Instagram) et Mathilde Fouqué (@mathildestudy, plus de 700 000) ont été reçues à l'hôtel Matignon. D'autres ont participé à cette rencontre à distance : Ange Sacchetti (@ange.reussite, près d'un million d'abonnés cumulés), Miel Abitbol (@miel_abt, plus de 2,8 millions d'abonnés), Lucas Markarian (@lucas_maths4, plus de 3,1 millions d'abonnés). Etaient également invités des représentants de médias numériques axés sur les sujets scolaires, comme ExtraStudent (environ 200 000 abonnés sur TikTok et Instagram), Thotis Post Bac (plus de 300 000 abonnés cumulés), et le compte Dormir au courant (1,1 million d'abonnés cumulés).

L'initiative a été critiquée par des syndicats lycéens et étudiants, qui y ont vu une forme de "mépris". Auprès de plusieurs médias dont franceinfo, l'entourage du Premier ministre explique que "l'objectif est de mobiliser tous les moyens possibles pour échanger avec la jeunesse". Il précise que les organisations représentatives "ne constituent pas [leur] seul canal d'expression", et plaide : "L'enjeu n'est pas d'opposer ces différents modes de dialogue, mais bien de les articuler pour toucher le plus grand nombre de jeunes possible."

"Il faut être aveugle pour ne pas voir que les réseaux sociaux sont aujourd’hui le premier média des jeunes. Si l'on veut leur parler et les écouter, on ne peut donc pas se priver de ce canal de communication."

L'entourage du Premier ministre

à franceinfo

"Cela fait plusieurs années que les institutions tentent de s'adresser aux jeunes là où ils sont et d'adopter leurs codes", rappelle auprès de franceinfo Arnaud Mercier, professeur en information-communication à l'Institut français de presse (université Paris Panthéon-Assas). Le spécialiste rappelle le passage d'Emmanuel Macron chez Hugo Décrypte ou la vidéo réalisée par le président de la République avec les youtubeurs McFly et Carlito.

"Le développement des réseaux sociaux a permis l'apparition de ces nouveaux tiers médiateurs, les 'influenceurs', qui emploient souvent un ton et des formats qui favorisent l'identification chez leurs spectateurs", décrit Arnaud Mercier. "Il est logique qu'un gouvernement se demande à qui s'adresser pour s'assurer que son message soit entendu."

Thibaud Arnoult, cofondateur de Thotis, explique au Monde que les ministres "voulaient discuter des remontées de nos communautés respectives, ajuster certains sujets avant la rencontre avec les syndicats, (…) ils se sont montrés très à l'écoute". "La démarche était de nous consulter sur les mesures qu'ils allaient prendre donc on a pu chacun apporter notre regard", décrit également Lucas Markarian dans Le Figaro Etudiant. Dans une vidéo postée lundi après-midi sur Instagram, la créatrice Anna Baldy a au contraire critiqué le fait que l'échange, qui "avait été initialement présenté comme une discussion", ait "commencé par la prononciation des décisions qui avaient déjà été prises".

Comme l'expliquait France Inter lundi matin, l'entourage du Premier ministre affirme avoir "retenu deux types de profils". D'une part "ceux qui ont suivi de près la mobilisation lycéenne, qui ont parfois participé aux manifestations et relayé les préoccupations des élèves". "Le Premier ministre souhaitait échanger directement avec eux, dans un souci de transparence, mais aussi parce qu'ils ont recueilli, à travers leurs communautés, de nombreux témoignages et retours de lycéens", selon la même source. "Il était important pour [Sébastien Lecornu] de les entendre afin d'apporter les réponses les plus pertinentes possible aux attentes exprimées", assure l'entourage du Premier ministre. On peut inclure dans cette catégorie Miel Abitbol, Mathilde Fouqué et Anna Baldy. Cette dernière, qui adopte un traitement politisé à gauche, a régulièrement abordé les mobilisations lycéennes.

La deuxième catégorie concerne les créateurs de contenus "directement consacrés à l'orientation, à l'enseignement supérieur et à la réussite scolaire", qui "connaissent bien les interrogations des lycéens, notamment sur Parcoursup, et sont quotidiennement en contact avec eux". En font partie Lucas Markarian et Ange Sacchetti, qui ont peu parlé du mouvement lycéen et se concentrent sur des conseils d'apprentissage.

ExtraStudent et Thotis Post Bac ont régulièrement abordé les récentes mobilisations par le biais de microtrottoirs ou de diaporamas, et privilégient généralement un traitement factuel et peu analytique. Dormir au courant traite l'actualité généraliste souvent de manière sensationnaliste, adepte des images choc et des faits divers qui suscitent l'indignation.

Etait-il prévu que ces créateurs communiquent les pistes du gouvernement à leur sortie de Matignon ? Interrogé par franceinfo, l'entourage du Premier ministre n'a pas répondu. Sur franceinfo, Mathilde Fouqué affirme qu'à la fin de la réunion, "l'un des créateurs a demandé s'il y avait un embargo", une pratique courante dans les médias traditionnels, par laquelle une personne fournit une information à des journalistes uniquement s'ils acceptent de ne pas diffuser cette information avant une certaine heure. Mais "le ministre ne savait pas trop quoi répondre" et "ils ne nous ont rien spécifié", affirme la créatrice de contenus.

"On a décidé d'aller vers les médias car on voulait aussi montrer qu'on n'est pas simplement des relais de la parole du gouvernement."

Mathilde Fouqué, influenceuse

sur franceinfo

"Je n'ai rien de personnel contre ces influenceuses, qui au demeurant font un très bon travail, mais ça montre quelque part l'impréparation du gouvernement", a réagi Louis Letoublon, vice-président de l'organisation Les Lycéens, interrogé par BFMTV. "C'est quand même scandaleux que les organisations syndicales, qui représentent les étudiants et qui sont mobilisées depuis quatre semaines, soient reçues après", a de son côté jugé la secrétaire générale de l'Unef (Union nationale des étudiants de France), Manon Moret, citée par LCP.

"On a parlé aux syndicats, on leur a donné tout ce qui avait été dit pendant la réunion et ça leur a permis de se préparer encore un peu plus pour confronter le gouvernement", a plaidé de son côté Mathilde Fouqué sur franceinfo. "Si je ne m'étais pas rendu à cette conférence, un étudiant ou un lycéen n'aurait pas été invité à ma place", a affirmé Anna Baldy dans une story Instagram lundi.

Sur franceinfo, Samuel Jequier, directeur général adjoint de l'agence de communication Bona fidé, a évoqué un "petit crash de communication" pour le gouvernement, qui "commet une erreur" avec "une espèce d'impréparation" autour de la question de l'embargo, et qui "vexe les organisations étudiantes" qui ont le sentiment d'être contournées. "Je ne sais pas si on peut parler d'une erreur, je n'ai pas l'impression que les annonces des influenceurs aient complètement torpillé celles du gouvernement", juge pour sa part Arnaud Mercier.

Les créateurs eux-mêmes tirent un bilan contrasté de l'opération. "Je ne l'ai pas senti comme une manœuvre de communication", a décrit auprès du Monde Alex Lequin, présent à la réunion en tant que responsable des partenariats d'ExtraStudent. L'opinion de Mathilde Fouqué est plus tranchée : "C'est 100% un coup de communication du gouvernement", a déclaré la créatrice de contenu devant Matignon lundi.

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Source: Franceinfo · franceinfo

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