Dans son église du nord de Phoenix, en Arizona, le pasteur Caleb Campbell observe avec inquiétude l'évolution du débat public américain. Dernier exemple en date : la possibilité de retransmettre en direct une mise à mort par peloton d'exécution. "Il y a huit ans, cela aurait provoqué un tollé général. Aujourd'hui, j'entends même des chrétiens dire : 'C'est une bonne idée, cela dissuadera les gens de commettre des crimes.'"
Pour lui, cette réaction illustre une Amérique qui s'habitue à la violence. "C'est triste, mais pas surprenant, compte tenu de la rhétorique et des valeurs promues par cette administration", déplore le pasteur. Le gouvernement Trump a envisagé de diffuser l'exécution de Nidal Hasan, condamné pour la tuerie de Fort Hood en 2009, avant que le président n'annonce, le 15 octobre, qu'elle ne serait finalement pas retransmise en direct.
Dans la Desert Springs Bible Church, le pasteur dénonce depuis des années l'instrumentalisation de la foi par la droite trumpiste. À l'approche des élections de mi-mandat du 3 novembre, cet homme de 44 ans s'inquiète de voir des candidats "utiliser l'angoisse et la peur pour susciter la loyauté et récolter des dons".
Son combat vise le nationalisme chrétien, une idéologie qui fait du christianisme un pilier de l'identité américaine et entend inscrire ses valeurs dans le pouvoir politique. "C'est une quête de pouvoir à laquelle on a ajouté une croix", résume Caleb Campbell.
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La mise en garde intervient alors que le soutien des évangéliques blancs reste un atout majeur pour le Parti républicain. Près de trois quarts des électeurs évangéliques blancs déclarent vouloir voter pour le candidat républicain de leur circonscription plutôt que pour le candidat démocrate, selon un récent sondage du Pew Research Center.
Aujourd'hui, les protestants évangéliques blancs sont le seul groupe religieux américain au sein duquel l'approbation de l'action de Donald Trump à la Maison Blanche l'emporte sur la désapprobation : 58 % sont satisfaits de son bilan, contre 40 % qui le trouvent mauvais.
"Où sont les skinheads riches et qui réussissent ?"
Chemise noire, barbe taillée, le pasteur de la Desert Springs Bible Church ne prétend pas parler au nom de tous les croyants. Mais depuis la première campagne présidentielle de Donald Trump en 2015, il tente de convaincre les fidèles, au-delà de sa propre congrégation, de ne pas confondre leur foi avec leur allégeance politique.
Pour comprendre sa détermination, il faut remonter bien avant l'ascension de Donald Trump. Caleb Campbell a grandi à Phoenix dans une famille républicaine, conservatrice sur le plan économique et attachée à une tradition libertarienne. La religion, dans son enfance, lui inspirait surtout de la défiance.
"Mes parents me traînaient à l'église quand j'étais gamin, je détestais ça", raconte-t-il. "Tout ce que je voyais, c'était des gens qui me disaient quoi faire ou ne pas faire : ne bois pas, ne fume pas, ne danse pas, ne t'amuse pas. Et à côté de ça, eux le faisaient. Je me suis dit : 'C'est de l'hypocrisie, j'arrête.'"
Au lycée, solitaire, il se rapproche d'un groupe de skinheads néonazis. Il en décrit sans détour les codes et les pratiques : "Le principe, c'est la suprématie blanche. Tu te rases le crâne, tu mets un certain uniforme, et le soir et les week-ends, tu traînes avec les autres pour mettre le bordel." Les soirées dans les salles de billard et les bars dégénèrent régulièrement en bagarres.
À la fin de son adolescence, il finit par s'interroger sur l'avenir que lui réserve ce milieu. "Où sont les skinheads riches et qui réussissent ?", se demande-t-il. Autour de lui, beaucoup finissent en prison, sont victimes de violences ou vivent en cavale. "Je me suis dit que ce n'était peut-être pas la vie faite pour moi."
"Un sentiment d'appartenance"
La bascule du néonazisme à Jésus tient à une rencontre presque fortuite. Batteur dans un groupe de heavy metal, il est invité à jouer dans une église en 2001, lorsqu'il a 19 ans. La Desert Springs Bible Church ne l'enthousiasme guère au départ.
"C'était ennuyeux", se souvient-il. Mais les membres de la communauté l'accueillent, l'invitent à dîner et lui offrent ce qu'il recherchait sans parvenir à le nommer : "Un sentiment d'appartenance."
Peu à peu, il se rapproche du christianisme. "En l'espace de deux ou trois ans, j'ai fini par me dire : 'Je suis chrétien, et je pense que la voie de Jésus est sage, bonne et belle.' Je m'y suis abandonné."
Il commence par animer des études bibliques, puis encadre des bénévoles qui interviennent dans une école du quartier. Il est ensuite embauché par l'église à la communication, devient pasteur associé, puis pasteur principal en 2015. Il prend ses fonctions trois semaines après l'annonce de la candidature de Donald Trump à la présidence des États-Unis.
"Prendre soin des réfugiés est une pratique pieuse"
Au départ, Caleb Campbell ne se considère pas comme un adversaire du Parti républicain. Il se méfie de l'intervention excessive de l'État et ne se reconnaît pas pleinement dans le programme démocrate. Mais son engagement auprès des immigrants, notamment des jeunes bénéficiaires du programme DACA, qui protège temporairement les mineurs arrivés illégalement sur le territoire américain, le conduit à s'intéresser davantage à la politique.
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"L'immigration est essentielle à notre économie et à notre humanité", affirme-t-il. Il déplore que les responsables politiques "instrumentalisent" la question. "C'est un pur jeu de dupes politicien. Il existe pourtant d'excellentes mesures, mais ils préfèrent botter en touche."
Au sein de son église, les tensions deviennent palpables à cause de ses prises de position. En 2018, lorsque Caleb Campbell prend la parole devant sa congrégation pour dénoncer l'enfermement d'enfants migrants aux États-Unis, il ne s'attend pas à déclencher une telle hostilité. "Déshumaniser les gens, ce n'est pas la voie du Christ !", insiste-t-il. Les réactions sont immédiates. On l'accuse de ramener son "agenda progressiste dans la maison de Dieu".
"Ne pas mettre des enfants en cage, ce n'est pas un truc de progressiste. C'est une question de décence humaine, de justice !", s'insurge-t-il. "Prendre soin des réfugiés est une pratique pieuse." On le traite alors d'"athée cherchant secrètement à convertir tout le monde au communisme" et même de "démon".
Une église vidée de ses fidèles
Le 6 janvier 2021, date de l'assaut du Capitole par des partisans de Donald Trump, "a été la goutte d'eau", se souvient le pasteur. Beaucoup des manifestants arborent alors des symboles chrétiens, tandis que d'autres brandissent une croix près d'une potence dressée à proximité du Capitole. Caleb Campbell ne flanche pas et condamne les événements. "J'ai rappelé que la violence au nom de Jésus est toujours une déviance. Cela a provoqué un tollé."
En cinq ans, entre son arrivée à la tête de l'église en 2015 et début 2021, Caleb Campbell a vu partir environ 80 % des fidèles qui la fréquentaient à ses débuts. Plusieurs ont rejoint des communautés ultraconservatrices. Pour le pasteur, cette rupture est douloureuse : "J'ai perdu des centaines de relations à cause de tout cela. Voir tant de mes pairs, de mes proches et de mes amis fréquenter des églises qui adoptent cette posture me rend très triste. C'est extrêmement décourageant."
Cette alliance entre une partie du mouvement évangélique américain et la droite conservatrice se manifeste aussi localement. À Phoenix, l'organisation ultraconservatrice Turning Point USA, fondée par Charlie Kirk, dispose d'une branche consacrée aux communautés religieuses, Turning Point Faith.
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Selon Caleb Campbell, celle-ci noue des partenariats avec des dizaines d'églises de la région. Il déplore que certaines adoptent une "posture de guerre culturelle" avec leurs voisins et présentent le combat politique comme une mission chrétienne.
Pour autant, son église n'est pas isolée. Depuis 2021, des fidèles ont fait le chemin en sens inverse, quittant des communautés évangéliques radicalisées. Certains évoquent l'hostilité de leur ancien pasteur envers les personnes homosexuelles ; d'autres disent avoir été exclus après avoir exprimé des désaccords politiques. Caleb Campbell parle de "réfugiés évangéliques".
"Gagner le monde entier et perdre son âme"
Le pasteur n'a jamais regretté d'avoir dénoncé, selon ses mots, les "utilisations abusives des Écritures et du nom de Jésus" à des fins politiques. Il reconnaît pourtant le prix à payer de ces années de conflit. En 2020, il contracte le Covid-19, puis développe un zona et une paralysie faciale dans la foulée. S'il dit avoir récupéré environ 90 % de ses capacités, il conserve des séquelles. "Je porte dans ma chair une partie de la souffrance émotionnelle et sociale de cette époque."
En dix ans, Caleb Campbell estime que Donald Trump est devenu "plus effronté, plus autoritaire et, dans une certaine mesure, plus technocratique". Mais c'est surtout la place prise par le président dans l'imaginaire de certains croyants qui l'alarme. "À ceux qui vouent un culte indéfectible à un chef politique, je leur dirais de faire attention à ne pas basculer dans l'idolâtrie en plaçant en une personne l'espérance qui n'appartient qu'à Dieu."
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Une mise en garde qui fait écho à un épisode survenu en avril, lorsque Donald Trump a publié sur son réseau Truth Social une image générée par intelligence artificielle le représentant sous les traits de Jésus. Face à l'indignation suscitée, le président a finalement supprimé la publication, affirmant qu'il s'agissait de lui en médecin. Sur l'image, vêtu d'une toge rouge et blanche et auréolé de lumière, il posait une main sur le front d'un homme alité, entouré de plusieurs personnes.
À l'approche des élections de mi-mandat, Caleb Campbell sait que son influence reste limitée face à la puissance du mouvement Maga. Mais il continue de défendre une autre conception de la foi. "Que gagne-t-on à utiliser le nom de Jésus pour obtenir tout ce pouvoir politique ? On peut gagner le monde entier et perdre son âme. Je pense que c'est ce qui est en train d'arriver à l'Église en Amérique", conclut-il.
Source: France 24 · Barbara GABEL
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