Au Texas, la peur des opérations de l’ICE et l’incertitude politique pèsent sur les électeurs latinos à l’approche des élections de mi-mandat. Le poids électoral de cette communauté, qui représente près de 40 % de la population du Texas, pourrait toutefois avoir un rôle déterminant dans l'issue de ces élections. Entretien avec Cesar Espinosa, le directeur exécutif de l'ONG Fiel.
De notre envoyé spécial à Houston,
L'organisation Fiel (Familias Inmigrantes y Estudiantes en la Lucha, Familles d'immigrés et étudiants en lutte, en français) a été fondée en 2007 à Houston par Cesar Espinosa, qui en est aujourd'hui le directeur exécutif. L'ONG est la plus grande organisation de défense des droits civiques dirigée par des immigrés à Houston. À l'approche des élections de mi-mandat, Cesar Espinosa, lui-même arrivé aux États-Unis à l'âge de cinq ans depuis le Mexique, dresse les contours d'un électorat aujourd'hui incontournable au Texas, au profil beaucoup plus complexe qu'il n'y paraît.
RFI : Dans quel état d’esprit se trouve la communauté latino du Texas à l’approche de ces élections de mi-mandat ?
Cesar Espinosa : Le sentiment qui prédomine, c’est la peur. La peur est très présente et sous des formes variées. Il y a la peur de l'inconnu, l'incertitude quant à ce qui va se passer au niveau de la politique locale, au Texas, et, à terme, au Congrès. Cette peur est bien réelle. Par ailleurs, nous avons entendu des électeurs exprimer des inquiétudes : certains craignent que des agents de l'ICE ne soient présents près des bureaux de vote. Cela suscite une véritable angoisse.
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Plus généralement, on peut craindre que certains choisissent de ne pas aller voter, qu'ils décident de faire l'impasse sur cette élection cruciale. Pour nous qui sommes engagés dans ce processus, la crainte est que les gens préfèrent s'abstenir. Or, ce n'est certainement pas le moment de rester à l'écart. On entend souvent dire - et vous l'entendrez encore - que le Texas est un État « rouge », « bleu » ou « violet »... En réalité, le Texas n'est rien de tout cela : c'est un État où l'on ne vote pas. Quand seulement 29 % de la population détermine la composition de tous les échelons du gouvernement au Texas, on ne peut pas parler d'État « rouge » ou « bleu » ; c'est un État qui ne vote pas. Nous sommes convaincus que si le taux de participation était plus élevé, les choses seraient différentes. Nous commençons à en voir les prémices, ce qui nous donne de l'espoir, tout en nous incitant à rester prudemment optimistes.
Pensez-vous que la politique migratoire de Donald Trump et les actions d’ICE vont influencer le vote de la communauté latino ?
L'ICE a été très active un peu partout, mais au Texas - étant donné la taille de notre État - nous en subissons particulièrement les conséquences. Dans d'autres États, notamment ceux dirigés par les démocrates, l'ICE a été très présente et a mené des opérations beaucoup plus visibles qu'au Texas. On a le sentiment que, dans ces États-là, les autorités cherchent à faire du bruit autour de leurs actions. Au Texas, en revanche, c'est une stratégie beaucoup plus discrète qui est privilégiée.
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Je pense qu’à ce stade, à Houston, tout le monde dans la communauté latino connaît quelqu’un qui a été inquiété par l’ICE. En tant qu’ONG, nous avons reçu 24 demandes d’assistance juridique dans le cadre de procédures d’expulsion en 2024. En 2025 (l’année de la prise de pouvoir effective de Trump, Ndlr), nous en avons reçu 23 658 rien que pour notre structure ! Et nous savons que des dizaines de milliers d’autres personnes ont été interpellées ici, à Houston. Nous avons une très importante population immigrée : dans la région de Houston, une personne sur quatre est née à l’étranger et environ 600 000 d’entre elles sont en situation irrégulière.
Donc oui, cette situation va influencer les élections. Je vous invite à aller voir le mémorial dédié à Lorenzo Salgado (un Mexicain en attente de régularisation abattu par l’ICE début juillet, Ndlr) dans le quartier d’East End à Houston. Depuis une semaine, on y observe une scène particulièrement marquante : des personnes, après avoir voté, viennent déposer leur autocollant « J’ai voté » sur ce mémorial. La dernière fois que je m'y suis rendu, il y avait environ 150 autocollants. D’après les images qui ont circulé ce week-end (24-25 octobre), on en compte désormais plus de 3 400. Lorsqu’on interroge les gens sur ce qui les motive à aller voter, beaucoup évoquent Lorenzo Salgado, ainsi que d’autres membres de notre communauté qui ont été arrêtés, et expliquent à quel point ces événements les touchent.
Pourriez-vous expliquer quel est le poids pris par le vote latino dans le paysage politique au Texas ces dernières années ?
Le vote latino revêt une importance croissante, mais il est également très complexe. Une idée reçue très répandue veut que les Latinos votent pour le Parti démocrate ; or, c’est faux. Lorsqu’un homme politique affirme que régulariser 11 millions de personnes reviendrait à ajouter 11 millions de démocrates à l’électorat américain, cela en dit long sur sa méconnaissance de notre communauté. S’il prenait la peine de dialoguer avec nous, il découvrirait qu’au sein même de la communauté latino, les sensibilités sont variées : certains sont très conservateurs, d’autres très progressistes, tandis que la majorité se situe quelque part entre les deux. Il est essentiel d’en avoir conscience. Par ailleurs, il faut savoir qu’au Texas, on compte deux millions de résidents permanents légaux - des détenteurs de « cartes vertes » - qui pourraient entamer une procédure de naturalisation pour devenir citoyens américains, mais qui ne le font pas. Ces deux millions de personnes pourraient pourtant changer la donne électorale. Si ces deux millions de personnes supplémentaires participaient au scrutin, elles pourraient véritablement faire basculer le résultat dans cet État.
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Beaucoup de Latinos ont voté pour Donald Trump en 2024. Comment expliquez-vous cela ?
D'après notre analyse de cette élection, tout se résume à trois facteurs principaux. Premièrement, les électeurs croyaient qu'il allait redresser l'économie ; il s'est montré plus convaincant en promettant d'améliorer la situation économique, de « rendre à l'économie sa grandeur ». Deuxièmement, au sein de la communauté latino, il faut reconnaître qu'il existe un fort machisme, voire un sexisme marqué : beaucoup préfèrent voir un homme l'emporter plutôt qu'une femme. Par ailleurs, et c'est un point rarement abordé, on observe, notamment chez les hommes latinos, une persistance du racisme. Ainsi, la candidature d'une femme noire a été perçue, pour certains, comme une double difficulté, ce qui a contribué à renforcer le soutien en faveur de Trump. Enfin, un aspect dont on parle trop peu concerne les sources d'information des gens. Autrefois, nous lisions la presse ou regardions la télévision ; aujourd'hui, tout le monde est présent sur les réseaux sociaux. Nous ne voyons pas ce que nous devrions voir, mais plutôt ce que l'on veut nous montrer, ce qui peut influencer considérablement la façon de penser des individus, en particulier chez les jeunes.
Et deux ans après le retour de Trump, avez-vous remarqué une évolution chez les électeurs latinos ? Voyez-vous beaucoup de personnes qui regrettent d'avoir voté pour lui ?
Oui, on a pu observer un changement : certaines personnes, qui soutenaient auparavant Trump, disent aujourd'hui : « Ce n'est pas pour ça que j'ai voté. » Elles pensaient qu'il s'en prendrait aux membres de gangs, aux violeurs et aux meurtriers, et non au jardinier qui travaille pour nourrir sa famille, ou à la personne qui travaille chez McDonald's, par exemple. Je connais d'ailleurs des gens - y compris des membres de ma famille - qui regrettent d'avoir voté pour lui, car il ne tient pas ses promesses. À cela s'ajoute une économie qui ne se porte pas très bien : le prix de l'essence est très élevé, et le coût de l'alimentation - le coût de la vie, de manière générale - aux États-Unis a considérablement augmenté ces dernières années.
Quelle est la principale préoccupation des électeurs latinos lors de cette élection, aujourd'hui ?
La plupart des électeurs latinos se préoccupent surtout de l'économie. Ils s'inquiètent aussi du système de santé. Quant à l'immigration, elle figure probablement parmi les trois principales préoccupations.
Pensez-vous que le poids du vote latino sera décisif lors de ces élections de mi-mandat ?
Si la tendance se poursuit telle qu’actuellement, c’est possible. Le vote par anticipation a atteint une ampleur jamais vue dans le comté de Harris où se trouve Houston. Et nous espérons qu’il s’agit d’électeurs latinos, qu’ils soient démocrates ou républicains. Comme je l’ai dit, au bout du compte, peu nous importe pour qui vous votez. Ce qui nous intéresse avant tout, c’est que votre voix soit entendue. Ainsi, à l’avenir, nous pourrons nous en servir comme levier pour amener tous les élus, tous les responsables politiques, à écouter ce que notre communauté a à dire et à nous respecter.
Source: RFI · Pierre Fesnien
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