"Les Saintes Écritures nous enseignent qu'on ne peut pas aimer Dieu et haïr les autres. Qu'on ne peut pas aimer Dieu et discriminer les immigrants. Qu'on ne peut pas aimer Dieu et mépriser les pauvres. Qu'on ne peut pas aimer Dieu et harceler les marginaux…" C'est une tirade qui semble tirée d'un sermon dominical. Et pour cause, elle est tenue par James Talarico, 37 ans, séminariste issue d'une famille texane depuis huit générations, qui aime citer l'Évangile pour expliquer sa vision politique. Un profil plus qu'atypique pour un candidat au Sénat démocrate…
Du côté du Kansas, un autre membre du clergé est en train de créer une dynamique grâce à sa religiosité : Adam Hamilton. Ce républicain repenti de 62 ans est à la tête d'une congrégation méthodiste de 24 000 fidèles. Lui aussi met sur un pied d'égalité l'amour de Dieu et celui de son prochain pour conquérir le siège de sénateur des Grandes Plaines. S'il venait à défaire le sénateur sortant Roger Marshall, ce serait un petit coup de tonnerre : le Kansas n'a plus envoyé de démocrate au Sénat depuis 1932.
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Les deux hommes de Dieu ne sont pas deux cas isolés dans les élections de mi-mandat de novembre prochain. Aux deux prétendants au Sénat, il faut également compter au moins cinq autres candidats au Congrès se présentant avec le soutien des démocrates. Et la plupart sont en mesure de l'emporter.
"Ils se présentent tous dans des États républicains, parfois depuis plusieurs décennies. Les électeurs ont envie d'essayer autre chose", note Randall Balmer, historien américain spécialiste des religions et professeur à l'université de Dartmouth. "Ils sont très éloquents. Ils comprennent leur foi. Ils ne sont pas vus comme des candidats qui se contentent d'utiliser les codes de la religion pour gagner des votes mais comme de vrais chrétiens qui parlent avec leur cœur."
"Nous vivons sous l'administration présidentielle la plus corrompue de l'histoire. Et je pense que les Américains cherchent une boussole morale. Et le raccourci vers la morale, c'est la religion", suppute Randall Balmer, par ailleurs lui-même prêtre épiscopalien.
L'historien américain souligne que le Parti démocrate n'a jamais totalement rompu avec la religion, rappelant que Raphael Warnock (Géorgie), pasteur d'une Église baptiste d'Atlanta, est sénateur depuis 2021, et que le pasteur méthodiste Emanuel Cleaver sera candidat à sa réélection à la Chambre des représentants dans le Missouri. En revanche, en présentant des candidats qui s'adressent à des populations blanches, les démocrates marquent une "rupture" avec leur histoire récente puisque la dernière présence en date d'un pasteur démocrate blanc au Congrès remonte à 1987. Aujourd'hui, seuls 28 % des démocrates jugent la religion très importante dans leur vie, selon l'étude Pew de 2023-2024.
"La tradition religieuse démocrate avait été mise en sourdine au profit d'autres combats politiques comme la défense des droits des minorités LGBTQI, des combats de libération individuelle, pour l'inclusivité et la diversité", note Blandine Chelini-Pont, professeure d'histoire contemporaine et relations internationales à l'université d'Aix-Marseille. "Il s'agit sans doute là d'une réaction montante de l'électorat plutôt qu'un véritable choix stratégique du parti. Mais, puisque cette veine se réveille, les démocrates vont l'exploiter car tout est bon pour lutter contre le gouvernement."
Les huit candidats démocrates issus du clergé
- James Talarico : siège de sénateur du Texas
- Adam Hamilton : siège de sénateur du Kansas
- Lindsay James : 2e circonscription de l'Iowa
- Sarah Trone Garriott : 3e circonscription de l'Iowa
- Frederick Haynes III : 30e circonscription du Texas
- Robb Ryerse : 3e circonscription de l'Arkansas
- Anna Golladay : 3e circonscription du Tennessee
- Emanuel Cleaver : 5e circonscription du Missouri
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Un message social contre le nationalisme chrétien
Pour autant, pas question de céder aux conservatismes. Entre chrétiens républicains et chrétiens démocrates, ce sont également deux conceptions de la religion qui s'opposent.
"C'est une réaction à l'accaparement de la ressource chrétienne par le nationalisme chrétien et le mouvement MAGA", analyse Blandine Chelini-Pont.
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Pendant les dernières décennies, l'image du chrétien aux États-Unis était celle d'un conservateur, atterré par la libéralisation des mœurs : avortement, divorce, évolution des normes de sexualité et de genre… La religion est alors vue comme un refuge moral. Ces chrétiens, souvent évangéliques et encore plus souvent traditionalistes, ont constitué un électorat capital lors des deux élections victorieuses de Donald Trump.
"L'instrumentalisation contemporaine du christianisme par la droite chrétienne a fait oublier qu'il ne représentait pas toutes les sensibilités chrétiennes", souligne cependant Blandine Chelini-Pont. Pour la chercheuse, si les évangéliques risquent de soutenir coûte que coûte Donald Trump, d'autres chapelles de la chrétienté lui sont moins acquises comme les épiscopaliens, les presbytériens, les méthodistes… voire les catholiques, échaudés par les critiques récentes du président américain envers le pape Léon XIV.
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Les candidats démocrates ressuscitent et embrasent la fibre sociale de l'Église. James Talarico veut une "politique de l’amour pour l’étranger et pour son voisin", critiquant férocement les expulsions de sans-papiers et les coupes dans les aides sociales. Adam Hamilton s'appuie sur la Bible pour demander la "justice" et la "miséricorde" envers les plus précaires.
"C'est la résurrection d'un christianisme compassionnel, axé sur le fait que la politique doit être celle du bien commun", explique Blandine Chelini-Pont.
En pleine guerre culturelle, les candidats savent également être offensifs. Talarico a ainsi ironisé sur le fait que "Dieu serait non-binaire", moquant les paniques morales sur les personnes trans de ses adversaires, quitte à prêter le flanc aux accusations de "wokisme".
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La violence de la réaction républicaine
Côté républicain, la réponse est violente envers ces candidats. Au Texas, Ken Paxton, l'adversaire de James Talarico, affirme que les positions politiques du séminariste sont "littéralement à l’opposé du christianisme".
Le lieutenant-gouverneur du Texas, Dan Patrick, a adopté le sobriquet "PINO" ("Pasteurs in name only") pour désigner ces candidats démocrates issus du clergé. Et d'affirmer : "Je n’ai jamais vu autant de blasphèmes de la part de quelqu’un qui se présente aux élections. Et laissez-moi vous dire, je vais prier pour ce gars, parce que quand il perdra la course au Sénat, s’il fait campagne contre Dieu, comme il le fait, il ira sûrement en enfer."
Mais la capacité de ces candidats religieux à tailler des croupières au Parti républicain alerte en haut lieu. Le vice-président, J.D. Vance, s'est joint à la campagne pour soutenir les candidats républicains. Converti au christianisme en 2019, il décrète à propos d'Adam Hamilton : "Ce n’est pas du christianisme, c’est du radicalisme de gauche qui se drape dans les habits de notre religion", affirme celui qui n'a pas hésité à critiquer le pape lui-même par le passé.
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"Le Parti républicain se sent en danger et attaqué sur son terrain", affirme Marie Gayte, maîtresse de conférences en civilisation américaine de l'université de Toulon et spécialiste des questions de religion. "Pour eux, le christianisme mis en avant par ces candidats démocrates n'est pas le christianisme qui a servi de fondement à l'Amérique."
"Les républicains ont peur de perdre cette base électorale. Une base qui leur est acquise depuis les années 1970", ajoute Randall Balmer.
Vers un rééquilibrage durable ?
Avant, religieux et Parti démocrate faisaient bon ménage. Randall Balmer prend l'exemple du mouvement de l'Évangile social des années 1920-1930 qui tentait de lutter contre les problèmes comme la pauvreté, les inégalités économiques et les tensions raciales grâce au message de la Bible.
Le divorce entre le Parti démocrate et les chrétiens remonte aux années 1970. Si en 1976, Jimmy Carter est élu avec le soutien des évangéliques, devenant le premier président "born-again" des États-Unis, quatre ans plus tard, ils ont basculé dans l'escarcelle de Ronald Reagan, échaudés par la "trahison" du président avec son soutien à la légalisation de l'IVG après l'adoption de l'arrêt Roe vs. Wade en 1973. Randall Balmer, lui, le lie, dans un long article écrit dans Politico, à une bataille sur la ségrégation dans ces mêmes années.
"Aujourd'hui, on assiste à une remontée des profondeurs des liens historiques entre le Parti démocrate et certains courants chrétiens. Les Églises chrétiennes ont irrigué la vie politique américaine de manière originelle", note Blandine Chelini-Pont.
De là à croire aux prémices d'un rééquilibrage durable entre les deux partis ? Marie Gayte en doute, rappelant que le Parti démocrate a plus d'une fois déçu ses électeurs en la matière : "Cela fait plusieurs fois qu'on parle d'un rééquilibrage qui s'amorce", rappelle-t-elle.
"En 2008, Barack Obama met en avant sa foi personnelle. Il s'était exprimé sur des sujets sensibles pour l'électorat religieux conservateur, en lui faisant des appels du pied. Il avait notamment déclaré que l'avortement avait une dimension morale et qu'il fallait trouver une manière d'en réduire le nombre. Il s'était aussi prononcé contre le mariage homosexuel…", détaille la chercheuse. "Une fois élu, il a complètement abandonné ce discours. Il y a eu un sentiment de trahison qui a laissé des traces dans l'électorat."
"Par le passé, le Parti démocrate n’a pas été excessivement accueillant et accommodant envers les candidats religieux", rappelle Doug Pagitt, directeur de l'ONG Vote Common Good, dans Religion News Service. Le directeur exécutif de cette organisation qui s'est créée en tant qu'alternative à Catholic Vote, pro-Trump, note que l'attachement du Parti démocrate à la séparation de l'Église et de l'État a longtemps été un obstacle.
Vingt-huit ans après Barack Obama, les pasteurs démocrates espèrent remettre l'Église au centre du village américain.
Source: France 24 · Romain HOUEIX
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