Des infrastructures qui se développent, un meilleur accès à Internet, mais aussi une insécurité persistante et des libertés qui reculent : c'est le paradoxe mis en lumière par l'indice Ibrahim 2026, publié samedi 31 octobre. Dans 25 pays africains, les progrès économiques contrastent avec la dégradation de la sécurité et de l'État de droit. Nathalie Delapalme, directrice exécutive de la fondation Mo Ibrahim, décrypte ces résultats pour RFI.
Au total, 31 pays africains ont amélioré leur niveau de gouvernance entre 2016 et 2025, contre 23 qui ont reculé. Mais ces derniers représentent plus de la moitié de la population du continent, selon l'indice Ibrahim 2026.
« Il y a beaucoup de pays, 25 en réalité, qui progressent de façon assez remarquable en termes de développement économique et de développement humain, même s'ils continuent de se détériorer en termes de sécurité, d'État de droit et de participation », explique à RFI Nathalie Delapalme, directrice exécutive de la Fondation Mo Ibrahim.
Ces progrès sont notamment portés par le développement des infrastructures, l'accès à Internet et les télécommunications mobiles. Mais pour Nathalie Delapalme, cette situation présente un risque majeur. « Ce n'est pas soutenable à terme. Il n'y a pas de compromis possible entre une amélioration simplement sur le plan économique et en termes de développement humain, si cela ne repose pas également sur de véritables progrès en termes de participation démocratique, de sécurité et d'État de droit. »
Les résultats de l'indice semblent lui donner raison. Les pays qui progressent dans ces différents domaines enregistrent des avancées plus rapides. Vingt-deux pays suivent cette trajectoire, parmi lesquels la Côte d'Ivoire, le Maroc, le Rwanda et le Sénégal.
La participation démocratique en net recul
C'est l'un des signaux les plus préoccupants du rapport. Sur l'ensemble du continent, la participation démocratique enregistre la plus forte dégradation parmi les seize domaines étudiés, avec une baisse de cinq points en dix ans.
« C'est vraiment la détérioration la plus forte parmi les seize sous-catégories de l'indice. Et c'est notamment tiré par la diminution de l'espace accordé à la société civile et par la dégradation de la liberté d'expression et de réunion », souligne Nathalie Delapalme. Autrement dit, dans de nombreux pays, les citoyens disposent de moins de possibilités pour s'exprimer, manifester ou participer à la vie publique.
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Sur le plan sécuritaire, le tableau est plus nuancé. Si la situation reste globalement moins bonne qu'en 2016, Nathalie Delapalme observe une stabilisation depuis 2022. Vingt-deux pays enregistrent même une amélioration de leur sécurité.
Seychelles, Maroc, Afrique du Sud : attention aux apparences
Le classement réserve quelques enseignements. Les Seychelles conservent leur première place, tandis que le Maroc fait son entrée parmi les dix pays les mieux classés, à la place de la Tunisie.
Mais pour Nathalie Delapalme, il ne faut pas s'arrêter au classement : « Il faut regarder à la fois la performance finale et le rang, mais aussi la trajectoire sur la décennie, parce que c'est cela qui donne une vision complète de ce qui se passe. »
L'Afrique du Sud en est l'illustration. Le pays reste cinquième, mais sa gouvernance se dégrade de plus en plus rapidement. À l'inverse, l'Angola et le Congo-Brazzaville quittent les dix dernières places du classement. « Chaque trajectoire est différente. Il n'y a pas de solution miracle », insiste Nathalie Delapalme.
Burkina Faso : « Les résultats ne sont pas là »
Le Burkina Faso enregistre la plus forte dégradation de sa gouvernance sur le continent, avec près de sept points perdus en dix ans. Classé vingt-sixième, le pays connaît une détérioration accélérée de sa situation, notamment en matière de sécurité, d'État de droit, de participation démocratique et de développement humain.
Un constat qui interroge les promesses des militaires, arrivés au pouvoir après deux coups d'État en 2022, notamment celle de rétablir la sécurité. « Quand on regarde les résultats, ce que donnent les données, à la fois les données chiffrées et les données en termes de perception publique, c'est que les résultats ne sont pas là », constate Nathalie Delapalme.
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Elle relève toutefois une amélioration dans les conditions favorables au développement économique, même si celle-ci intervient à partir d'un niveau très bas.
Mais ces progrès ne suffisent pas à inverser la tendance générale. Pour la directrice exécutive de la Fondation Mo Ibrahim, les coups d'État ne constituent pas une réponse aux difficultés de gouvernance. « On ne peut pas associer un coup d'État à la bonne gouvernance », affirme-t-elle.
Elle souligne que la dégradation de la situation précède souvent les prises de pouvoir militaires. Mais les indicateurs permettent également de mesurer les résultats obtenus après les coups d'État : « Ce que montrent les indicateurs, c'est que ce n'est pas complètement le cas... donc le coup d'État n'est pas une solution », explique-t-elle.
Un outil pour aider les gouvernements à agir
Au-delà des classements, l'indice Ibrahim entend aider les gouvernements à identifier les domaines dans lesquels des progrès sont nécessaires.
Nathalie Delapalme cite notamment les difficultés persistantes dans l'enregistrement des naissances et des décès, qui compliquent la mise en place de politiques publiques adaptées aux besoins des populations.
Elle souligne également les progrès réalisés grâce à la numérisation des services publics, qui permet notamment une meilleure transparence dans l'attribution des marchés publics.
Mais chaque pays doit trouver ses propres réponses. « Il n'y a pas une recette qui vaut pour tout le monde, précise-t-elle. Mais il y a des tas de recettes différentes qui peuvent se combiner et se conjuguer pour conduire à une amélioration de la gouvernance. »
La Fondation Mo Ibrahim ne prétend donc pas dicter aux États les politiques à suivre. « La Fondation Mo Ibrahim ne donne pas d'avis en matière de politiques publiques, conclut Nathalie Delapalme. Elle fournit simplement les outils de manière à pouvoir améliorer les décisions publiques prises par les gouvernements, qui sont seuls responsables des politiques qu'ils mènent. »
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Source: RFI · Christina Okello
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