Une taxe de 10,72%, prélevée sur chaque ticket de cinéma, participe à la naissance d'un autre film grâce au Centre national du cinéma et de l'image animée.

France Télévisions - Rédaction Culture

Publié le 31/10/2026 11:07 Mis à jour le 31/10/2026 11:09

Temps de lecture : 11min

Cette photo d'illustration montre des écrans affichant le logo du Centre national du cinéma et de l'image animée (CNC), à Toulouse, dans le sud-ouest de la France, le 18 mai 2026. (LIONEL BONAVENTURE / AFP)
Cette photo d'illustration montre des écrans affichant le logo du Centre national du cinéma et de l'image animée (CNC), à Toulouse, dans le sud-ouest de la France, le 18 mai 2026. (LIONEL BONAVENTURE / AFP)

Le Centre national du cinéma et de l'image animée (CNC) est octogénaire depuis dimanche. "C'est une administration qui collecte des taxes, distribue, attribue des aides et rédige des textes réglementaires", a rappelé à la Cinémathèque française, mercredi 28 octobre, Gaëtan Bruel, le président de l'établissement public au terme du colloque de trois jours organisé pour célébrer ses 80 printemps. Cependant, son histoire "concerne tous les Français".

"Sans notre réseau de salles, le plus dense et le plus diversifié au monde, des pans entiers du territoire national – zones rurales, villes moyennes – seraient culturellement sinistrés, car la salle de cinéma y est bien souvent le seul équipement culturel qui demeure, avec la médiathèque. Sans nos créateurs et notre industrie, qui produisent des œuvres françaises, pour tous les goûts, ce sont nos imaginaires, et ceux de nos enfants, qui seraient entièrement colonisés par des récits venus d'ailleurs."

Depuis sa création, le CNC a toujours été l'objet de vives critiques et de débats, notamment sur son autonomie, ses commissions, accusée d'entre-soi ou, récemment, de financer des films "militants"... L'idée n'est pas ici de faire le bilan de quatre-vingts ans de vie, mais de revenir à son essence et à son fonctionnement. Quelles sont les missions, la philosophie qui prévaut à son action, les ressources et les résultats du CNC ?

1 Un soutien à toutes les formes de l'image animée

Créé par la loi du 25 octobre 1946, et placé sous la tutelle du ministère de la Culture depuis 1959, le CNC déploie aujourd'hui la politique de l'Etat dans les domaines du cinéma, de la production audiovisuelle, de la vidéo, des nouveaux médias et du jeu vidéo. Tout au long de ses huit décennies d'existence, il a fini par contribuer, d'une manière ou d'une autre, à tout ce qui se projette sur un écran non seulement en France, mais aussi à l'étranger, de la toile de cinéma aux portables et consoles en passant par la petite lucarne.

Le périmètre du CNC, devenu Centre national du cinéma et de l'image animée avec l'ordonnance du 24 juillet 2009, n'a cessé de s'élargir au fil des ans. À partir de 1986, il a soutenu les programmes audiovisuels – fiction, animation, documentaire, clip et captation de spectacles vivants. Les aides à l'édition vidéo arriveront, elles, à partir de 1994. Environ une décennie plus tard, en 2003, c'est au tour du jeu vidéo d'entrer dans le périmètre du CNC. En 2025, 772,4 millions d'euros ont été versés sous forme d'aides au cinéma et à l'audiovisuel. Ils ont également servi à alimenter "les dispositifs transversaux" où l'on retrouve, par exemple, le soutien aux jeux vidéo.

2 Un outil de résistance culturelle

À l'origine, en 1946, le Centre national de la cinématographie est "conçu avant tout comme un instrument de régulation et de contrôle de l'industrie du cinéma", expliquait l'historien du cinéma Guillaume Vernet au Senat lors de la première journée du colloque le lundi 26 octobre. Cependant, dès 1948, il va devenir un outil de résistance culturelle face au déferlement des films américains dans les salles obscures françaises.

Deux ans plus tôt, le 28 mai 1946, les accords Blum-Byrnes sont signés entre les Etats-Unis et la France pour financer la reconstruction de cette dernière après la Seconde Guerre mondiale. Ils comprennent un volet cinéma qui porte "sur la commercialisation des nouveaux films américains en France, qui n'avaient pas été exploités durant l'Occupation", indique Guillaume Vernet. Très vite, les films français vont en pâtir. "La production nationale [abandonne], au cours de la première année de ce nouveau régime, au moins 25% de ses recettes domestiques par rapport à l'avant-guerre (...) quasi exclusivement au cinéma américain (50%) qui, lui, [double] ses parts de marché."

En 1948, "la mobilisation et les discussions politiques engagées pour répondre [à l'envahissement des écrans français] ont abouti à la signature d'un nouvel accord franco-américain et au vote de la première loi d'aide à l'industrie cinématographique". Elle sera renouvelée en 1959. Le CNC a été "l'outil" pour adapter la production cinématographique "au nouveau contexte politique et économique international par le soutien à la production et à l'exploitation ainsi que les accords de coproduction, explicitement conçus pour résister à Hollywood", résume Guillaume Vernet à franceinfo Culture.

3 Un modèle de soutien public né sous Vichy

L'historien Guillaume Vernet rappelle que c'est "Vichy qui [a] posé les bases de la politique française de cinéma". Et de préciser : "Le soutien de l'Etat aux films de qualité est né sous Vichy, à partir des débats d'avant-guerre, mais aussi des modèles fascistes italien et allemand, afin de rendre possible, dans le contexte matériel de l'Occupation, des films chargés de prouver la qualité de la France nouvelle." C'est ainsi que Les Visiteurs du soir et Les Enfants du paradis ont été produits.

En somme, ce modèle d'intervention publique tient, entre autres, "à un volontarisme politique" et "au consensus de l'extrême gauche à l'extrême droite, au sujet de la nécessaire régulation des relations entre le cinéma et le marché et de la nécessité de conserver, pour des raisons politiques et culturelles, la main sur ce moyen d'expression", analyse encore Guillaume Vernet. Un consensus, dont la ministre de la Culture Catherine Pégard a souligné la fin, à l'ouverture du colloque, note l'historien. "Aujourd'hui, ce consensus historique ne rassemble plus l'ensemble de la classe politique, a-t-elle déclaré le 26 octobre. "Le modèle qui est celui du CNC fait l'objet de critiques" liées notamment à "une connaissance imparfaite de son fonctionnement" et "à une remise en cause plus fondamentale de la politique culturelle qu'il incarne".

4 Un instrument de "l'exception culturelle"

Au cœur de ce modèle français se trouve, selon Guillaume Vernet qui cite le cinéaste et activiste Jean Grémillon, la défense "de la liberté de faire et de voir des films qui soient 'autre chose' que des objets". Cette philosophie, la France la rappelle à nouveau dans le cadre des négociations sur les accords internationaux de libre-échange du GATT en 1993 et la fait adopter au Parlement européen.

"La valeur culturelle des biens culturels devait passer avant leur valeur économique", a rappelé pendant le colloque l'ancien ministre de la Culture Jacques Toubon, aux avant-postes de ces pourparlers. Le CNC constitue ainsi pour Guillaume Vernet "la pierre angulaire de ce modèle politique" qui subit "les pressions américaines permanentes depuis les années 1920" et qui ont connu "leur paroxysme en 1947, puis au début des années 1990".

5 Un fonds nourri par les spectateurs

Le fonds de soutien du CNC, qui s'élevait à 877,5 millions d'euros en 2025, est approvisionné par quatre taxes : la taxe sur les entrées en salles de cinéma (TSA), celle sur les éditeurs de services de télévision, sur les distributeurs de services de télévision et les taxes sur la vidéo. En 2025, le cinéma français a enregistré 156,2 millions d'entrées et la taxe collectée sur les billets a permis de rassembler 123,6 millions d'euros.

Au cinéma, "10,72% du prix de votre billet est reversé par l'exploitant à une caisse commune qui s'appelle le Fonds de soutien et avec cet argent, le CNC va alimenter l'avance sur recettes, les aides diverses au scénario, entre autres, un compte personnel par salle sur lequel les exploitants vont pouvoir aller tirer en présentant des factures d'amélioration de travaux ou de création de salles", explique à franceinfo Culture Richard Patry, le patron de la Fédération nationale des cinémas français (FNCF).

"Ceux qui financent le cinéma français sont ceux qui le regardent", résume Sylvain Desclous, coprésident de la Société des réalisateurs et réalisatrices (SRF). "L'idée de génie" du CNC a été de "faire que les films qui sortent en salles contribuent à aider ceux qui sont en train de s'écrire, de se réécrire ou de produire". La structure est au centre d'un "modèle vertueux" dans la filière de l'image animée qui permet à l'Etat, soulignait le 28 octobre Gaëtan Bruel, "de faire une économie structurelle majeure en laissant le secteur financer son propre soutien".

6 Un mécanisme qui fait émerger les talents

En 1959, l'instauration de l'avance sur recettes par le ministère des Affaires culturelles d'André Malraux a constitué un tournant pour l'émergence de jeunes talents. "J'ai été aidé par le CNC pour mes premiers courts-métrages. J'ai reçu l'avance sur recettes à deux reprises et c'est grâce à cette avance que mes films ont pu se faire, se souvient Sylvain Desclous, coprésident de la SRF.

"Le CNC permet à l'industrie d'exister et accompagne la création, ajoute le réalisateur du Système Victoria, mais il crée surtout les conditions de l'émergence et du renouvellement des talents. Si le cinéma français est aussi vivace, à l'instar du foot français, c'est parce que cette institution a su aussi détecter et aider les talents dès leur premier court-métrage, et ensuite dans le passage à leur premier long-métrage. Pour les cinéastes, savoir que cet outil existe est extrêmement rassurant, y compris pour les générations à venir."

7 La pierre angulaire d'un système solidaire

"Nous disposons d'un système mutualiste et redistributif : les gros récupèrent moins que les petits", assure le patron de la FNCF en donnant l'exemple des salles et de la filière qu'il connaît le mieux. "L'argent est collecté globalement et est ensuite réparti par le CNC. Plus vous êtes petit, plus vous avez la possibilité de récupérer de l'argent." Idem pour les films. "Un petit film va pouvoir mieux se financer avec le CNC qu'un gros film. Tout cela est totalement normal, équitable. L'important, c'est la solidarité entre les petits et les grands, entre les exploitants, les distributeurs, les producteurs, les industries techniques et les talents. Cette solidarité est le cœur du CNC : il mutualise et solidarise l'ensemble de la profession."

Ce qui n'empêche pas les tensions, fait remarquer Richard Patry, mais "dans la maison CNC, on est tous ensemble pour défendre une certaine vision de ce qu'est le cinéma et tous conscients que notre filière ne peut exister que s'il y a ce système". Pour preuve : "On est le seul pays au monde qui a rouvert la totalité de notre parc de salles, insiste le patron de la FNCF. Il n'y a pas une salle en France qui a disparu à cause de la crise du Covid alors qu'un tiers a disparu aux Etats-Unis." La France compte "2 300 établissements cinématographiques pour environ 6 400 écrans".

8 Une structure performante, mais critiquée

"Le modèle politique français en matière de cinéma se distingue d'abord par ses résultats", analyse Guillaume Vernet. "Il a permis à la France de rester un pays de production cinématographique, ce qui n'allait certainement pas de soi après la Seconde Guerre mondiale." L'objectif originel, celui de résister à l'hégémonie du cinéma américain sur les écrans français, est une réalité. En 2025, indique le dernier rapport du CNC, la part de marché des films français était de 37,9% contre 34,9% pour les films américains.

"Le cinéma français est la troisième industrie cinématographique au monde, affirme Sylvain Desclous. Si le cinéma français est l'un des plus réputés au monde artistiquement – il est souvent sélectionné dans les festivals et obtient des récompenses –, si le cinéma français a l'une des meilleures parts de marché sur son marché national par rapport à tous les autres pays européens, si le cinéma français emploie autant de personnes, c'est qu'il y a un écosystème qui marche très bien. C'est un outil extraordinaire qui n'est pas parfait, poursuit le cinéaste, mais il ne mérite pas les critiques idéologiques ou malhonnêtes adressées par une partie de l'échiquier politique et notamment l'extrême droite."

"Dans cette période d'élection où l'on va arriver, plaide Richard Patry, il faut que l'ensemble de la classe politique – nous ne faisons pas de politique et nous ne sommes pas là pour ça – comprenne à quel point le CNC est un bien précieux, qu'il est le cœur d'un modèle unique au monde. Attaquer ce modèle serait prendre le risque de voir disparaître tout un pan de la cinéphilie et de l'industrie cinématographique française."

9 Une expertise qui s'exporte

Alors qu'il fait l'objet d'attaques en France, le Sommet Lumière, organisé début septembre à Saint-Paul-de-Vence, semble avoir virtuellement inscrit le CNC au patrimoine du cinéma mondial. En plus d'en être l'inventeur, la France s'impose comme le pays qui sait maintenir le 7e art vivant et qui le fait déjà à travers la coproduction.

"Énormément de gens nous l'envient parce que notre modèle est autofinancé. Il ne coûte pas d'argent aux contribuables tout en étant un modèle public", ajoute Richard Patry. "En tant que président de la Fédération des cinémas français, poursuit-il, je voyage justement pour aller présenter ce modèle français." Et l'intérêt est palpable "à chaque réunion où l'on commence à expliquer comment fonctionne le compte de soutien, comment ce système permet l'émergence de jeunes talents, la diversité et le maintien d'un parc de salles".

La rencontre de Saint-Paul-de-Vence autour de l'image animée, qui a réuni tous ses principaux acteurs, a été le lieu d'une multitude d'annonces. Parmi elles, la mise en place de l'alliance Lumière, "le premier réseau mondial d'institutions nationales chargées du secteur du cinéma et de l'audiovisuel" dans lequel l'expertise du CNC apparaît incontournable. La première réunion de l'alliance se déroulera en mai 2027, à Cannes.

10 Une ambition valide "tant que les écrans s'illumineront"

L'histoire du CNC est loin "d'être un long fleuve tranquille", n'ont cessé de marteler les multiples intervenants au colloque anniversaire de l'établissement public. Son bilan n'est pas parfait : Gaëtan Bruel, le président du CNC, a rappelé que l'institution avait, par exemple, raté le rendez-vous de la vidéo à la demande. Aujourd'hui, un nouveau défi est à relever face au "triomphe des plateformes sociales". "Dans ce contexte, a déclaré Gaëtan Bruel, nous devons assumer d'avoir une vision globale pour l'intégration de ces plateformes dans le modèle français."

Une phrase donne le ton du reste de la vie du CNC et sonne comme une promesse. On l'entend dans le court-métrage produit pour ses 80 ans et narré par la comédienne, réalisatrice, scénariste et productrice Agnès Jaoui : "Tant qu'il y aura des écrans qui s'illuminent, des récits qui s'engagent et des spectateurs qui retiennent leur souffle, le CNC sera là et l'histoire continuera."

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Source: Franceinfo · Falila Gbadamassi

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